--Oui, maintenant on n'a plus besoin de moi, et l'on me met

ENFANCE ET ADOLESCENCE

Par

LÉON TOLSTOÏ

TRADUCTION DE MICHEL DELINES

Édition spéciale pour la Jeunesse

REVUE PAR L'AUTEUR

DESSINS PAR L. BENETT ET G. ROUX

BIBLIOTHÈQUE DES SUCCÈS SCOLAIRES

J. HETZEL, 18, RUE JACOB

PARIS, VIe

1886

[Illustration]

L'ENFANCE

CHAPITRE I

NOTRE PRÉCEPTEUR KARL IVANOVITCH

Le 12 août 18.., trois jours après le dixième anniversaire de ma

naissance, où j'avais été comblé de tant de merveilleux cadeaux, Karl

Ivanovitch me réveilla à sept heures du matin en abattant une mouche

au-dessus de mon oreiller, au moyen d'une feuille de papier collée à un

bâton. Il s'y prit si maladroitement que sa main heurta la petite image

de mon ange gardien accrochée au haut dossier de mon lit en bois de

chêne, et que l'insecte tomba droit sur ma tête.

Je sortis le nez de sous la couverture, j'arrêtai de la main la petite

image qui se balançait toujours, et jetai la mouche écrasée sur le

plancher. Bien qu'à moitié endormi, je dardai des regards furieux à

Karl Ivanovitch.

Notre précepteur, à mon frère et à moi, vêtu d'une robe de chambre

d'indienne, retenue à la taille par une ceinture de même étoffe, et

coiffé d'une calotte rouge tricotée, ornée d'un gland, les jambes

enfouies dans des bottes molles en peau de bouc, continuait à longer

les murs pour viser les mouches, et tapait à vide avec un bruit

retentissant.

«Soit, pensais-je en moi-même, c'est vrai, je ne suis qu'un petit

garçon, mais est-ce une raison pour troubler mon sommeil? Pourquoi ne

va-t-il pas chasser les mouches près du lit de Volodia? La tapisserie

en est toute noire dans ce coin! Mais non, Volodia est plus âgé, et

c'est parce que je suis petit qu'il me tourmente ainsi. Il passe sa

vie à me faire des choses désagréables.... Il sait très bien qu'il

m'a réveillé et qu'il m'a effrayé, mais il fait mine de ne pas le

remarquer. Oh! quel homme dégoûtant! Et sa robe de chambre, sa calotte,

et le mouchet de sa calotte, tout en lui est dégoûtant.»

Pendant que j'exhalais ainsi _in petto_ ma colère contre Karl

Ivanovitch, il revint vers mon lit, regarda sa montre qui était

posée contre le mur, dans un petit soulier brodé de perles de verre,

suspendit le chasse-mouche à un clou, et, se retournant de notre côté,

de la plus belle humeur du monde, il s'écria, de sa bonne grosse voix:

«Debout, enfants, debout, il est temps de se lever, maman est déjà au

salon.» Puis il revint vers moi, s'assit au pied de mon lit et tira une

tabatière de sa poche.

Je feignis de dormir; Karl Ivanovitch s'administra d'abord une prise,

se moucha, fit claquer ses doigts, et, se tournant vers moi en

souriant, se mit à me chatouiller la plante des pieds.

«Lève-toi, lève-toi, petit paresseux!» répétait-il.

Malgré ma crainte d'être chatouillé, au lieu de sauter à bas du lit,

je m'enfouis plus profondément sous les oreillers, et, sans répondre,

je me mis à donner des coups de pied vigoureux, en prenant toutes les

peines du monde pour me retenir de rire.

«Comme il est bon, pourtant! pensais-je, et comme il nous aime! et j'ai

pu avoir de si mauvais sentiments pour lui!»

J'étais mécontent de moi-même et de Karl Ivanovitch, j'étais partagé

entre le désir de rire et de pleurer, mes nerfs étaient agacés.

«Laissez-moi, Karl Ivanovitch!» m'écriai-je en sortant ma tête des

coussins.

Mon maître surpris lâcha mes pieds et se mit à me questionner avec

anxiété:

«Qu'as-tu? Est-ce l'effet d'un mauvais rêve?»

Son bon visage et la sollicitude avec laquelle il s'efforçait de

pénétrer le motif de mes larmes les faisaient couler avec plus

d'abondance. J'avais honte de moi-même, je ne pouvais plus comprendre

comment, quelques minutes auparavant, j'avais pu ne pas aimer Karl

Ivanovitch et trouver sa robe de chambre, sa calotte et son mouchet

dégoûtants; maintenant, au contraire, je les trouvais très jolis, et le

mouchet me semblait le signe incontestable de sa bonté.

Je lui répondis que je pleurais parce que j'avais fait un mauvais rêve:

maman était morte, et on l'emportait pour l'enterrer. C'était une

fiction, je ne me rappelais point mes songes de cette nuit-là; mais,

lorsque Karl Ivanovitch, touché de mon récit, se mit à me consoler et à

me tranquilliser, il me sembla que j'avais dit vrai et que j'avais eu

réellement ces terribles visions; mes larmes reprirent de plus belle

pour une autre cause.

Notre menin Nicolas entra; c'était un petit homme très propret,

toujours grave, ponctuel, respectueux et grand ami de Karl Ivanovitch.

Il nous apportait nos habits et nos chaussures: pour Volodia, des

bottes, et pour moi, les exécrables souliers attachés par des nœuds

de ruban. J'aurais eu honte de pleurer en sa présence; puis le soleil

du matin brillait si gaiement aux fenêtres, et Volodia contrefaisait

si bien Maria Ivanovna, l'institutrice de notre sœur! Il riait aux

éclats, devant son lavabo, avec une telle exubérance de gaieté, que le

grave Nicolas, la serviette sur l'épaule, le savon dans une main, le

pot à l'eau dans l'autre, souriait, en disant:

«C'est assez s'amuser, Vladimir Pétrovitch, ayez la bonté de vous

laver....»

Cette petite scène me fit oublier tous mes chagrins.

«N'êtes-vous pas encore prêts?» cria Karl Ivanovitch, de la salle

d'étude.

Sa voix était sévère et n'avait plus cet accent de bonté qui m'avait

touché jusqu'aux larmes. En classe, Karl Ivanovitch n'était plus le

même homme, il ne restait que le maître.

Je m'habillai à la hâte, je plongeai mon visage dans l'eau et je courus

à l'appel en tenant à la main la brosse dont je lissais mes cheveux

humides.

