Près des racines dénudées de mon chêne, sur la terre aride et grise,

entre les feuilles sèches, les glands, les branches mortes et

verdissantes, la mousse d'un vert jaunâtre et de rares brins d'herbe,

grouillait tout un peuple de fourmis; l'une après l'autre elles se

pressaient sur les chemins battus qu'elles s'étaient frayés; les unes

portaient des fardeaux, les autres passaient librement. Je pris une

petite branche, et je leur coupai le passage. Il fallait voir comment

les unes méprisant le danger rampaient sous l'obstacle, comment

d'autres le franchissaient en passant par-dessus; celles qui étaient

chargées ne savaient que faire; elles s'arrêtèrent, cherchèrent un

détour, rebroussèrent chemin ou gravirent bravement le brin de bois

jusqu'à ma main, avec l'intention évidente d'entrer dans la manche de

mon veston.

Je fus distrait de ces observations intéressantes par un papillon aux

ailes jaunes qui voltigeait devant moi, avec une grâce séductrice à

laquelle je ne sus pas résister. Je venais à peine de le remarquer,

lorsqu'il s'envola à deux pas de moi et se mit à décrire des courbes

autour d'une fleur blanche et à demi fermée de trèfle sauvage, puis

il s'y posa. Je ne sais si c'était parce qu'un rayon de soleil le

réchauffait ou parce qu'il butinait sur cette plante,--mais je vis

qu'il était parfaitement heureux. Il agita de temps en temps ses ailes,

étreignit la fleur de plus près et finit par s'endormir tout à fait.

Je pris ma tête dans les deux mains, et je le contemplai avec

ravissement.

Tout à coup Giran hurla et me tira avec tant de violence, que je

faillis rouler à terre. Je regardai autour de moi; à la lisière du

bois, tout près de nous, une oreille levée et l'autre couchée, un

lièvre sautillait. Tout mon sang reflua au cerveau, je perdis la tête

et je me mis à crier quelque chose d'une voix surnaturelle, je lâchai

le chien et commençai à courir après lui. Mais aussitôt je compris

mon étourderie, et je m'en repentis; quant au lièvre, il s'était déjà

ramassé sur lui-même et d'un bond il disparut.

Quelle ne fut pas ma honte, lorsque, après les chiens courants, qui

criaient tous comme une seule voix dans la clairière, je vis passer

Tourka! Il s'est aperçu de ma sottise! me dis-je. Il s'éloigna en me

jetant un regard de mépris et cette seule interjection:

«Hé, monsieur!»

Mais il faut savoir de quel ton ces deux mots furent prononcés!

J'aurais mieux aimé être pendu comme un lièvre aux arçons de sa selle.

Je restai longtemps, plongé dans mon désespoir, immobile à la même

place; je ne rappelai pas mon chien, je ne fis que répéter en me tapant

les cuisses:

«Qu'ai-je fait, mon Dieu, qu'ai-je fait?»

J'entendis les chiens courants s'éloigner, parcourir avec bruit l'autre

partie de la forêt; je sus que le lièvre était retrouvé; puis Tourka

souffla dans son grand cor pour rappeler la meute.--Mais je ne bougeai

pas de ma place.

[Illustration: PAPA S'ENGAGEA DANS LE CHAMP DE SEIGLE.]

CHAPITRE V

LES JEUX

La chasse est terminée. Un tapis est étendu sur le gazon à l'ombre des

jeunes bouleaux, et toute la compagnie s'y est assise en cercle. A

côté, le sommelier, Gavrilo, à genoux sur l'herbe verte et moelleuse,

essuie les plats; puis il sort délicatement, d'une boîte, des prunes et

des pêches, enveloppées de feuilles.

A travers les branchages des bouleaux filtrent des rayons qui mettent

de grosses taches rondes et vacillantes sur les dessins du tapis,

sur mes souliers et même sur le crâne glabre et ruisselant de sueur

de Gavrilo. Une brise qui court dans le feuillage vient caresser mon

visage moite et mes cheveux et m'apporte une sensation de fraîcheur et

de bien-être.

Après avoir fait amplement honneur aux glaces et aux fruits, nous, les

enfants, n'ayant plus rien qui nous retienne sur le tapis, et en dépit

des rayons obliques et brûlants qui échauffent l'air en dehors de notre

abri, nous nous élançons à la recherche d'un coin favorable pour jouer.

«A quoi allons-nous nous amuser? demande Lioubotchka en fermant les

yeux à cause du soleil, et en sautillant sur l'herbe. Voulez-vous jouer

_au Robinson_?

