Cinq ans après l'époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière
en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et
où il l'avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans
cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre,
toujours entourée de feuillage. Madame Féline n'avait voulu rien changer
à sa manière de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui
faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point à
revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et
la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le
groupe de ces trois femmes à peu près tel qu'il l'avait vu jadis,
lorsqu'il s'écria: _O fatum!_ Seulement Jeanne tournait moins vite son
fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia,
devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude
mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle
attendait Simon; elle n'était pas à beaucoup près aussi calme et aussi
gaie que la première fois. Elle se leva dès qu'il parut et marcha à sa
rencontre... Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien
être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif;
mais à peine l'eut-il aperçue qu'il devint pâle comme la mort, et,
s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'écria dans une sorte
d'égarement: «Oui, c'est ma destinée!»
Fiamma lui prit la main avec tendresse.
«Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de
brusquerie dans les bras de Féline. C'est à présent un plus grand
personnage que vous, madame la dogaresse.
--Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma? dit vivement Féline en regardant
son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous
est-il arrivé malheur? J'ai cru que cela n'était pas fait pour vous.
--Allons donc! s'écria Bonne avec une familiarité qu'elle n'avait jamais
eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et
vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle
figure que vous faites?
--Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le
verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée.
Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous
voyant? Et pensez-vous qu'à l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir
priée avant-hier d'être sa femme?
--Pourquoi non? et qu'importe?
--Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'écria Bonne; vous savez bien qu'il
vous aime et qu'il n'en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je
ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier à mon jeune
médecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier
mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de
désespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas
blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tombé quelque dent? C'est
inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouvé mal je me sens tout à
fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre
regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là
puisse aimer, de même qu'il est le seul homme...
--Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma
d'un ton si grave que Bonne n'osa pas répliquer.
M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite
duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: «Bonne, les
noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de
meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est égal;
il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et
d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbé
comme moi... Il fut un temps... Mais la douce philosophie...»
En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son
chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée
de l'appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort
agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre;
mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut
lui ouvrir.
Après un assez long exorde: «Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous
aime à la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demandé ma fille
avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la
première pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce
sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.»
«Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproché l'autre jour d'être une
coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous écrirait
aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle
dédaigne vos propositions; mais à Dieu ne plaise que je renie l'amitié
sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous écris, ce
n'est pas pour sauver mon orgueil humilié, c'est pour vous épargner
l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous
êtes trompé; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de
toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour
qu'elle renonce au couvent. Tout le désir de mon coeur serait de vivre
entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre
amitié pour moi sur le mari que j'ai choisi et à qui je commanderai de
vous chérir et de vous estimer. _Ella lo sa_, comme dit quelqu'un.
Adieu, Simon.