Tous les matins, après le déjeûner, à l'heure des leçons nous trouvions

Karl Ivanovitch dans la salle d'étude, assis à sa place, entre la porte

et la fenêtre, ses lunettes sur le nez.

[Illustration: KARL IVANOVITCH ASSIS A SA PLACE.]

A gauche de cette porte, deux petits rayons étaient appliqués contre

le mur; l'un nous était destiné, l'autre appartenait en propre à notre

précepteur. Sur notre tablette se confondaient toutes sortes de livres

de classe et d'autres, les uns debout, les autres couchés. Il n'y avait

que deux grands volumes reliés en rouge, l'_Histoire des Voyages_,

qui fussent bien alignés contre le mur; à côté gisaient, au hasard,

des spécimens de tous les formats, gros ou longs, grands et petits,

des reliures sans volume, des volumes sans reliure. Au moment de la

récréation, lorsque Karl Ivanovitch nous criait de mettre en ordre

la bibliothèque,--c'est ainsi qu'il désignait pompeusement ces deux

maigres rayons,--nous prenions à pleines mains tout ce qui couvrait la

table et le jetions pêle-mêle sur notre tablette.

Celle de notre maître présentait une collection d'ouvrages moins

nombreuse, mais encore plus variée que la nôtre. Trois de ces volumes

sont restés dans mon souvenir: une brochure en allemand sur l'_Engrais

des potagers et la Culture des choux_, un exemplaire de l'_Histoire

de la guerre de sept ans_, brûlé à un coin, et un cours complet

d'_Hydrostatique_. Karl Ivanovitch passait la plus grande partie de son

temps à lire, au point d'altérer sa vue. Les livres de sa bibliothèque

et un journal, l'_Abeille du Nord_, alimentaient exclusivement ses

lectures.

Il y avait, sur le rayon de Karl Ivanovitch, un objet en particulier

dont je me souviendrai toujours, et qui, plus que toute autre chose,

me rappelle notre précepteur. C'était un écran en carton assujetti

au moyen d'un ardillon à un petit pied de bois. Une caricature

représentant une dame et son coiffeur était collée sur ce meuble. Karl

Ivanovitch était très ingénieux; il avait inventé et fabriqué lui-même

cet écran pour garantir de la lumière ses yeux malades.

Je crois revoir aujourd'hui comme alors sa longue silhouette dans sa

robe de chambre d'indienne, et sa calotte rouge sous laquelle passent

de rares cheveux gris. Il est assis devant sa petite table, l'écran

projette une ombre sur son visage; il tient un livre dans une main,

l'autre repose sur le bras du fauteuil; près de lui est posée sa montre

avec un chasseur dessiné sur le cadran; à côté, un mouchoir à carreaux,

une tabatière noire toute ronde, un étui pour ses lunettes, des

mouchettes sur un petit plateau. Tout cela est si bien rangé, chaque

objet se trouve si exactement à sa place, qu'à la vue de cet ordre

symétrique, on sent que Karl Ivanovitch a la conscience pure et l'âme

tranquille.

Souvent aux heures de récréation, après m'être amusé en bas au salon,

je montais en cachette, je me glissais sur la pointe des pieds dans

la salle d'étude, et je surprenais Karl Ivanovitch. Il était seul,

assis dans son fauteuil, penché sur un de ses bouquins chéris avec une

physionomie sereine et noble en même temps; quelquefois il ne lisait

plus, les lunettes glissaient sur le bout de son nez aquilin, ses yeux

bleus à demi ouverts prenaient une expression singulière, ses lèvres

souriaient mélancoliquement. Dans la chambre régnait un silence absolu,

on n'entendait que le souffle égal de notre maître et le tic tac de la

montre au chasseur.

Il ne me remarquait pas, et moi je m'arrêtais à la porte et je

pensais:--«Pauvre cher vieillard! Nous sommes nombreux, nous jouons,

nous nous amusons, et lui il est seul, tout seul, personne ne le

caresse, il a raison de dire qu'il est orphelin. L'histoire de sa

vie est si triste! Je me rappelle comment il l'a racontée à Nicolaï;

c'est affreux de se trouver dans sa situation.» Et, pris de pitié, je

m'approchais de lui, je lui prenais les mains et je lui disais:

«Cher, cher Karl Ivanovitch!»

Il aimait à s'entendre appeler ainsi, et me répondait par des caresses,

sans dissimuler son émotion.

Sur l'autre mur de la salle pendaient des cartes géographiques, toutes

déchirées, mais artistement raccommodées par Karl Ivanovitch. Sur la

troisième paroi, au milieu de laquelle se trouvait la porte qui donnait

sur le couloir, à droite, deux règles étaient attachées: l'une couverte

de profondes entailles, c'était la nôtre, l'autre toute neuve, c'était

celle de notre maître; il s'en servait plus souvent pour nous stimuler

au travail que pour régler des pages.

De l'autre côté de la porte était suspendu un tableau noir sur lequel

Karl Ivanovitch marquait nos grands délits, au moyen d'une grande croix

et nos petits délits par une petite croix.

A gauche du tableau noir se trouvait le coin où Karl Ivanovitch nous

mettait en pénitence.

Ah! ce coin, je me le rappelle bien! Je me souviens des moindres

détails: de la petite porte du poèle, de la bouche de chaleur qui

faisait tant de bruit quand on l'ouvrait. Souvent je suis resté

dans ce coin, à genoux si longtemps, que les rotules et le dos me

cuisaient, et je murmurais en moi-même:--«Karl Ivanovitch m'a oublié,

il se trouve bien dans son fauteuil avec son _Traité d'Hydrostatique_,

mais moi je souffre.» Et je me mettais, pour attirer son attention, à

ouvrir et à fermer lentement la porte du poèle ou à gratter le crépi

de la muraille; mais, si par hasard un trop gros morceau de plâtre se

détachait et tombait à terre avec fracas, la crainte que je ressentais

était sans doute plus terrible que le châtiment. Je regardais Karl

Ivanovitch, et lui ne bronchait pas; il restait toujours renversé dans

son fauteuil, le livre à la main, comme s'il ne voyait et n'entendait

rien.

Le milieu de la chambre était occupé par une table carrée, couverte

d'une toile cirée, noircie et déchirée, et qui laissait saillir les

angles de bois taillés et découpés en tous sens par nos canifs. Des

tabourets étaient rangés autour; ils étaient en bois, et un long usage

les avait enduits d'une couche noire qui leur servait de vernis.