--Non ... c'est trop ennuyeux, dit Volodia en se laissant choir

paresseusement sur le gazon et en mordillant des brins d'herbe;...

toujours jouer au Robinson! si vous voulez vous amuser, allons

construire un pavillon.»

Volodia faisait le grand garçon, il prétexta de la fatigue. Évidemment

il avait la tête tournée pour avoir monté un cheval de chasse.

Peut-être aussi était-il trop raisonnable et doué de trop peu

d'imagination pour prendre plaisir au Robinson.

Ce jeu consistait dans la représentation des scènes du _Robinson

Suisse_ que nous venions de lire.

«Allons, je t'en prie..., pourquoi ne veux-tu pas nous faire ce

plaisir? répétaient les petites, en insistant auprès de Volodia. Tu

seras Charles, ou Ernest, ou tu feras le père, comme tu voudras, disait

Katienka en le tirant par la manche de son veston pour le faire lever.

--Je vous assure que je n'en ai pas envie.... C'est trop ennuyeux,

répondait Volodia en s'étirant et avec un sourire de suffisance.

--Alors tu aurais mieux fait de nous laisser à la maison puisque tu ne

veux pas t'amuser,» recommença Lioubotchka, avec des larmes dans la

voix.

Ma sœur était une pleurnicheuse accomplie.

«C'est bon, c'est bon, reprit-il, je jouerai, seulement ne pleure pas,

tu sais que je déteste les larmes.»

La condescendance de Volodia ne contribua pas à notre amusement. Au

contraire, sa mine indolente et maussade détruisait tout le charme du

jeu. Nous nous étions assis par terre et nous faisions semblant de

ramer à tour de bras pour figurer des pêcheurs dans leurs canots; mais

Volodia restait immobile, les mains croisées, dans une attitude qui

n'était point celle d'un pêcheur sur l'eau. Je lui en fis la remarque,

il me demanda si, à force de nous balancer, nous avancerions d'un

pouce? Je fus obligé de convenir qu'il avait raison.

De même, lorsque j'appuyai un bâton sur mon épaule et me mis fièrement

en route en m'imaginant que j'allais à la chasse, Volodia se coucha sur

le dos, replia ses bras sous sa tête et dit que, lui aussi, il partait

pour la chasse. Son impassibilité et son mauvais vouloir jetèrent du

froid dans nos jeux, d'autant plus que nous ne pouvions nier que le bon

sens était de son côté.

Je savais du reste qu'avec un bâton on ne peut pas tuer un oiseau, ni

même tirer un seul coup. Mais en raisonnant de la sorte on ne pourra

plus faire de voyages sur des chaises; et Volodia, lui-même a-t-il

déjà oublié les grandes excursions que nous avons faites pendant les

longues soirées d'hiver? Un fauteuil couvert d'un tapis représentait

notre équipage; un de nous grimpait dessus, c'était le cocher; un

autre, derrière, figurait le laquais; les petites, au milieu, étaient

les voyageuses; et les trois chaises étaient de vigoureux chevaux,

et il fallait voir comme ils galopaient, et quelles distances nous

parcourions ainsi! Les aventures ne manquaient pas non plus, et que

les soirées d'hiver semblaient courtes à ce passe-temps, qu'elles

s'envolaient gaiement!

Si l'on prend toutes choses au pied de la lettre, les jeux ne sont plus

possibles, et, s'il n'y a plus de jeux, qu'est-ce qui nous reste?

Notre départ, pour plaire à maman, avait été remis au lendemain. Nous

repartîmes tous ensemble. Mon frère et moi nous suivions la _ligneïka_,

désireux de nous surpasser dans l'art de l'équitation, et, par esprit

de bravade, nous nous mîmes à faire caracoler nos montures autour de la

_ligneïka_.

Mon ombre s'était allongée, et, en la contemplant, je me figurais que

je faisais un beau cavalier. Mon illusion fut de courte durée. Pour

enlever les suffrages de la compagnie, je retins mon cheval un peu en

arrière, puis, à l'aide de la cravache et des coups de talon, je lançai

mon poney au galop.

Je me campai dans une attitude gracieuse et aisée; je voulais passer

comme un coup de vent devant les petites. Je me demandais si je devais

les dépasser en silence ou attirer leur attention par un cri. Pendant

que je faisais ces réflexions, mon petit cheval, arrivé près de la

_ligneïka_, s'arrêta d'un mouvement si brusque, que je bondis de la

selle sur le cou de l'animal, et je faillis tomber à terre.

