Votre soeur, BONNE.»

--Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu'elle

croit produire, mais à cause de la sainteté du coeur de celle qui l'a

écrite. Ah! Parquet, c'est bien là votre fille!... Mais ne vous abusez

pas, mon ami; je ne peux pas épouser Simon. Il n'y faut pas songer.

--Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet; car

c'est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous

dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne

sortirai pas d'ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre

secret, ou je l'irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos

deux petits frères, à l'univers entier.

--Taisez-vous, mon sigisbé; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon

secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et

devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que

mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a

levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux

jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-être suivis de

beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire

pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu épouser Simon Féline, et que

maintenant je ne peux pas en épouser d'autre.

--Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser

Féline?

--Parce qu'il n'avait rien.

--Singulière réponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne

pouvez-vous pas en épouser un autre?

--Parce que je le préfère à tout autre.

--Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'épouser

maintenant?

--Parce qu'il est riche.

--Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je

vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement.

--Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il

m'est impossible de vous dire, j'ai renoncé volontairement à jamais rien

recevoir de mon père tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hésité, même

après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd'hui je ne voyais son

héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix.

--Quelle chose étrange! et pourquoi cela?

--C'est là ce que je ne vous dirai pas; mon père ignorait cette

résolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher.

--En vérité?

--En vérité; il ignore encore que j'ai fait voeu de pauvreté en entrant

dans l'âge de raison.

--Bon Dieu! c'est donc une affaire de dévotion? un voeu de pauvreté, de

chasteté... Ah! pour le voeu d'humilité, dogaresse, vous y avez manqué

souvent!

--C'est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi.

Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d'argent ou

de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais

pas recevoir de mon père; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir

de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d'un

jeune homme qui m'eût prise à la condition d'une fortune que je ne

pouvais accepter, ni d'un vieillard qui eût daigné me donner la sienne

en apprenant que je n'avais rien... et puis, pour refuser cette dot, il

eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c'est là ce que je

craignais plus que la mort.

--Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madré ait pu

vivre auprès d'un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir?

--J'espère que oui; mais quand même je saurais qu'il en est informé,

j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines

choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que... mais ne divaguons pas,

Parquet; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari

qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la

dot que mon père eût offerte.

--Sans doute, mais Simon Féline pourtant...

--Simon Féline était le seul homme de la terre qui m'eût inspiré cette

confiance; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait

encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Féline, n'ayant

rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un état bien

assuré.

--Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu'il serait

possible de lever les autres difficultés? votre père n'eût-il pas dérogé

un peu devant la considération de ne point vous donner de dot?

--Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d'avoir

des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre

les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible.

--Mais, que diable! une fille majeure...

--Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de

Fougères que si j'étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis

dépositaire d'un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et

tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m'est plus défendu

et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient.

--Étrange, étrange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque

votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative; car

il ne prit une femme qu'en désespoir de cause: nous le savons, quoi

qu'il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon,

si vous m'eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins

qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.

--Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la

position de Simon. Je l'ai examinée avec plus d'attention et de

sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqué; j'ai vu que Simon

n'était pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il était un homme

de génie, et qu'il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec

soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille

qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor...

--Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et

avec vous, l'eût fait marcher plus vite.

--Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma présence lui

devenait funeste; je m'éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que

revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis

longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions

fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon

père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon

nom sans être assurée du succès, suffisait pour m'empêcher de le tenter,

moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse

assez pour savoir quelle langue je parle.

--Mais maintenant qu'allons-nous faire?

--Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et

bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en

France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un époux qui

m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice

inexplicable, je renoncerais à ma dot.

--Oh! si c'est là tout, c'est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie

fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charmé de ne pas avoir à

compter avec votre père; 2º quant à vos scrupules de fierté, j'espère

qu'il saura bien les lever; 3º je sais une chose que vous ne savez pas,

et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas

qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau.

--Que voulez-vous dire?

--Eh! cela c'est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je

me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir?

--Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l'esprit

de ce jeune homme.

--Vous ne l'aimez donc pas?

--Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas

affirmativement quand même j'aurais dans le coeur la plus belle passion

de roman qui ait jamais été inventée.

--Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous

ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile...

Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!...»

De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut

toute tremblante.