La quatrième muraille était percée de trois fenêtres qui s'ouvraient

sur une route dont chaque flaque, chaque ornière, le moindre caillou

m'étaient depuis longtemps connus et chers par cela même. De l'autre

côté de la route, une allée de tilleuls taillés, entre lesquels on

apercevait ici et là un échalier en treillis; au delà de l'avenue on

distinguait la prairie, entre un enclos réservé aux meules de blé et la

forêt; dans le lointain on discernait la maisonnette du garde.

D'une fenêtre, à droite, on découvrait la partie de la terrasse où les

grandes personnes se tenaient avant le dîner.

Souvent, pendant que Karl Ivanovitch corrigeait ma dictée, je regardais

dans cette direction; je voyais poindre la chère tête brune de maman

ou le dos de quelque autre personne, et j'entendais un bruit vague

de conversation et de rire; j'étais tout chagriné de ne pouvoir être

auprès d'eux, et je me disais: «Quand donc serai-je grand? quand est-ce

que j'aurai fini mes études, et, au lieu de me morfondre sur mes

devoirs, pourrai-je rester dans la compagnie de ceux que j'aime?» Mon

dépit se changeait en tristesse, et je me perdais dans des rêveries,

sans entendre les observations de Karl Ivanovitch sur mes bévues.

Tous les matins, après la toilette, avant les leçons, notre maître

posait sa robe de chambre, revêtait son habit bleu, froncé aux épaules,

rajustait sa cravate devant le miroir et nous conduisait en bas pour

souhaiter le bonjour à maman.

CHAPITRE II

MAMAN ET PAPA

Maman était assise au salon et préparait le thé; d'une main elle

refermait le robinet du samovar, et de l'autre elle maintenait en

équilibre au-dessus la théière d'où l'eau débordait sur le plateau,

sans que ma mère y prit garde, bien que ses yeux fussent fixés sur

l'urne à thé. Elle ne remarqua pas non plus notre entrée au salon.

Lorsque la pensée évoque les traits d'un être aimé, les souvenirs du

passé l'assaillent, en foule si pressée, que son visage nous apparaît

confusément, comme au travers de larmes. Ce sont les larmes de

l'imagination.

Quand je cherche à me représenter ma mère telle qu'elle était à cette

époque, je ne vois plus que ses yeux bruns qui exprimaient toujours la

même bonté et le même amour, le grain de beauté un peu au-dessous des

quelques boucles folies qui frisotaient sur sa nuque, et son petit col

blanc brodé.

Je sens encore le toucher de sa main douce et fluette qui me caressait

si souvent, et que j'aimais tant à baiser; mais l'expression générale

de son visage et de sa personne m'échappe tout à fait.

Je revois encore dans tous ses détails cette petite scène matinale:

le long divan, à gauche le vieux piano anglais à queue où ma petite

sœur prenait sa leçon de musique. Lioubotchka était une petite

brunette; ses doigts, encore rosés sous l'impression de l'eau froide,

se tendaient avec un effort visible pour jouer les études de Clémenti.

Elle avait onze ans et portait une robe courte que dépassait la

dentelle blanche de son pantalon; sa main ne pouvait donner l'octave

qu'en l'arpégeant.

Assise de profil auprès d'elle se tenait Maria Ivanovna, Mimi, comme

nous l'appelions, avec son bonnet à rubans roses et son caraco bleu.

Son visage était rouge de mécontentement et prit une expression encore

plus sévère lorsque Karl Ivanovitch entra. Elle le toisa du regard, et,

sans répondre à son salut, continua de marquer la mesure en frappant du

pied sur le plancher: un, deux, trois,... un, deux, trois,... d'un ton

plus retentissant et plus péremptoire qu'auparavant.

Karl Ivanovitch n'eut pas l'air de s'en apercevoir; comme d'habitude,

il s'inclina devant maman pour lui souhaiter le bonjour et lui baiser

la main.

Elle revint à elle, comme quelqu'un qui sort d'un rêve, et, secouant sa

chère petite tête, sans doute pour en chasser les pensées désagréables,

elle tendit ses doigts à notre précepteur, et, pendant qu'il les

baisait avec respect, effleura du bout de ses lèvres la tempe ridée du

vieillard.

«Merci, cher Karl Ivanovitch ... est-ce que les enfants ont bien dormi?»

Il était sourd d'une oreille, et le bruit du piano l'empêcha d'entendre

la question de ma mère. Il s'inclina plus bas devant elle, appuya

une main sur la table, et, debout sur un pied, avec un sourire qui

me semblait alors l'expression de la politesse la plus raffinée, il

souleva son bonnet et dit:

«Vous m'excusez, Nathalia Nicolaevna?»

Karl Ivanovitch n'enlevait jamais son bonnet rouge, de crainte de

s'enrhumer, et, chaque fois qu'il entrait au salon, il s'en excusait.

«Couvrez-vous, Karl Ivanovitch ... je vous demande si les enfants ont

bien dormi,» répéta maman en s'approchant de lui et en haussant la voix.

Il n'entendit pas davantage, et, abritant sa calvitie sous sa calotte

écarlate, il sourit encore plus gracieusement.

«Cessez le piano, pour un moment, Mimi, dit ma mère en souriant, on ne

s'entend plus.»

Quand maman souriait, son visage, toujours beau, rayonnait, et tout

semblait en fête autour d'elle! Si, dans les moments difficiles de

la vie, je pouvais parfois revoir ce sourire, je ne saurais pas ce

que c'est que la tristesse. Il me semble que toute la beauté de la

physionomie tient au sourire; si le sourire donne plus de charme au

visage, il est beau; si le sourire ne le transfigure pas, c'est un

visage ordinaire; s'il l'enlaidit, c'est que ce visage ne peut être

beau.

Lorsque ma mère m'eut embrassé, elle prit ma tête entre ses mains, la

renversa et, me regardant en face, me dit:

«Tu as pleuré aujourd'hui?»

Je ne répondis pas, elle me baisa sur les yeux et répéta:

«Pourquoi as-tu pleuré?

--J'ai pleuré à cause d'un rêve,» dis-je en me rappelant tous les

détails de ce songe imaginaire, et en tremblant à ce souvenir.

Karl Ivanovitch appuya ce que je venais de dire, mais ne raconta pas

mon rêve. Après avoir parlé du temps, ma mère mit sur le plateau six

morceaux de sucre pour les domestiques les plus favorisés, puis elle se

leva, et, s'approchant de son métier à broder, près de la fenêtre, elle

dit:

«Maintenant, mes enfants, courez vers votre père et dites-lui qu'il

passe chez moi, sans faute, avant d'aller voir rentrer les blés.»

