Fiamma sortit la première de l'église; elle n'avait point osé dire à
Simon l'indisposition de sa mère, et elle voulait avoir de ses nouvelles
par elle-même avant de rentrer au château. Elle la trouva dormant d'un
sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d'aller à l'église, Jeanne
avait fait mettre son livre de prières et son crucifix sur son lit. Le
psautier était ouvert au _De profundis_, et le rosaire était enlacé aux
mains jointes de la vieille femme, qui s'était doucement assoupie en
s'entretenant avec l'âme de son frère. Bonne travaillait auprès d'elle.
Fiamma baisa le front ridé de Jeanne sans l'éveiller, et pressa Bonne
contre son coeur. Celle-ci vit bien, à l'émotion de son amie, qu'il
s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle voulut la suivre sur
le seuil de la chaumière et l'interroger. Mais il n'y a rien de si
pudique que le sentiment de l'amour. Fiamma s'enfuit en mettant son
doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Féline eût été la
seule cause de sa réserve.
Bientôt Simon rentra. Il s'inquiétait de ne pas voir arriver à l'église
sa mère toujours si matinale et si exacte surtout pour cette
commémoration. Il s'effraya encore plus en la voyant couchée; mais Bonne
le rassura, et ils se mirent à causer à voix basse. Bonne était
curieuse, non des sottes puérilités de la vie, mais de tout ce qui
intéressait son coeur aimant. Sa noble conduite réclamait toute la
confiance de Simon. Il lui ouvrit son âme, lui avoua sa joie et ses
espérances, et lui dit que c'était à elle qu'il devait son bonheur.
Cette dernière parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, dès
qu'elle fut bien assurée que l'amour de Simon était payé de retour, elle
sentit dans son coeur le même calme et le même désintéressement qu'elle
aurait eus si Féline eût été son frère.
Dans l'après-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l'office.
Jusqu'au dernier coup de la cloche, le bon avoué s'était livré au
sommeil, et, sans le pieux devoir qu'il avait à remplir envers son
défunt ami, il déclarait qu'après une nuit si remplie d'émotions il ne
se fût pas sitôt arraché aux _caresses de Morphée_.
«Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous déclarer qu'il faut que
vous arrangiez à tout prix mon mariage.
--Oh! oh! décidément? dit M. Parquet, qui n'avait pas revu sa fille dans
la journée. Il y a pourtant des réflexions à vous soumettre encore. J'ai
parlé de vous à mademoiselle de Fougères.
--Et moi aussi, mon ami, je lui ai parlé.
--Ah! et elle vous a ôté tout espoir? Alors je désespère moi-même...
--Non, mon cher Parquet, ne désespérez pas, elle m'aime.
--Elle vous l'a dit? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu'elle
vous épouserait. Du moment qu'elle vous l'a dit, elle consent à vous
épouser; car c'est une fille qui ne se laisse pas entraîner par la
passion. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est le résultat d'une
volonté arrêtée. Ainsi, ce n'est pas Bonne que vous venez me demander,
c'est Fiamma?
--Oui, mon père.
--Tu as raison de m'appeler ainsi; je ne cesserai jamais de te regarder
comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens.
--Mais où donc courez-vous si vite?
--Chez M. de Fougères.
--C'est vous presser beaucoup. Avez-vous réfléchi à cette première
démarche? Avez-vous consulté Fiamma sur le moyen d'obtenir le
consentement de son père sans blesser la prudence et sans ajouter de
nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà?
--Et quels sont-ils, ces obstacles?
--Je les ignore, mais je présume que c'est la vanité nobiliaire du
comte.
--Si c'est là tout, j'ai ton affaire dans ma poche.
--Comment?
--Il suffit. Fiamma t'a-t-elle dit son grand secret?
--Non, en vérité.
--Alors je ne sais ce que je fais ni où je marche. Cette fille a une
tête de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t'a-t-elle
promis?
--Rien. Mais elle m'aime.
--Eh bien! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son âme quelque
scrupule, quelque terreur qu'il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot,
et tu es riche: voilà, je crois, son objection.
--Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d'elle. Voici la mienne.
--Bon! dit l'avoué, c'est ainsi que je l'entends. Allons, ma canne, où
l'ai-je posée? et mon chapeau?
--Où allez-vous donc de ce pas, mon père? dit Bonne, qui rentrait en cet
instant.