[Illustration]

CHAPITRE VI

LE SALON--LES CHAINES DE GRICHA.

Il faisait déjà nuit quand nous arrivâmes à la maison. Maman s'assit au

piano, et nous, les enfants, après être allés chercher du papier, des

crayons et des couleurs, nous nous mîmes à dessiner autour de la table

ronde.

Je ne possédais qu'une couleur, du bleu; je me mis quand même à peindre

le tableau de la chasse. J'eus bientôt fait un garçon bleu avec des

chiens bleus, lorsque je fus pris d'un doute: je ne savais pas si un

lièvre pouvait être peint en bleu. Je courus dans le cabinet de papa

pour lui demander son avis. Il lisait une brochure, et, à ma question:

«Y a-t-il des lièvres bleus?» il répondit sans lever la tête:

«Oui, il y en a, mon ami, il y en a.»

Revenu à la table ronde, je peignis un lièvre, puis je jugeai à

propos de transformer le lièvre en buisson. Le buisson ne me plut pas

davantage, j'en fis un arbre. Je changeai l'arbre en meule de foin,

et la meule en nuage; puis je barbouillai tout le papier de bleu, et,

après l'avoir déchiré de dépit, je me mis à dormir dans un fauteuil

voltaire.

Maman jouait le second _concerto_ de Field; elle avait eu ce

compositeur pour maître. Je sommeillais, et des visions légères, nettes

et limpides, surgirent dans mon imagination. Maman exécuta ensuite la

_sonate pathétique_ de Beethoven, et des souvenirs tristes, sombres

et oppressifs m'assaillirent. Maman jouait souvent ces deux morceaux;

c'est pourquoi je me rappelle si bien les impressions qu'ils faisaient

naître en moi.

J'avais le sentiment que je me souvenais de quelque chose; mais le

souvenir de quoi? Il me semblait que je me rappelais ce qui n'était

jamais arrivé.

En face de moi était la porte du cabinet de mon père. Je voyais entrer

Iakov et d'autres paysans en cafetans et avec de longues barbes. La

porte se refermait immédiatement sur eux: «Voilà, papa se remet à ses

affaires», pensais-je.

Je croyais qu'il n'y avait rien au monde de plus sérieux que les

affaires de papa. Ce qui me confirmait dans cette idéé, c'est que tout

le monde s'approchait de la porte du cabinet sur la pointe des pieds et

en parlant tout bas, tandis que la voix de papa arrivait distinctement.

Je sentais aussi l'odeur de son cigare, laquelle, je ne sais pourquoi,

m'attirait toujours.

A travers mon sommeil, je distinguai le craquement familier des bottes

de Karl Ivanovitch, bien qu'il marchât sur le bout des pieds. Son

visage était sombre et décidé; il tenait à la main des papiers qui

semblaient être des comptes. Il frappa; on lui dit d'entrer, et la

porte se referma sur lui.

«Pourvu qu'il n'arrive pas un malheur! me disais-je, Karl Ivanovitch

est en colère, et il est capable de tout....»

Je m'assoupis de nouveau.

Il ne survint pas de malheur. Une heure plus tard le même craquement

de bottes me réveilla. Karl Ivanovitch sortit du cabinet de papa; je

vis qu'il passait un mouchoir sur ses joues et s'essuyait les yeux; il

marmotta quelques paroles dans sa barbe et remonta dans sa chambre.

Tout de suite après son départ, papa entra dans le salon.

«Sais-tu ce que je viens de décider, dit-il d'un ton joyeux, en posant

sa main sur l'épaule de maman....

--Qu'est-ce que c'est, mon ami?

--Je prends Karl Ivanovitch avec les enfants. Il y a une place pour lui

dans la _britchka_. Les enfants sont habitués à lui, et il me semble

qu'il leur est véritablement attaché. Après tout 700 roubles ne sont

pas une affaire ... et puis, au fond, c'est un très bon diable.»

Je ne compris pas du tout pourquoi papa appelait Karl Ivanovitch «un

diable».

«J'en suis très contente! s'écria maman, pour les enfants et pour lui,

car c'est un excellent vieillard.

--Si tu avais vu comme il a été touché quand je lui ai dit de

considérer les cinq cents roubles comme un cadeau! Mais le plus

amusant, c'est le compte qu'il m'a présenté. Il mérite d'être examiné,

ajouta-t-il avec un sourire, en donnant à maman la note écrite de la

main de Karl Ivanovitch; ça vaut son pesant d'or.»