La musique scandée par les coups de pied rythmiques, accompagnés de

regards féroces, recommença de plus belle, et nous nous échappâmes

du salon pour nous rendre auprès de notre père. Karl Ivanovitch nous

suivit.

Papa était debout devant son bureau; il parlait avec vivacité,

désignant à son intendant, Iakov, des enveloppes, des papiers et des

liasses de billets, et lui donnant des explications très animées. Iakov

se tenait à sa place accoutumée entre la porte et le baromètre, et, les

bras croisés derrière le dos, agitait ses doigts en tous sens.

Plus papa se fâchait, plus les doigts se démenaient; au contraire,

dès que papa se taisait, les doigts s'arrêtaient aussi. Mais, quand

Iakov prenait la parole, ses doigts se livraient à une gymnastique

désespérée. Il me semble que, d'après leurs mouvements, on aurait

pu deviner les pensées secrètes de Iakov. Son visage toujours calme

exprimait à un degré égal le sentiment de sa propre dignité et la

soumission.

En nous apercevant, papa nous dit, sans se déranger:

«Attendez ... je suis à vous tout de suite.»

Je me trouvais près de la table, et je me mis à déchiffrer les adresses

inscrites sur les enveloppes. Il y en avait une qui portait «à Karl

Ivanovitch Mauer».

Ayant remarqué que je venais de commettre une indiscrétion, mon père

posa sa main sur mon épaule et, du geste, m'invita à m'éloigner de la

table. Je ne compris pas si c'était une caresse ou une observation;

mais, à tout hasard, je baisai la grande main nerveuse qui reposait sur

mon épaule.

Quand il eut fini ce qu'il avait à dire à son intendant, mon père se

tourna vers nous, et, sans préambule, nous déclara que nous avions

assez longtemps regardé voler les mouches à la campagne, que nous

n'étions plus de petits garçons, et qu'il était temps de commencer des

études sérieuses.

«Vous savez déjà, n'est-ce pas, que je pars ce soir pour Moscou.

Eh bien! je vous prends avec moi, dit-il. Vous vivrez chez votre

grand'mère, et maman restera ici avec les petites. Surtout n'oubliez

pas que la seule chose qui puisse la consoler de votre absence, ce sera

d'apprendre que vous êtes appliqués à vos leçons, et qu'on est content

de vous.»

Bien que les préparatifs qui se faisaient depuis quelque temps dans la

maison nous eussent déjà fait pressentir un événement extraordinaire,

cette nouvelle nous surprit pourtant; Volodia devint tout rouge

d'émotion et fit d'une voix mal assurée le message de notre mère.

«Voilà, pensais-je, le malheur que mon mauvais rêve me prédisait,

pourvu qu'il n'arrive rien de pis!»

Je songeai aussitôt au chagrin qu'éprouverait maman; mais le sentiment

que nous étions de grands garçons me remplissait de satisfaction.

«Si nous partons aujourd'hui, nous n'aurons point de leçons.... Voilà

une bonne chose!» me disais-je.

Pourtant, je regrettais beaucoup Karl Ivanovitch: «Il partira aussi

... cette lettre à son adresse le lui annonce sans doute....» Et je me

dis que j'aimerais mieux étudier sans relâche et ne pas me séparer de

maman, ni faire de la peine à ce pauvre Karl Ivanovitch; il est déjà

assez malheureux sans cela!

Toutes ces idées se croisaient dans ma tête; je ne bougeais pas de ma

place, et je regardais fixement les rubans noirs de mes souliers.

Après avoir discuté avec Karl Ivanovitch la baisse du baromètre, mon

père intima l'ordre à Iakov de ne pas donner aux chiens leur pâtée et

de les tenir prêts pour une dernière partie de chasse. Contrairement à

mon attente, il nous envoya en classe, mais nous promit de nous emmener

à la chasse.

Avant d'entrer dans la salle d'étude, je courus sur la terrasse; Milka,

la chienne favorite de papa, était couchée au soleil, les yeux fermés.

«Chère Milka, lui dis-je, en caressant et en baisant son museau

luisant, nous devons partir aujourd'hui, nous ne nous reverrons plus.»

Et je fondis en larmes.

[Illustration]

CHAPITRE III

LA LEÇON--GRICHA L'INSENSÉ

Karl Ivanovitch était de fort mauvaise humeur; on pouvait le deviner

au froncement de ses sourcils, au geste brusque dont il jeta son

surtout dans la commode, à la précipitation avec laquelle il noua sa

ceinture, à l'incision profonde qu'il fit avec son ongle dans le livre

des _Dialogues_, pour marquer le morceau que nous devions apprendre par

cœur.

Mon frère était appliqué; mais moi j'étais si ému, que je ne pouvais

rien faire. J'avais beau regarder mon livre, je ne parvenais pas à

fixer mon attention, et les larmes qui me montaient aux yeux, chaque

fois que je pensais à la prochaine séparation, m'empêchaient de

distinguer les lettres.

Quand vint l'heure de réciter, Karl Ivanovitch ferma les yeux, c'était

un mauvais signe, et se mit à me questionner. Je ne pouvais réprimer

les sanglots qui m'empêchaient de répondre.

La leçon de calligraphie suivit; mes larmes, en tombant sur le papier,

firent de si grosses taches, qu'on eût dit que j'avais écrit avec de

l'eau sur du papier de soie.

Karl Ivanovitch se fâcha, me fit mettre à genoux et me reprocha mon

entêtement; il déclara que je faisais semblant d'être affligé, et me

menaça de sa règle si je ne demandais pas pardon. Mais je ne pouvais

rien dire, tant les larmes m'étouffaient.

Enfin, sentant qu'il s'était emporté à tort, il sortit de la salle

d'étude, entra dans la chambre de notre menin en tapant la porte

derrière lui, et la laissa entre-bâillée.

Je sortis doucement de mon coin et me mis aux aguets. Je surpris ainsi

la conversation suivante:

«Sais-tu, Nicolas, que les enfants vont à Moscou?

--Ah! oui, je le sais.

--Faites du bien aux autres, attachez-vous à eux, mais n'attendez pas

de la reconnaissance,» reprit Karl Ivanovitch d'une voix vibrante.

Notre menin, Nicolas, assis à la fenêtre où il réparait de la

chaussure, hocha la tête en signe d'assentiment.