«Mon père! ma Fiamma! s'écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est

gravement indisposée; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la

calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la

voir et m'aider à la soigner.»

Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille

femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force.

«O mon Dieu! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d'une voix

étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir

cela. Le délire me gagne. Oh! le secret... l'heure fatale... la nuit...

la mort!... Laissez-moi m'enfuir, mes amis!

--Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici

madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras

vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos

souvenirs.

--Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un

crime.»

Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.

«O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette

terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funérailles de

mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût

fallu respecter la mémoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour

de fête. Mais Simon était si pressé d'aller à l'église! Jamais je n'ai

pu l'en empêcher; je l'ai appelé par toute la maison. Il est parti sans

moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là! Vous le

rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée? Vous

en êtes digne autant que fille d'Ève peut l'être. Ma Fiamma, ma Ruth

bien-aimée, mais où est mon fils? il est donc resté à l'église? Oh!

n'entends-je pas le cri de la _duchesse_? Elle chante les funérailles de

mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres; vous avez fait

sonner les cloches de la joie; et moi je pleure...»

Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu

des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne,

et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement

de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se

réveillait parfois pour dire à l'oreille de Fiamma: «Simon est allé à

l'église. Pourquoi Simon ne revient-il pas?»

Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l'inquiétude

pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion où l'on était que Simon

fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans

sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les

vêtements épars: cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors,

laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les

paroles qu'elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à

l'église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un

chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une

impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle

dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse

s'offrit à elle, et elle s'y jeta en courant, appelée par une sorte de

divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au

milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s'abaissait vers

l'horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les

ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et

aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il

avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de

rien au monde.

«C'est vous! s'écria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de

moi? N'êtes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide?

Avez-vous apporté le fer ou le poison? Êtes-vous un spectre ou une

femme? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie? Pourquoi

m'ôtez-vous le présent et l'avenir? Pourquoi êtes-vous revenue? J'allais

guérir peut-être, et maintenant je suis perdu.

--Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre

la main.

--Laissez-moi, s'écria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis

capable de vous tuer!... Vous êtes ma damnation, vous êtes l'enfer qui

me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lâche!...

Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et

demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne

pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son père; son père!

mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi; car je lui

dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j'y serais

resté. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je

n'eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m'a béni

le jour de ma naissance en me disant: «Suis la noble profession de tes

pères; ouvre de ton bras un sillon pénible; connais la misère, et, avec

elle, la résignation!» ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la

commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de

moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me

dire: «Tu vas faire une infamie;» et cependant j'aimerais mieux souffrir

mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les

pieds dans la maison où est la fille que j'ai outragée. Dis-moi, Fiamma,

connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer?

--Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force,

rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi!

vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas?

--Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant à genoux avec une autre

expression d'égarement dans les yeux; tu es l'étoile du matin, toujours

blanche; l'étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'éclat! Tu

es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre.

--Simon, au nom du ciel! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs

ne sont pas fondées; vous n'avez pas outragé vos amis. J'ai là une

lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-être pas me charger de

vous la remettre, mais je vous vois si agité...

--Quelle lettre? Que peut-elle m'écrire? Charge-t-elle son amant de me

tuer? Oh! à la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de

mon coeur qui ne m'appartient pas!

--Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime

toujours; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux

au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon?

--Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rêve. Où sommes-nous?

Comment êtes-vous venue ici? Oh! certainement je rêve.»

Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie

profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et

l'arracher à cet état violent qui lui déchirait l'âme, oubliant dans cet

état d'agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l'effet

du délire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures,

jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.

«O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'écria-t-elle, et pourquoi ne me

reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi

m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en

m'éloignant de vous, en me criant: «Ote-toi de là, ma honte! ôte-toi de

là mon crime!» Hélas! je n'ai jamais fait de mal à personne, et tout ce

que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions,

en me disant que c'est moi qui suis le péché et la mort! «

En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre

couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses éparses de

ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose

aussi rare que violente pour Fiamma.

Simon sortit comme d'un profond sommeil en entendant les accents de

douleur de cette voix chérie; sans comprendre ce qu'elle disait, il

l'écouta; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la

pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant

dans ses bras, il la pressa contre son coeur en l'appelant des plus doux

noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains

humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils

n'eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres

unies; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans

leur âme avec l'héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que

Simon avait souffert; mais tout ce qu'elle lui apprit était si nouveau

pour lui qu'il faillit mourir de joie.