Voici la teneur de ce compte:

«Acheté pour les enfants deux lignes pour la pêche, du papier de

couleur, une bordure d'or, de la colle d'amidon, pour faire une boîte

donnée en cadeau aux enfants,--six roubles, cinquante-cinq copecks.

«Un pantalon donné à Nicolas,--quatre roubles.

«Monsieur m'a promis, à Moscou, une montre en or de cent quarante

roubles.

«Karl Mauer a donc à recevoir, outre ses gages, cent cinquante-neuf

roubles et soixante-dix-neuf copecks.»

En lisant ce compte où Karl Ivanovitch réclame l'argent qu'il a

déboursé en cadeaux, et même de l'argent en échange d'un présent qu'il

n'a pas encore reçu, on pourrait le prendre pour un froid égoïste,

rapace et cupide; mais on se tromperait.

Il était entré dans le cabinet de papa avec son compte à la main,

et un discours, préparé à loisir, où il se proposait d'exposer avec

éloquence tous ses griefs, et d'énumérer toutes les injustices dont

il avait souffert dans notre maison. Mais, quand il commença son

plaidoyer sur le même ton sentimental qu'il avait pris pour notre

dictée, il fut victime de sa propre éloquence, et, arrêté au passage où

il disait: «Bien que je souffre beaucoup à la pensée de me séparer des

enfants...,» il perdit le fil de son allocution, sa voix faiblit, et il

se vit contraint de sortir son mouchoir à carreaux.

«Oui, Piotre Alexandrovitch, reprit-il à travers ses larmes (cette

fois il improvisait), je suis tellement habitué aux enfants que je ne

sais ce que je deviendrais sans eux.... J'aimerais mieux vous servir

sans gages,» ajouta-t-il, en essuyant ses larmes d'une main, et en

présentant la note de l'autre.

Je peux affirmer que Karl Ivanovitch parlait sincèrement, car je

connais son bon cœur; mais comment ses paroles peuvent-elles se

concilier avec son compte, c'est, à l'heure qu'il est, un mystère pour

moi.

«Si vous avez de la peine à nous quitter, j'en aurai encore plus à me

séparer de vous, répondit mon père, en lui donnant une tape amicale sur

l'épaule; j'ai changé d'idée, vous resterez auprès des enfants....»

Un peu avant le souper Gricha, l'insensé, vint de nouveau près de

nous. Depuis qu'il était entré dans la maison, il n'avait pas cessé de

soupirer et de pleurer, ce qui était un très mauvais signe, au dire de

ceux qui croyaient à ses prophéties; cela présageait un malheur à notre

maison. Il fit ses adieux ce soir-là, en disant que dès le lendemain il

continuerait son pélerinage. Je fis signe à mon frère de me suivre, et

je sortis.

«Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

--Veux-tu voir les chaînes de Gricha? Montons; Gricha couche dans la

chambre à côté de la décharge. Nous nous tiendrons dans la décharge et

nous pourrons tout voir.

--Très bien ... mais attends, je veux appeler Lioubotchka et Katienka.»

Les petites filles accoururent, et nous montâmes. Après nous être

disputés pour savoir qui entrerait le premier dans la décharge, nous

nous tapîmes dans un coin, pour attendre ce qui allait arriver.

Nous étions dans l'obscurité, et nous éprouvions un sentiment de

malaise; serrés les uns contre les autres, nous restions sans mot dire.

Tout de suite après nous, Gricha entra à pas lents. Il tenait d'une

main son bâton et de l'autre une chandelle dans un bougeoir de cuivre.

Nous retenions notre haleine.

«Seigneur Jésus-Christ!... Sainte Mère!...» répétait le fou avec

de fortes aspirations, et sur différents tons; il se servait

d'abréviations qui ne sont familières qu'à ceux qui emploient

fréquemment ces mots.

Après avoir, sans cesser de prier, posé son bâton dans un coin et

examiné le lit, il se mit en devoir de se déshabiller. Il détacha sa

vieille ceinture noire, puis se mit à enlever lentement son sarrau de

nankin en lambeaux, le plia avec soin et le posa sur le dossier de la

chaise. Son visage n'exprimait pas en ce moment, comme de coutume,

l'agitation et l'hébétement; au contraire; il était calme, recueilli,

et même majestueux. Ses mouvements étaient lents et réfléchis.