--Au château.
--Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter.
--Non pas; ce serait faire trop d'honneur à cet avaricieux.
--Comment! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert
qu'au jardinage?
--Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais
m'attifer pour un Fougères?
--Mais sa femme? On doit des égards aux dames.
--Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien.
--Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J'ai trouvé hier M. le
comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela.
Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis
une paresseuse, une fille sans coeur, qui ne songe qu'à sa toilette et
qui ne soigne pas celle de son père.
--Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l'avoué d'un ton
superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon
compte.»
En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d'un air
rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des
laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout
d'une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant
sur les tapis et couvrant les meubles de tabac.
Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que
maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères,
qui travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre. Au lieu d'essayer de lui
faire baisser le ton, ce à quoi elle n'eût pas manqué en toute autre
occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-même chercher son
mari, afin que Parquet ne s'avisât pas de dire, comme le grand roi:
_J'ai failli attendre_. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve
de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et
tout à fait digne d'être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait
un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens
était mise en échec par un procès dont l'issue donnait des craintes
assez fondées.
«Je vous demande un million de pardons, s'écria le comte de Fougères en
entrant et en se tenant courbé, afin d'avoir un air excessivement poli,
sans faire trop de révérences affectées; je vous ai fait attendre bien
malgré moi. J'ai voulu rester jusqu'à la fin de l'office et aller même
jeter à mon tour de l'eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline.
--Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet
brusquement; l'abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y
sommes pas encore, nous autres.
--Hélas! sans doute, répliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se
croire digne d'y entrer?
--Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l'avoué.
Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un
entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre
demande.
--En vérité! s'écria le comte, affectant un air consterné et une grande
surprise, afin de ramener, s'il était possible, quelque remords dans
l'âme de Parquet.
--En vérité, monsieur le comte. Vous m'avez fait là une demande injuste,
et dont je ne pouvais pas être l'interprète sans inconvenance et sans
folie.
--Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline?
--Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas
ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah! il se
peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline,
mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande
puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon;
car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est
l'organe, l'interprète et le défenseur...»
Précisément Fiamma avait prêté, quelques jours auparavant, à M. Parquet,
la comédie de _l'Avocat vénitien_, par Goldoni: l'avoué en avait été si
ravi qu'il en avait traduit sur-le-champ toutes les déclamations, et il
en récita plusieurs à M. de Fougères avec une mémoire impitoyable, à
titre d'improvisation.
«Eh juste ciel! répondit le comte, tout étourdi de son éloquence et des
éclats de cette voix qui n'avait pas perdu les inflexions du prétoire,
personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n'admire le talent et
ne le salue plus profondément en toute occasion. M. Simon Féline en
particulier est l'homme dont j'admire le plus le noble caractère et les
hautes facultés; ne le lui avez-vous pas dit de ma part?
--Je lui ai dit tout ce qu'il convenait de lui dire.
--Lui avez-vous dit combien cette affaire a d'importance pour moi, pour
ma femme? Songe-t-il qu'en se chargeant des intérêts de la partie
adverse, il se pose l'antagoniste d'une famille honorable, et en
particulier d'un homme qui l'a comblé des égards dus à son mérite, d'un
ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout; d'un homme
enfin qui, s'élevant au-dessus des préjugés de sa caste et devinant le
brillant avenir du jeune avocat, l'a reçu avec distinction alors que sa
position dans le monde était encore précaire?
--La position de Simon n'a jamais été précaire, permettez-moi de vous le
dire, monsieur le comte: Simon est né homme de génie; avec cela et le
moindre secours d'un ami on arrive à tout. Ce secours ne lui a pas
manqué, et, si j'y eusse fait défaut, vingt autres eussent acquitté leur
dette de reconnaissance envers cette noble famille; oui, _noble_,
monsieur le comte: la noblesse est dans les sentiments de l'âme et non
pas dans le sang des artères.»
Ici M. Parquet plaça à propos une nouvelle déclamation qui ne fit pas
moins d'effet que la première.