«Je suis resté douze ans dans cette maison, continua Karl Ivanovitch,

en levant les yeux et sa tabatière vers le ciel, et je peux dire que je

les ai aimés, et que j'ai pris plus de peine pour eux que s'ils eussent

été mes propres enfants. Tu te rappelles, Nicolas, quand Volodia a

eu le typhus? j'ai passé neuf jours à son chevet, sans fermer les

yeux. Ah! oui, alors j'étais «_le bon_», «_le cher_» Karl Ivanovitch;

alors on avait besoin de moi, et j'étais utile à quelque chose! Et

maintenant, ajouta-t-il avec un sourire amer, maintenant: «_Les enfants

sont devenus grands; ils doivent commencer des études sérieuses._»

Comme s'ils n'apprenaient rien avec moi, Nicolas!

--Que peuvent-ils apprendre de plus? je me le demande, dit Nicolas, en

posant son alène et en tirant des deux mains les ligneuls.

--Oui, maintenant on n'a plus besoin de moi, et l'on me met à la

porte,... c'est ainsi qu'on tient ses promesses! cela s'appelle de la

reconnaissance! Je respecte et j'aime beaucoup Nathalia Nicolaevna,

dit-il en pressant ses mains sur sa poitrine,... mais elle n'a aucune

influence ici; sa volonté dans cette maison est aussi impuissante que

cela.... Il jeta sur le plancher, d'un geste expressif, une rognure

de cuir. Je sais bien qui a fait tout le mal, et pourquoi l'on n'a

plus besoin de moi; parce que je ne veux pas flatter, et que je ne

dis pas oui et _amen_ à tout, comme font _certaines personnes_. J'ai

pris l'habitude de dire à tout le monde la vérité, reprit-il avec

orgueil.... Mais, que Dieu leur pardonne, ils n'en seront pas plus

riches pour m'avoir congédié, et moi, je pourrai toujours me procurer

un morceau de pain ... n'est-ce pas, Nicolas?»

Notre menin leva la tête; il examina Karl Ivanovitch, comme pour se

demander si vraiment cet homme pourrait se procurer un morceau de pain,

et ne répondit pas.

Karl Ivanovitch continua longtemps à se plaindre sur le même ton. Je

compatissais à ses peines, et je souffrais de voir que papa et mon

précepteur, que j'aimais également, ne s'entendissent point.

Quand il se tut, je me remis au coin où il m'avait laissé en pénitence,

je m'assis sur mes talons et me pris à songer au moyen de faire la paix

entre mon père et Karl Ivanovitch.

Mon maître revint peu après, il m'ordonna de préparer mon cahier pour

la dictée. Quand tout fut prêt, il se laissa choir majestueusement

dans son fauteuil, et, d'une voix qui semblait sortir de profondeurs

incommensurables, dicta solennellement: «_De tous les vices le plus

cruel est l'ingratitude._»

«Avez-vous écrit?»

Il se tut, huma lentement une prise de tabac et répéta avec plus

d'emphase: «_Le plus cruel est l'ingratitude._»

Ayant inscrit le dernier mot, je regardai mon précepteur.

«_Punctum!_» cria-t-il avec un sourire involontaire, et il fit signe de

lui passer les cahiers.

Il relut cette maxime, qui exprimait sa pensée secrète, plusieurs fois,

avec des intonations diverses et l'air de la plus profonde satisfaction.

Puis il commença la leçon d'histoire et vint s'asseoir près de la

fenêtre. Son visage n'était plus aussi sombre qu'auparavant; il

reflétait le sentiment d'un homme qui s'est vengé avec dignité de

l'outrage qu'on lui a fait.

Il était déjà une heure moins un quart, mais Karl Ivanovitch n'avait

point l'air disposé à nous rendre notre liberté; au contraire, il

inventait à tout instant quelque nouveau sujet de leçon.

L'ennui et l'appétit augmentaient pour nous dans la même proportion. Je

suivais avec impatience tous les signes précurseurs du dîner, la fille

de chambre qui passait avec le torchon pour essuyer les assiettes, le

bruit de la vaisselle qu'on sortait du buffet. Je me disais: «Voilà

qu'on allonge la table,... on place les chaises, Mimi entre avec sa

fille Katienka et ma sœur Lioubotchka; elles reviennent du jardin

... mais je ne vois pas Foka!...»

Le valet de chambre Foka venait toujours nous annoncer que la table

était servie; c'était le signal que nous attendions pour jeter les

livres de côté et, sans prêter plus d'attention à Karl Ivanovitch,

courir à la salle à manger.

Voici des pas qui crient sur l'escalier, mais ce n'est pas Foka; je

connais le craquement de ses bottes et sa démarche....

La porte s'ouvrit, et un homme entra.

Le nouveau venu était âgé d'une cinquantaine d'années, le visage blême,

allongé, et grêlé de la petite vérole. Il avait de longs cheveux blancs

et une petite barbiche roussâtre aux poils rares.

Sa taille était si haute, qu'il dut se courber en deux pour pouvoir

passer sous la porte de la salle d'étude. Il portait des lambeaux de

vêtements, les restes d'un cafetan ou d'une soutanelle; il tenait à la

main un gros gourdin noué.

Dès qu'il eut pénétré dans la salle, il se mit, avec son bâton, à

frapper de grands coups sur le plancher, de toutes ses forces, et,

relevant en arc ses sourcils, il ouvrit la bouche démesurément et

ricana d'un air terrible qui n'était pas naturel.

Cet homme était borgne, et la pupille blanche de son œil dansait

toujours et rendait son visage disgracié encore plus repoussant.

«Ah! vous voilà pris!...» cria-t-il en courant à petits pas vers

Volodia; il lui saisit la tête et se mit à examiner attentivement son

crâne. Puis, avec le même sérieux il s'éloigna de lui, s'approcha de la

table, se mit à souffler sous la toile cirée et à la couvrir de grands

signes de croix ... «O! O! O! ils vont s'envoler ces chers ... je les

regrette ... O! O! O!» dit-il d'une voix que ses larmes faisaient

trembler; il regarda mon frère avec attendrissement, puis essuya les

grosses gouttes qui tombaient de ses yeux....

Sa voix était rude et enrouée, ses mouvements précipités et saccadés,

ses paroles incohérentes; il ne faisait pas usage des pronoms, mais

ses intonations étaient touchantes, et son visage, jaune et défiguré,

prenait par instant une expression si douloureuse et si sincère, qu'on

se sentait pénétré d'un sentiment mêlé de compassion, de crainte et de

tristesse.

Tel était Gricha l'insensé, le pèlerin bien connu dans la contrée.