«Comment n'en étais-tu pas sûr? lui dit-elle; comment n'as-tu pas vu

dans toute ma conduite que, malgré le peu d'espoir que je m'étais

permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t'élever jusqu'à

moi et à me conserver pour toi? Hélas! qu'est-ce que je fais aujourd'hui

qu'il y a encore tant d'obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te

dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont

toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l'heure qu'il

est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas

réaliser?

--O ma soeur! ô ma femme! s'écria Simon, ne parle pas d'obstacles.

Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que c'est de l'amour que tu as pour moi

depuis cinq ans... Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas; dis que

c'est de l'amour que tu as maintenant. C'est encore un bonheur et une

gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t'aimais et

que tu le voulais, et que tu ne m'as ni oublié ni déshérité de ta

tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je

lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d'impossible

à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j'éprouve?

Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l'herbe que foule ton

pied. O Fiamma! c'est ici que je t'ai vue pour la première fois. Le

soleil se couchait dans toute sa magnificence; il t'embrasait de sa

beauté, il t'inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu

me fis peur. Je ne croyais point aux anges; je te pris pour un démon.

J'étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t'enveloppait, et tes

yeux seuls t'illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je

ne te voyais pas pour la première fois, que je t'avais déjà vue quelque

part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de

l'autre vie, tu étais ma soeur. J'avais ce type de grandeur et de beauté

devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et

cependant tu m'épouvantais par l'air d'autorité surhumaine avec lequel

tu semblais dire: «Je suis ton maître et ton Dieu; mets-toi à genoux et

commence à m'adorer, car c'est ta destinée.» Mais quand je te rencontrai

ensuite couverte de ce sang que j'ai encore sur les lèvres, je tombai à

tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je

faisais. O Fiamma! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton

sang m'a inoculé!»

Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard,

toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur

entretien passionné. L'oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des

ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s'envola épouvanté

vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés

par l'éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa

demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri

d'alarme.

«C'est la _duchesse_! dit Simon en se levant, c'est son dernier cri du

matin; c'est l'heure et le jour où l'abbé Féline, le vénérable frère de

ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont

coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents.

Ce n'est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux

sentiments religieux que j'ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon

prêtre. C'est là l'humble gloire de mon humble famille. Je l'ai invoquée

toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j'ai craint

d'offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l'attrait du

mal. Jamais je n'ai laissé écouler cette heure solennelle sans me

prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j'étais

loin d'ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les

ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée; viens

t'agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et

où jamais il n'entra sans avoir le coeur et les mains pures. Ce n'est pas

pour lui qu'il faut prier, c'est pour nous-mêmes, afin que les

impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin

que l'émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi

que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour,

bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel.»

Les deux amants, appuyés l'un sur l'autre, descendirent le sentier et se

rendirent à l'église du village, où ils prièrent avec enthousiasme.

Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de

l'immortalité de l'âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement

catholique. Pour n'être point remarqués par le grand nombre de

villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement

dire, ce jour-là, les prières des morts pour l'abbé Féline, ils avaient

traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la

petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la

tribune seigneuriale; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les

cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu.

Par une fente de ce rideau, Simon vit l'autel étinceler aux rayons

empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait

être célébré à midi. La piété de Bonne s'était occupée la veille de ces

saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois,

n'en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix

d'argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes

printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès

fraîchement coupées, embaumaient le choeur. Les oiseaux chantaient et

voltigeaient autour des fenêtres entr'ouvertes, devant lesquelles on

voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. A

l'intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps

à autre par les pas inégaux d'un vieillard qui entrait avec précaution,

ou par le cri d'un enfant que sa mère allaitait en priant.

«O mon amie! dit Simon à l'oreille de sa fiancée, quel charme indicible

votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans

ma vie! Quelle promesse de bonheur m'apporte-t-elle donc pour que

l'aspect d'un cercueil et le souvenir d'un mort fassent naître en moi

des idées si suaves et un charme si délicieux?

--Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma;

son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l'espérance et la

consolation sur la terre.»

Simon(#18205) · 第 24 / 26 题