«Hélas! monsieur Parquet, dit le comte qui devenait plus poli à mesure
que son dépit secret et sa mortelle impatience augmentaient, vous
prêchez un converti! En quoi ai-je pu blesser M. Féline et lui faire
croire que je ne rendais pas justice à son mérite? M'a-t-on prêté
quelque propos inconvenant? Ai-je manqué d'égards directement ou
indirectement à sa famille? Ma fille aurait-elle oublié, en arrivant,
d'aller s'informer de la santé de madame Féline? Elles étaient fort
liées ensemble autrefois, et je voyais avec plaisir des relations aussi
édifiantes. Ne les ai-je pas encouragées, loin de les contrarier?...
--Et pour quelle raison les eussiez-vous contrariées? C'eût été une
folie, une lâcheté indigne d'un homme aussi éclairé et aussi délicat que
vous l'êtes, monsieur le comte.
--Vous savez donc bien à quel point je dédaigne l'importance que mes
pareils mettent à ces vaines distinctions! Comment M. Féline a-t-il pu
s'imaginer que j'étais arrêté, dans mon désir de lui demander l'appui de
son talent, par d'aussi sottes considérations?
--M. Féline ne s'imagine rien du tout, monsieur le comte; c'est moi qui
me suis imaginé une chose que je vais vous dire franchement et qui n'est
pas dépourvue de raison. Écoutez-moi bien. De père en fils les Parquet
ont placé les Fougères en tête de leur clientèle; c'est bien. Vous avez
eu une affaire, vous en avez eu deux, vous en avez eu trois; Me Simon
Parquet a remué les dossiers de M. le comte Foulon de Fougères; il a
plaidé ses causes au barreau, et, soit la bonté des causes, soit le zèle
de l'avocat, soit l'aptitude de l'avoué, M. de Fougères a gagné trois
procès...
--Je n'attribue mes victoires qu'à votre talent et à votre zèle, mon
cher monsieur Parquet.
--Laissez-moi dire. J'arrive à la péripétie, au quatrième acte (M.
Parquet avait toujours le rôle d'Alberto Casaboni dans la tête), je veux
dire au quatrième procès. M. de Fougères épouse une dame de bonne maison
et passablement riche, qui lui donne deux héritiers d'un coup et qui lui
en fait espérer d'autres. C'est le cas, sinon d'augmenter sa fortune, du
moins de ne pas la laisser péricliter. Or, il se trouve qu'une
difficulté inattendue se présente, et que madame de Fougères, selon
toute apparence, va perdre cinq cent mille francs, peut-être plus,
légués à ladite dame par testament d'un sien oncle. _Dicat testator et
erit lex_. Mais ledit testament ne paraît pas avoir été rédigé dans
l'exercice d'une pleine liberté d'esprit...
--Vous savez bien, monsieur Parquet, que le bon droit est du côté...
--Je ne me prononce pas, monsieur le comte, j'expose l'affaire. M. le
comte de Fougères se trouve donc dans la nécessité de s'en remettre une
quatrième fois au zèle et à la loyauté de Me Simon Parquet.»
Le comte étouffa un soupir d'angoisse; M. Parquet passa à un effet
d'éloquence, et dit avec un accent pathétique:
«Mais Me Simon Parquet n'est plus ce robuste athlète, ce lutteur antique
qui, semblable au discobole, lançait dans l'arène avec la rapidité de la
foudre un argument à deux tranchants. Sa gloire a pâli, ses tempes sont
dévastées, ses dents se sont éclaircies, sa faible voix (M. Parquet
prononça ces mots d'une voix de stentor) ne porte plus, dans l'âme de
ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les
émotions de la conviction. Assis sur son siège, comme il convient à un
sage vieillard, à un jurisconsulte expérimenté, il ne se mêle plus aux
luttes judiciaires; il éclaire, il dirige l'avocat; mais il lui laisse
savourer les vaines fumées du triomphe et recueillir les décevantes
acclamations de la foule. En un mot, il a cédé à son filleul, à son ami,
à son disciple, à son fils adoptif, le célèbre avocat Simon Féline, le
sceptre de la parole.»