Quand il eut quitté tous ses habits, et qu'il ne lui resta sur le corps

que son linge, il se laissa tomber sur le lit, fit le signe de la croix

dans toutes les directions et rajusta sous sa chemise ses lourdes

chaînes; l'expression assombrie de son visage trahit un effort pénible.

Après être resté un moment sur son séant et avoir examiné avec soin sa

chemise déchirée en plusieurs places, il se leva et dit une prière, en

soulevant le bougeoir à la hauteur d'une armoire vitrée renfermant les

icônes. Il se signa devant les saints, puis il renversa la chandelle;

elle s'éteignit avec un pétillement sonore.

Un rayon de la lune, presque à son plein, frappa sur les fenêtres qui

regardaient la forêt. La longue silhouette blanche de l'insensé était

éclairée d'un côté par les pâles rayons d'argent de la lune, et mise

en relief, de l'autre côté, par son ombre noire qui s'allongeait et,

se confondant avec l'ombre des châssis, couvrait le plancher, les murs

et montait jusqu'au plafond. Dans la cour, le veilleur frappa sur la

feuille de cuivre.

Gricha resta prosterné devant les images saintes, ses mains énormes

croisées sur sa poitrine; il ne proférait pas une parole et poussait

par intervalles de gros soupirs; puis il se laissa tomber à genoux avec

difficulté, à cause des chaînes, et dit ses prières.

D'abord il répéta doucement des prières connues, accentuant seulement

quelques paroles; ensuite il les dit plus fort et avec une grande

véhémence. Puis les mots sortirent avec effort parce qu'il cherchait

à s'exprimer en slave. Ses paroles étaient incohérentes, mais elles

étaient touchantes. Il pria pour tous ses bienfaiteurs, il désignait

ainsi tous ceux qui l'accueillaient bien; nous étions de ce nombre

ainsi que maman. Il pria pour lui-même, demandant à Dieu de lui

pardonner ses péchés et de pardonner à ses ennemis. Il gémissait,

se levait en répétant les mêmes invocations, retombait à terre, se

relevait, malgré le contact froid des chaînes sur ses membres nus,

s'agenouillait de nouveau et les faisait résonner sur le plancher avec

un son sec et aigu.

Volodia me pinça la jambe et me fit très mal, mais je n'y pris pas

garde. Je frottai de la main la place endolorie, et je continuai à

contempler Gricha, sans vouloir perdre un seul de ses gestes, saisi

d'un mouvement de pitié et de vénération enfantines.

Au lieu du spectacle burlesque et amusant auquel je m'attendais,

j'avais le frisson, et mon cœur était plein d'effroi.

Le fou se berça longtemps dans cette religieuse extase et improvisa des

prières en sanglotant amèrement. Puis il se jeta de nouveau à genoux,

et, les mains jointes sur sa poitrine, il se tut.

Je passai la tête hors de la porte en retenant mon souffle. L'insensé

ne bougea pas; de lourds soupirs déchiraient sa poitrine; dans la

pupille trouble de son œil aveugle, la lune faisait reluire une

larme.

«Que ta volonté soit faite!» cria-t-il tout à coup avec une expression

qu'on ne peut rendre; puis, il battit le plancher de son front et se

mit à pleurer comme un enfant....

Depuis ce temps beaucoup d'eau a coulé, beaucoup de souvenirs du passé

ont perdu pour moi leur signification et se sont confondus dans mes

rêveries. Le pèlerin Gricha, lui-même, a depuis longtemps accompli son

dernier pèlerinage; mais l'impression qu'il a produite sur moi et les

sentiments qu'il a éveillés ne s'éteindront jamais dans ma mémoire.

L'attendrissement avec lequel j'écoutais le pauvre insensé ne pouvait

durer longtemps; ma curiosité était satisfaite, et je m'aperçus que mes

jambes étaient engourdies d'être restées si longtemps à la même place.

Je voulus me rapprocher des autres enfants qui chuchotaient derrière

moi et s'agitaient dans l'obscurité. Dans les mouvements que je fis,

au hasard, je renversai une chaise cassée qui se trouvait dans la

décharge. L'insensé releva la tête, regarda de tous côtés, en récitant

des prières, et se mit à faire des signes de croix à tous les coins de

la chambre. Nous nous échappâmes avec fracas de notre cachette.