D'où était-il sorti? Qui étaient ses parents? Qu'est-ce qui l'avait

contraint de choisir cette vie errante? Tout le monde l'ignorait. Je

sais seulement que, dès sa quinzième année, il passait déjà pour un

fou, un vagabond allant nu-pieds, l'hiver comme l'été, heurtant à la

porte des couvents, et donnant à ceux qui lui plaisaient de petites

images, en proférant des paroles sans suite que plusieurs prenaient

pour des prophéties. Personne ne l'a vu dans son bon sens; les uns

croient qu'il est le fils déshérité de parents aisés; d'autres

assurent, au contraire, qu'il n'est qu'un paysan qui ne veut pas

travailler.

Enfin le ponctuel Foka, si ardemment souhaité, vint nous appeler, et

nous nous élançâmes hors de la salle d'étude. Gricha nous suivit en

sanglotant; il prononçait des paroles inintelligibles et frappait les

marches de son bâton.

Dans le salon, papa et maman se promenaient bras dessus, bras dessous,

en s'entretenant à voix basse.

L'institutrice de ma sœur, Mimi, était assise dans un fauteuil posé

de façon à former un angle droit avec le divan. D'une voix sévère mais

contenue elle donnait des instructions, aux deux fillettes debout près

d'elle. Lorsque Karl Ivanovitch entra, elle le toisa de nouveau, se

détourna, et l'expression de son visage disait: «Je ne veux pas prendre

garde à vous, Karl Ivanovitch.»

Je vis dans les yeux des petites filles qu'elles avaient quelque

chose de très important à nous communiquer; mais nous aborder en ce

moment eût été contraire à l'étiquette imposée par Mimi. Nous devions

nous approcher d'elle premièrement, dire: «Bonjour, Mimi,» faire une

révérence, et, après cette cérémonie, il nous était permis de causer

entre nous.

Quelle personne insupportable que cette Mimi! On ne pouvait parler en

sa présence de quoi que ce fût, elle trouvait tout ce qu'on disait

inconvenant. Elle ne pouvait jamais nous laisser en paix; si je

trouvais un plat de mon goût, elle me criait aussitôt: «Mais mangez

donc du pain!»--ou: «Est-ce ainsi qu'on tient sa fourchette?»

Et qui lui permettait de s'occuper de nous? Ce n'était pas son affaire,

elle n'avait qu'à surveiller ses fillettes, nous avions notre maître.

Ah! comme je partageais les sentiments de Karl Ivanovitch à l'égard de

_certaines personnes_!

«Demande à ta maman qu'on nous prenne à la chasse, me dit Katienka en

cachette, en m'arrêtant par mon veston lorsque les grandes personnes

passèrent dans la salle à manger.

--Bien, nous essaierons.»

Gricha dina ce jour-là dans la même pièce que nous, mais à une table

à part; il ne levait pas les yeux de sur son assiette; parfois il

soupirait en faisant des grimaces affreuses et se parlant à lui-même:

«Cela fait pitié,... envolée!... Oh! une pierre sur sa tombe....»

Maman était agitée ce matin-là; il était facile de voir que la

présence, les gestes et les sentences du fou ajoutaient à son malaise.

«J'ai oublié de te demander quelque chose, dit-elle à papa, qui lui

tendait une assiette de potage.

--Qu'est-ce que c'est?

--Dis, je t'en prie, qu'on enferme tes terribles chiens, ils ont failli

dévorer ce malheureux Gricha, quand il a traversé la cour.... Un jour

ils sauteront sur les enfants....»

Gricha, ayant entendu prononcer son nom, se tourna vers nous, montra

les pans déchirés de son habit, et, tout en faisant jouer ses

mâchoires, il dit:

«Voulait ... me dévorer.... Dieu n'a pas permis ... un grand péché ...

pas punir homme ... Dieu pardonnera....

--Qu'est-ce qu'il marmotte? demanda mon père avec un regard sévère; je

n'y comprends rien.

--Moi, je comprends, reprit maman; il m'a raconté qu'un de tes

chasseurs a lancé les chiens sur lui, et il te prie de ne pas le punir.

--Ah! c'est ce qu'il veut dire!... Mais qui lui fait croire que

j'aurais envie de le punir? Tu sais que je ne suis pas grand amateur de

cette engeance, ajouta-t-il en français; celui-ci surtout ne me revient

pas, il doit être....

--Ah! ne dis pas cela, mon ami, dit ma mère en l'interrompant comme

pour l'avertir d'un danger, qu'en sais-tu?

--Il me semble que j'ai eu assez souvent l'occasion d'observer cette

espèce de gens; tu en reçois un si grand nombre, et ils sont tous

taillés sur le même modèle ... ils chantent tous la même histoire....»

Il était facile de voir que maman pensait tout autrement sur ce sujet,

mais elle s'abstint de toute remarque.

«... Non, cela me fâche,... continua papa en prenant le plat de petits

pâtés, et le tenant, par distraction, hors de l'atteinte de ma mère,...

cela me fâche quand je vois des personnes instruites, intelligentes, se

laisser prendre pour dupes....»

Il donna un coup sur la table avec le manche de sa fourchette.

«Je t'en prie, passe-moi un pâté, reprit-elle, en tendant la main.

--Ceux qui mettent ces hommes en prison font bien, continua mon père;

ils ne servent qu'à donner sur les nerfs de personnes qui sont déjà

malades sans cela....»

Puis, voyant que ces réflexions étaient désagréables à maman, il lui

tendit le petit pâté en souriant.

[Illustration: NICOLAS EXAMINAIT KARL IVANOVITCH.]

«Je ne te répondrai qu'une chose, dit-elle, c'est que j'ai de la

peine à croire qu'un homme de soixante ans aille nu-pieds, l'hiver

comme l'été, qu'il porte des chaînes pesant 5 kilos sous ses habits,

et repousse toutes les offres qui lui ont été faites pour l'établir

convenablement, par pur amour de la fainéantise.... Enfin, quant à ses

prophéties, reprit-elle après une pause et un long soupir, je suis

payée pour y croire...; ne t'ai-je pas raconté comment un fou a prédit

à feu mon père, heure pour heure, le moment de sa mort...?»

Le dîner tirait à sa fin. Lioubotchka et Katienka nous adressaient

des coups d'œil significatifs et s'agitaient sur leurs chaises, en

laissant percer une vive inquiétude. Leurs regards disaient:

«Pourquoi ne demandez-vous pas si nous pouvons aller à la chasse?»

Je poussai mon frère du coude, il répondit par le même signe; puis

il se décida enfin à parler. Il commença d'une voix timide, mais qui

s'affermissait en s'accentuant, et il dit:

«Puisque nous partons aujourd'hui pour Moscou, nous aimerions que les

petites vinssent avec nous à la chasse.»

Les grandes personnes tinrent un petit conciliabule; notre demande

fut accordée, et, ce qui nous fut encore plus agréable, maman déclara

qu'elle serait de la partie.