M. de Fougères prit le parti d'accepter une prise de tabac d'Espagne que
lui offrit Me Parquet en terminant cette période; celui-ci respira et
reprit sur un ton de discussion sophistique:
«Il était simple, il était juste, il était naturel, il était
vraisemblable, il était, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le
comte de Fougères, confiant à Me Parquet la direction de ce nouveau
procès, le chargerait de demander au premier avocat de la province et à
un des premiers de la France, à Me Simon Féline, s'il lui était agréable
de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me
Parquet n'avait encore manqué à cette marque d'estime envers le disciple
bien-aimé du vieux patron, envers le trop honoré patron de l'illustre
disciple; M. le comte de Fougères y a cependant manqué, et certes, ici
ce n'est ni l'exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment
exquis des convenances sociales, qui ont manqué à l'accusé... je veux
dire à M. le comte de Fougères; ce n'est pas non plus la malice, le
déchaînement, la haine, la jalousie, le mépris; ce n'est aucune de ces
passions violentes qui ont induit M. de Fougères à faire un aussi
sanglant affront à Me Simon Parquet et à mon client... je veux dire à Me
Simon Féline. Non, messieurs, M. de Fougères est un homme recommandable
à tous égards, exempt de passions mauvaises, incapable de méchants
procédés...
--Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d'un ton caressant,
espérant faire abandonner à son terrible antagoniste ce plaidoyer
impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une étrange inadvertance de
l'orateur, jouer à la fois le rôle du tribunal et celui de l'accusé. Au
fait! mon cher ami, que me reprochez-vous donc? Quelles méfiances me
prêtez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas compris que le hasard,
l'éloignement, des considérations particulières envers un avocat
respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le désir de ma femme
elle-même, tout cela réuni, et rien autre chose que cela pourtant, m'a
inspiré la malheureuse idée de charger M*** de plaider pour moi?
--Ah! malheureuse est l'idée, certainement! s'écria M. Parquet en se
barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l'idée qui
vous a conduit à cette démarche! C'est une impasse, monsieur le comte,
il faut y rester et attendre que la muraille tombe! M*** plaidant contre
Simon Féline, voyez-vous, c'est la tentative la plus étrange, la plus
folle, la plus déplorable, la plus désespérée que la démence ou la
fatalité puisse inspirer. Où diable aviez-vous l'esprit? Pardon si je
jure: l'intérêt que je porte au succès d'une affaire qui m'est confiée
me fait regarder avec douleur l'avenir et le dénoûment de celle-ci.
--Eh! mon Dieu! M. Féline plaide donc décidément contre moi? On l'en a
donc prié? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engagé? C'est donc
irrévocable? Ah! monsieur Parquet, il n'eût tenu qu'à vous, il ne
tiendrait peut-être qu'à vous encore de l'empêcher de prendre part à
cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en était temps
encore, si je ne craignais de faire un outrage à l'avocat distingué que
j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui préférer, j'irais supplier M.
Féline d'être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du
moins qu'en raison de toutes les considérations que j'ai fait valoir
tout à l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Féline est-il à
cela près? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses
occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de
déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse...
--Tous les jours, à toute heure, il n'est occupé qu'à remercier des
clients et à renvoyer des pièces.
--Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule
affaire, lorsqu'il y va d'intérêts aussi graves pour _un ami_?
--_Hum_! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il
tombe dans la nasse. Pour _un ami_, reprit-il, c'est beaucoup dire.
Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins;
mais il n'est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons
injurieux.
--Au nom du ciel! expliquez-vous enfin, s'écria le comte avec vivacité;
qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? que me reproche-t-il?
--Il faut donc vous le dire?
--Je vous le demande en grâce, à mains jointes.
--Eh bien! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces
cartes-là, monsieur le comte.»
Parquet vit aussitôt qu'il approchait du joint; car, malgré toute son
adresse, le comte se troubla.
«Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermeté et abandonnant
toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plébéiens, des
ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministérielle. Qui
a droit? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. A
chance égale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des
plébéiens, fort peu pour la vôtre; Simon n'aime pas les patriciens, et
son opinion républicaine vous a fait peur. Simon n'eût peut-être pas
entrepris votre cause; c'est possible, je l'ignore. Ce qu'il y a de
certain, ce dont je réponds sur ma tête, c'est qu'au cas où il l'eût
acceptée il l'eût défendue avec loyauté, avec force, et, j'ose le dire,
il l'eût gagnée. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une
faiblesse d'amour-propre; ou bien vous avez craint quelque chose de
pire, une trahison... Dites, l'avez-vous craint, oui ou non?
--Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne...