[Illustration]

CHAPITRE VII

NATHALIA SAVICHNA

Vers le milieu du siècle dernier, on pouvait voir courir, dans le

village que possédaient les parents de ma mère, une petite fille en

robe de coutil, aux joues rouges, toujours pieds nus et toujours

robuste et gaie. C'était Natachka. Son père était le joueur de

clarinette de mon aïeul; à sa prière, et pour honorer ses mérites,

mon grand-père fit entrer sa fille au nombre des servantes de ma

grand'mère. Dans cette nouvelle position, Natachka fit preuve d'un

bon caractère et montra beaucoup de zèle dans l'accomplissement de

ses devoirs. Quand maman vint au monde, on lui donna Natachka pour

_niania_, c'est-à-dire pour bonne. Elle mérita tous les éloges, en

retour de la diligence et de la fidélité qu'elle apporta dans son

service, et de l'attachement qu'elle témoigna à sa jeune maîtresse.

Mais, un beau jour, la perruque poudrée et les souliers à boucles du

jeune et agile valet de chambre, Foka, captivèrent le cœur faible

mais aimant de Natachka. Elle prit le parti de venir implorer elle-même

auprès de mon grand-père la permission de se marier avec son domestique.

Grand-père vit dans cette demande une marque d'ingratitude; il se fâcha

et, pour punir la pauvre Natachka, l'exila dans la basse cour d'un

village éloigné, perdu dans la steppe.

Cependant, comme personne n'était capable de remplacer Natachka, six

mois après elle fut réintégrée dans ses premières fonctions.

A son retour d'exil, elle vint dans sa robe de coutil se jeter aux

pieds de mon grand-père et le conjura de lui rendre sa faveur, en lui

promettant de renoncer à la folle idée qui s'était emparée d'elle, pour

n'y jamais revenir.

La fille du joueur de clarinette tint parole. A partir de ce jour

Natachka fut appelée Nathalia Savichna, et elle porta un bonnet.

Elle voua à sa jeune maîtresse tout l'amour dont son cœur était

susceptible.

Lorsque maman eut une institutrice, Nathalia Savichna reçut les clés

de l'office et la surintendance du linge et des provisions. Elle

remplit cette nouvelle charge avec le même zèle et le même dévouement.

Elle se voua tout entière au service de ses maîtres, ne souffrant pas

le moindre gaspillage, habile à surprendre le plus petit larcin, et

veillant sans cesse aux intérêts de la maison.

Lorsque maman se maria, elle voulut récompenser dignement Nathalia

Savichna pour ses vingt années de service. Elle l'appela auprès d'elle,

exprima dans les termes les plus flatteurs sa reconnaissance et son

affection pour la _niania_, et en même temps lui glissa dans la main

un papier timbré; c'était l'acte d'affranchissement. Maman ajouta que

Nathalia recevrait une pension de 300 roubles par an, et qu'elle était

libre de vivre avec nous ou de nous quitter, à son choix. La _niania_

écouta ma mère sans mot dire, prit le papier et le regarda d'un air

courroucé, grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,

puis sortit de la pièce en tapant la porte derrière elle. Maman ne

comprit rien à cette boutade; tout étonnée, elle suivit Nathalia dans

sa chambre. Elle trouva la _niania_ assise sur un coffre, les yeux

rouges de larmes, tordant son mouchoir entre ses mains, et contemplant

d'un regard fixe le document déchiré, dont les morceaux étaient

éparpillés sur le plancher.

«Mais qu'avez-vous, chère Nathalia Savichna? demanda maman en lui

prenant la main.

--Rien, petite mère, répondit celle-ci.... Il paraît que vous êtes bien

dégoûtée de moi, puisque vous me chassez.... C'est bon! Je m'en irai.»

Elle dégagea vivement ses mains et, refoulant avec difficulté ses

larmes, voulut sortir de la chambre. Maman s'élança pour la retenir,

l'embrassa, et toutes les deux fondirent en larmes.

Aussi loin que ma mémoire peut remonter, je me souviens de Nathalia

Savichna, de sa sollicitude et de ses caresses; mais ce n'est que

maintenant que je sais apprécier ses soins et sa tendresse. Alors il

ne me venait jamais à l'idée que cette vieille femme était un être

rare, admirable. Jamais elle ne parlait d'elle-même, elle s'oubliait

toujours; toute sa vie n'était qu'un acte d'amour et un sacrifice de

soi-même.

J'étais si bien habitué à cette affection désintéressée, que je croyais

que c'était une chose toute naturelle, qui allait de soi, et je n'en

étais même pas reconnaissant. Jamais je ne me demandais: «Est-elle

heureuse? est-elle contente?»

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 2 / 14 段