CHAPITRE IV

LA CHASSE

Quand le plat doux fut servi, papa fit appeler Iakov et commanda

d'atteler la _ligneïka_[1], de seller les chevaux, d'amener les chiens;

il entra dans les moindres détails, désignant chaque animal par son nom.

La monture de Volodia boîtait, et papa donna l'ordre de lui substituer

un cheval de chasse.... Cheval de chasse, ces mots sonnaient

désagréablement aux oreilles de maman; un cheval de chasse lui semblait

devoir être un animal enragé qui ne pouvait manquer de s'emporter et

de casser le cou de son fils. Malgré les protestations de papa et les

bravades de mon frère, qui déclarait aimer par-dessus tout une bête qui

s'emporte, la pauvre chère maman ne cessait de déclarer qu'elle serait

inquiète pendant toute la promenade.

Le dîner fini, les grandes personnes prirent le café dans le cabinet

de papa. Nous, les enfants, nous courûmes au jardin pour jaser et

brasser dans les petites allées les feuilles sèches tombées des arbres.

Nous bavardions: «Volodia monterait le cheval de chasse;--Lioubotchka

devrait avoir honte de courir moins vite que Katienka;--comme ce serait

intéressant de voir les chaînes que Gricha porte!» Mais pas un mot ne

fut prononcé au sujet de notre prochaine séparation.

[1] Char à ressorts traversé dans sa longueur par un banc double, sans

dossier, où les gens sont assis dos à dos. (_Note du traducteur._)

Notre babillage fut interrompu par l'arrivée de la _ligneïka;_

au-dessus de chaque ressort était assis un petit serf. Les chasseurs

et les chiens suivaient la voiture, puis venait le cocher Ignat monté

sur le cheval destiné à Volodia et menant par la bride mon vieux poney.

Après nous être pressés contre la haie pour regarder ces préparatifs

intéressants, nous courûmes en toute hâte à nos chambres pour nous

habiller, au bruit des aboiements des chiens et du piétinement des

chevaux. Il s'agissait de s'accoutrer de façon à ressembler le plus

possible à des chasseurs; le meilleur moyen était de fourrer le

pantalon dans les bottes. Notre parti fut vite pris, nous nous mîmes

à l'œuvre en nous dépêchant le plus possible, pour courir sur le

perron jouir du spectacle des chiens et des chevaux et faire un bout de

causette avec les chasseurs.

La journée était chaude. De petits nuages blancs aux formes

fantastiques s'étaient glissés dès le matin au bord de l'horizon; un

vent léger les chassa ensuite au-dessus de nos têtes et, par moments,

ils interceptaient le soleil. Mais ils avaient beau courir, s'enfler

et prendre des teintes noires, ils ne réussirent pas à s'entendre

pour former un orage et gâter ainsi notre dernière partie de plaisir.

Vers le soir ils commencèrent à se disperser; les uns pâlirent,

s'allongèrent et s'enfuirent à l'horizon, les autres au-dessus de

nous se condensèrent pour dessiner une vaste écaille blanche, nacrée

et transparente; un seul nuage noir resta suspendu à l'est. Karl

Ivanovitch, qui savait toujours où allaient les nuages, nous dit que

celui-ci se dirigeait vers Maslovka, et il nous promit le beau temps.

Notre vieux domestique Foka, malgré son grand âge, descendit en courant

l'escalier avec une agilité juvénile et cria:--«Faites avancer!»--puis,

écartant les genoux, il se campa fermement sur les marches du perron,

entre le seuil et la place où la _ligneïka_ devait s'arrêter, dans

l'attitude d'un homme à qui il est superflu de rappeler ses devoirs.

Les dames firent leur apparition et, après s'être consultées pour

savoir comment elles se placeraient et de quelle manière elles se

tiendraient en équilibre (souci que je trouvais superflu), elles

s'assirent, ouvrirent leurs ombrelles, et la _ligneïka_ partit. Maman

désigna le cheval de chasse et, d'une voix tremblante, demanda au

cocher:

«N'est-ce pas le cheval de Vladimir Pétrovitch?»

Sur la réponse affirmative, elle fit un geste de la main et détourna le

visage.

J'étais très impatient de montrer mes talents équestres; je sautai

sur mon petit cheval, je le regardai fixement entre les oreilles, et

j'exécutai dans la cour différentes évolutions.

«Ayez la bonté de ne pas écraser les chiens, me dit un des chasseurs.

--Sois tranquille; ce n'est pas la première fois,» lui répondis-je avec

importance.

Volodia se mit en selle; en dépit de la fermeté de son caractère le

cœur lui battait, et, tout en caressant le cheval de chasse, il

demanda plusieurs fois:

«Est-il doux?»

Mon frère faisait un beau cavalier, on aurait dit un homme; ses cuisses

arrondies étreignaient les arçons d'une pression si vigoureuse, que je

ne pus me défendre d'un mouvement d'envie, d'autant plus, qu'à en juger

par mon ombre, j'étais loin d'avoir si bonne tournure.

Enfin le pas de mon père retentit sur l'escalier; le valet de chiens

rassembla la meute qui s'était dispersée; les chasseurs sifflèrent

leurs lévriers et commencèrent à se mettre en selle.

Le palfrenier amena le cheval de papa devant le perron; ses chiens

hardés, qui jusque-là étaient restés couchés autour de leur laisse dans

des poses sculpturales, s'élancèrent au-devant de leur maître. Sur

ses pas courait sa petite chienne, Milka, en secouant son collier de

grains qui résonnaient contre le fermoir de cuivre. Chaque fois qu'elle

sortait de la maison, Milka disait bonjour aux chiens de la meute, elle

jouait avec les uns, flairait les autres en grognant ou leur cherchait

leurs puces.

Papa monta à cheval et donna le signal du départ.

Devant nous, monté sur un cheval camus d'un gris bleuâtre, courait

le piqueur Tourka; il portait un bonnet à poil, un grand cor en

bandoulière sur le dos, un couteau dans la ceinture. En voyant sa

figure sombre et féroce, on aurait pu croire qu'il marchait à une

guerre à mort plutôt qu'à une chasse. Derrière les sabots du cheval

roulait le peloton bizarre et onduleux des chiens hardés.

Malheur à qui voulait rester en arrière! il devait tirer à lui de

toutes ses forces son compagnon de laisse, et, s'il réussissait à le

retenir, un veneur le sanglait aussitôt d'un coup de son long fouet en

criant:

«En place!»