--Ne jurez pas, monsieur le comte; vous l'avez dit à quelqu'un, et voici
vos paroles: «Ces gens-là s'entendent tous entre eux; comment
voulez-vous qu'on se fonde sur le sérieux d'un débat judiciaire entre
des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu'il y a de
pire, se prêtent mutuellement des serments épouvantables dans un club
carbonaro?»
--Je n'ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s'écria le comte au
désespoir. Je suis le plus malheureux des hommes; on m'a indignement
calomnié.»
Sa détresse fit pitié à M. Parquet, en même temps qu'elle lui donna
envie de rire; car mieux que personne il savait l'innocence de M. de
Fougères quant à ce propos. L'amplification était éclose dans le cerveau
de M. Parquet. Le comte avait confié son affaire à un autre que Simon,
par méfiance de son habileté et par crainte aussi de sa trop grande
délicatesse. L'affaire était mauvaise; il le savait. Ce n'était pas un
orateur éloquent et chaleureux qu'il lui fallait, c'était un ergoteur
intrépide, un sophiste spécieux. Il pouvait triompher avec l'homme qu'il
avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses
coopinionnaires, et qui, dans une position tout à fait favorable au
développement de son caractère, devait là, plus qu'en aucune autre
occasion, déployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse
d'honnêteté qui faisaient sa plus grande force. D'un mot il culbuterait
toutes les controverses, d'autant plus que c'était un homme à tout oser
en matière politique et à tout dire sans le moindre ménagement.
Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore
choisi Simon pour leur défenseur; que Simon n'avait pas songé à leur en
servir; qu'il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères
à son intégrité; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces
menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet
tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne
s'y prêterait pas volontiers.
L'artifice, il faut aussi le dire, n'eût pas été loin sans la timidité
d'esprit du comte; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme
cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser
sous le voile d'une hypocrite politesse, dès qu'on l'attaquait en face,
il était perdu. Cela était difficile; il inspirait trop de dégoût aux
âmes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les
esprits faibles, pour qu'on daignât ou pour qu'on osât lui faire des
reproches; et certes, M. Parquet ne s'en fût jamais donné la peine sans
l'espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand
dessein.
Ce qu'il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa
justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dévouement,
d'affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement.
Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de
toutes les hiérarchies sociales, à condition qu'on lui laisserait gagner
son procès. Depuis longtemps il s'était réservé tant de portes ouvertes
qu'il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'égara dans
son propre labyrinthe; il le força de s'enferrer jusqu'au bout.
--Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui
ont répété vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, après tout, dans
votre position; vous avez été forcé d'émigrer. La révolution vous a
dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre
nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments.
--Je n'ai point de ressentiments, s'écria le comte, je n'ai aucune
espèce de prévention. Je n'en veux à personne; je n'accuse que la
noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux
devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant
tout droit social. Enfin, j'estime maître Parquet, honnête homme,
habile, généreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant,
égoïste, borné.
--C'est fort bon, je le crois jusqu'à un certain point, répondit M.
Parquet; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j'avais
vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je
fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage?
--Pourquoi non? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M.
Parquet sur Fiamma.
--A moi, Parquet? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre
appeler votre fille madame Parquet? à avoir pour gendre un procureur?
Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte!
--Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu'à votre âge vous me
demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que
vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais: Allez à
l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son
coeur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l'alliance
d'un homme tel que vous.
--Eh bien! vous êtes un brave homme! Touchez là! s'écria M. Parquet avec
des yeux pétillants d'une malice que M. de Fougères prit pour
l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je
vous l'amène...
--Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui
pressant les mains, je vous en aurai une éternelle reconnaissance.
--Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet; moyennant
quoi, il refusera de plaider contre vous, et s'engagera, pour l'avenir,
à plaider gratis tous les procès que vous pourrez avoir, jusqu'à la
concurrence de deux cents...
--Ma fille en mariage!... dit M. de Fougères en reculant de trois pas et
en pâlissant de colère. Est-ce là la condition? M. Féline veut épouser
Fiamma?
--Eh bien! pourquoi pas?... reprit M. Parquet d'un air assuré; le
trouvez-vous trop vieux, celui-là? Il est juste de l'âge de Fiamma; il
est beau comme un ange, il s'est fait un plus grand nom que celui que
vos pères vous ont laissé. Il appartient à la plus honnête famille du
pays. Il gagne de 25 à 30,000 fr. par an. Il a toutes les supériorités,
toutes les vertus, toutes les grâces. Il vous demande votre fille, et
vous hésitez?
--Ma fille ne veut pas se marier, répondit sèchement le comte.
--Est-ce là l'unique cause de votre refus, monsieur le comte?
--Oui, monsieur Parquet, l'unique; mais vous savez qu'elle est
invincible.
--Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu'il vous plaira
de me dire franchement. M'autorisez-vous à faire ce que vous venez
d'imaginer vous-même, de monter à l'appartement de Fiamma et de lui
demander son coeur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour
Simon Féline, et, si j'obtiens cette promesse, la ratifierez-vous
sur-le-champ?
--Sur-le-champ, monsieur Parquet, répondit le comte, à qui la réflexion
venait de rendre le calme de l'hypocrisie; seulement permettez-moi de
vous dire que cette manière de procéder, imaginée par moi dans la
chaleur de l'entretien et dans la gaieté d'une supposition, est
contraire dans l'application à toutes les convenances. Nous arriverons
au même but sans blesser la pudeur de Fiamma..
--Fiamma n'a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le
comte. Je pourrais être votre père, à plus forte raison le sien,
laissez-moi donc aller lui parler, et je vous réponds qu'elle ne se
gênera pas pour me dire ce qu'elle pense.
--Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte; ma
femme sert de mère à Fiamma; c'est à elle qu'il faudrait s'adresser
d'abord, elle en causerait avec ma fille...
--Votre femme est de l'âge de Fiamma et ne peut jouer sérieusement le
rôle de sa mère; ensuite, je doute qu'elle ait beaucoup d'influence sur
son esprit, ainsi on peut s'éviter la peine de chercher ce prétexte.
--Ce prétexte? Pensez-vous que je me serve de prétexte? dit le comte
blessé; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez maître de
mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille?
--C'est précisément là l'objet de la question, répondit hardiment
Parquet, à qui il n'était pas facile d'en imposer; mais voici Fiamma
elle-même, et c'est devant vous qu'elle va me répondre.
--Qu'il n'en soit pas question en cet instant ni de cette manière, je
vous en prie,» dit le comte en s'efforçant de faire sentir son autorité
à M. Parquet; mais Parquet était déterminé à tout braver. Mademoiselle
de Fougères entrait en cet instant. Il marcha au-devant d'elle et la
prit par le bras, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât avant
qu'il eût parlé. «Fiamma, dit-il en l'amenant vers son père, répondez à
une question très-concise: voulez-vous épouser Simon Féline?» Fiamma
tressaillit, puis elle se remit aussitôt, regarda le visage impassible
de son père, et vit, à la blancheur de ses lèvres qu'il était dévoré de
ressentiment. Elle répondit sans hésiter: «J'y consens, si mon père le
permet.
--Une fille bien née ne répond jamais ainsi, dit le comte en se levant;
avant de déclarer aussi librement ses désirs, elle demande conseil à ses
parents. Il y a une espèce d'effronterie à procéder de la sorte. Il est
évident que je ne puis vous refuser mon consentement; je ne le puis, ni
ne le veux; car j'estime infiniment le choix que vous avez fait.
Seulement je trouve dans le mystère de ce choix, et dans la manière dont
on a surpris ma franchise, tout ce qu'il y a de plus opposé à la décence
de la femme, à la loyauté de l'ami et au respect dû au père.»
Ayant ainsi parlé avec cette apparence de dignité que les vieux
aristocrates possèdent au plus haut degré, et qu'ils savent ressaisir
dans les occasions même où leurs actions manquent le plus de la
véritable dignité, il repoussa du pied le fauteuil qui était derrière
lui et sortit brusquement de la chambre.
«Ce consentement équivaut à un refus, dit Fiamma à son ami; Parquet,
nous avons été trop vite.
--La balle est lancée, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber.
--Je me charge de plier mon père comme un roseau, si M. Féline consent à
refuser ma dot.
--Il n'y consent pas, répondit Parquet; il exige qu'il en soit ainsi.
--Si mon père ne cède pas à cette séduction, il n'y a plus d'espérance,
reprit Fiamma; car une explication serait inévitable entre lui et moi,
et j'aime mieux me faire religieuse que d'épouser Simon au prix de cette
explication.
--Toujours le secret! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment
faire marcher une affaire et dont les pièces ne sont pas au dossier?»