Quand nous eûmes franchi le portail de notre cour, papa ordonna aux

chasseurs de suivre la grande route, et lui-même s'engagea dans le

champ de seigle.

Nous étions au plus fort de la moisson; le champ d'un jaune brillant

s'étendait immense, à l'infini, borné seulement d'un côté, dans

le lointain, par une haute forêt qui paraissait bleue, et qui me

semblait le lieu éloigné et mystérieux où finissait le monde connu et

commençaient les pays inhabitables.

Tout le champ était couvert de meules et de moissonneurs. Derrière

le seigle haut et touffu, on voyait par-ci par-là, dans un sillon

moissonné, le dos courbé d'une glaneuse ramassant les épis pour les

serrer dans sa main gauche; plus loin, à l'ombre, une femme inclinée

sur un berceau, et des gerbes éparses sur le champ parsemé de bluets.

De l'autre côté, les moissonneurs en manches de chemise, debout sur les

chars, chargeaient les gerbes et répandaient un nuage de poussière sur

le champ sec et incandescent.

Le _starosta_ (chef des serfs du village), debout dans ses hautes

bottes, les manches de sa souquenille flottant sur ses épaules, et

le bâton de la taille à la main, aperçut de loin mon père; il ôta

son chapeau mou, en peau d'agneau, essuya sa barbe rouge et sa tête

ruisselante de sueur avec un essuie-mains et se mit à gourmander les

moissonneurs.

Le petit cheval roux que montait papa marchait d'un pas léger et

joyeux; il baissait de temps en temps la tête sur son poitrail et

chassait de sa queue touffue les taons et les mouches qui se pressaient

avec avidité sur ses flancs. Deux lévriers, la queue recourbée en forme

de serpette, bondissaient en relevant les pattes avec grâce dans le

chaume, derrière les pieds du cheval; Milka courait en avant, la tête

penchée, attendant sa pâtée.

Les voix des moissonneurs qui parlaient entre eux, le piétinement

des chevaux, le roulement des chars, le cri joyeux des cailles,

le bourdonnement des insectes qui planaient dans l'air en essaims

immobiles, l'odeur de l'absinthe, de la paille et de la sueur des

chevaux; le jeu des ombres et des teintes que le soleil brûlant

répandait sur le chaume jaune-clair, sur le bleu vaporeux de la forêt,

sur les nuages d'un lilas-pâle; les fils blancs de la vierge qui

flottaient dans l'air ou pendaient aux tiges des épis ... tout cela je

l'ai vu, je l'ai entendu, je l'ai senti.

A notre arrivée dans la forêt de Kalinova, nous trouvâmes la _ligneïka_

et, ce qui nous réjouit par-dessus tout, un char attelé d'un cheval;

au milieu était assis le domestique préposé à la garde du buffet. On

apercevait, sous la paille, le _samovar_, un petit tonneau avec les

moules pour les glaces et plusieurs autres boîtes et des paquets d'un

aspect non moins appétissant. Il n'y avait plus de doute possible, nous

allions prendre en plein air du thé, des glaces et des fruits. Aussi

nous tous, enfants, nous saluâmes le char par des cris de joie; car,

faire une collation sur la mousse, à une place où personne avant nous

n'avait pris du thé ou des glaces, était un plaisir exquis.

Le piqueur Tourka, avant de se diriger vers la clairière, s'arrêta,

écouta attentivement les instructions détaillées que lui donnait mon

père: où il devait s'embusquer, et quand il devait faire une sortie.

Au reste, il n'agissait jamais qu'à sa tête. Il lâcha les chiens et,

sans se hâter, se remit en selle, siffla, puis disparut sous les jeunes

bouleaux. Ses chiens courants laissés libres exprimèrent d'abord

leur joie par des frétillements de queue; puis ils se secouèrent,

s'étirèrent et, après s'être flairés mutuellement, partirent au petit

trot dans toutes les directions.

«As-tu un mouchoir?» me demanda papa.

Je tirai mon mouchoir de ma poche et le lui montrai.

«Bien, passe-le au cou de ce chien gris.

--Au cou de Giran? dis-je d'un air entendu.

--Oui, et cours sur la route. Quand tu arriveras à la clairière,

arrête-toi et ouvre bien les yeux ... gare à toi si tu reviens sans

lièvre!»

Je roulai mon mouchoir autour du col velu de Giran et me mis à courir à

toutes jambes vers l'endroit désigné.

«Vite, vite, criait mon père en riant, sinon le lièvre ne t'attendra

pas.»

Giran s'arrêtait sans cesse, dressait les oreilles et écoutait la voix

des chasseurs excitant les chiens. Je n'étais pas assez fort pour

l'entraîner, je me mis à crier: «Hare, hare!» Alors mon compagnon

partit avec une telle ardeur, que je ne pouvais plus le retenir et que

je tombai plusieurs fois à terre avant d'arriver à l'endroit indiqué.

Après avoir choisi entre les racines d'un haut chêne une place ombragée

et commode, je m'étendis sur le sol et je fis coucher Giran à mes

côtés, puis j'attendis le lièvre. Mon imagination, comme toujours

en pareille occurrence, s'envola bien au delà de la réalité; je me

figurais déjà que je chassais mon troisième lièvre lorsqu'un des chiens

courants donna l'éveil.

La voix de Tourka, de plus en plus forte et animée, retentissait dans

la forêt, les chiens courants poussaient des cris plaintifs de plus

en plus fréquents ... une autre voix de basse vint se joindre à la

première, puis une troisième, une quatrième ... puis des silences,

les voix s'interrompaient l'une l'autre ... puis elles devinrent plus

bruyantes et continues, et enfin se confondirent dans un bruit sonore,

un roulement sans fin. L'île était remplie d'échos, et les chiens y

allaient de bon cœur.

A l'ouïe de tous ces cris je restai cloué à ma place, les yeux fixés

éperdument sur la lisière du bois; je souriais comme un insensé, la

sueur ruisselait de mon front, de grosses gouttes coulaient sur mon

menton, me chatouillaient, et pourtant je ne les essuyais pas. Il me

semblait que le moment décisif était arrivé; cette tension de nerfs

était trop peu naturelle pour durer longtemps. Tantôt les chiens

courants poussaient des hurlements dans la clairière, tantôt ils

s'éloignaient de moi; mais j'avais beau regarder de tous côtés, je ne

voyais point de lièvre. Giran n'était pas moins surexcité que moi;

d'abord il s'efforça de s'échapper de mes mains, puis il poussa des

cris plaintifs, ensuite il se coucha près de moi, posa son museau sur

mes genoux et se tranquillisa.

L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur · 第 1 / 14 段