Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet
de chambre de lui dire qu'elle désirait lui parler, s'il en avait le
temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait
jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations
n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous
le même toit sans se voir. Un instant après qu'elle fut rentrée chez
elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité
charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne
disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s'empressant à lui
complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus
frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de
principes à lui demander.
«Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content
d'avoir été appelé par vous que j'avais moi-même à vous parler d'une
affaire importante.
--Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou
commencerai-je par vous présenter ma supplique?
--Pourquoi ne m'appelez vous pas votre père, Fiamma? Je suis affligé de
la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous
connaître; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer
réciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi?
--Je vous appellerai mon père si vous le désirez.» répondit Fiamma assez
froidement; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une
tentative d'empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement
à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non la
_permission_, mais l'_approbation_ de se retirer dans un couvent. Fiamma
avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer
d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection
n'existant pas.
M. de Fougères montra un peu de malaise. «Certainement, ma chère fille,
dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer à aucune de vos volontés; mais
si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous
n'exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons
vis-à-vis l'un de l'autre...» Il s'arrêta avec embarras.
«Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont
d'extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu'elles ont de
commun avec le désir que je manifeste.
--En vérité, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces
circonstances que vous désirez vous éloigner de moi?
--Je vous le jure, monsieur.
--En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne
refuserez pas de sanctionner par votre présence l'acte qui va changer
mon existence...» Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et
fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois:
_Non è vero, Fiamma?_ pour arriver au résultat difficile qui lui tenait
à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'appréhension,
qu'il était à la veille de se remarier.
«En vérité! s'écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon
père, je vous approuve et même je vous remercie; vous ne pouviez
m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est
si vive que je ne sais comment l'exprimer.»
Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la
satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en
oubliant tout à fait son rôle:
«Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma? Je suis obligé de vous
faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre
fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre
position, m'en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos
pensées quelque chose d'inexplicable pour moi...»
Fiamma sourit. «Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la
richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison,
vivant de la vie d'action et de réalité. Quant à moi, habituée à me
nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, _votre
seigneurie le sait_, des biens temporels. (_Ella lo sa!_ était une
locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent au _Non è vero?_
de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j'ai toujours pensé
avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux
hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis,
deviendraient stériles entre mes mains, et qu'il était bien regrettable
que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perpétuer votre nom
et utiliser votre fortune.
--Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'écria le comte en l'observant
toujours attentivement.
--Votre seigneurie le sait.
--Pourquoi dites-vous que je le sais?
--_Ella sa_, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour
être à l'aise, que je n'ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont
d'une excessive simplicité, que je n'ai point de domestique particulier,
que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval,
lequel dans le pays a coûté 50 écus.
--Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en étonne; maintenant j'espère que,
loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous
souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore
assez considérable pour vous faire riche, et que s'il vous plaît de vous
marier...
--Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me
permettre d'entrer au couvent le plus tôt possible?»
Ce n'était pas l'avis du comte. Il était d'une insigne poltronnerie
devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute
l'affaire de sa vie, après l'argent (et peut-être à cause de la
considération dont il avait besoin pour s'enrichir), était de passer
pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blâmât son
mariage, et il sentait qu'il était facile à sa fille, soit par ses
plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique,
de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir
à Paris avec lui, afin d'assister à son mariage, et d'y fixer ensuite sa
résidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une
manière absolue; car il désirait qu'elle reparût avec lui momentanément
dans la province, afin qu'on ne les crût pas brouillés ensemble.
Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma.
Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d'elle, bénissant
cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout
italienne.
La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore
jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon,
supprimé la poudre, les culottes courtes, et s'était, en un mot,
adonisé. On s'aperçut alors qu'il n'était pas si vieux qu'on l'avait
cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on
pouvait craindre pour sa fille l'arrivée de plusieurs héritiers dans la
famille. Fiamma s'en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en
connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans
cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire.
Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille
pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma;
elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa
future belle-mère.
Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa
présence était perdu pour lui. Quand il sut qu'elle était entrée dans un
couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de
raison, qu'elle ne s'y enfermât pour toujours: elle avait passé l'âge où
le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta
guère d'autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la
voyait rarement et n'avait que des communications épistolaires avec
elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si
bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment,
ces lettres qui l'eussent empêché de se corrompre s'il eût été disposé à
le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'eût été par lui-même,
allaient peut-être lui manquer pour jamais.
Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la
probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères
devint précaire. Il écrivit d'autant plus qu'on lui écrivait moins, et
témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de
manière à lui prouver la nécessité de se soumettre.
Alors Simon perdit tout à fait l'espoir qu'il avait gardé
mystérieusement au fond de son coeur. Il pleura avec amertume, s'irrita
contre la destinée, accusa Fiamma d'avoir un coeur de fer, et songea à se
brûler la cervelle. Peut-être l'eût-il fait s'il n'eût pas eu de mère.
Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de
l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles
comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à
fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait à Simon
Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux
conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son état. Sa
renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu'il put
compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l'avenir et sur une
haute carrière politique.
Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la
crainte de perdre bientôt sa mère et d'être livré seul et sans affection
exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne
faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des
absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme.
Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c'était avec une
intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin
prochaine d'une vie qui avait perdu la régularité de son cours.
Simon Féline avait de si grandes obligations à l'excellent M. Parquet,
qu'il était avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons,
réunies à un peu de dépit contre celle qui s'était emparée si longtemps
de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui
firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son
père.
«Doucement, doucement! répondit l'avoué. Ce serait le voeu le plus cher
de mon coeur, et tu te souviens que ce l'était avant que nous eussions
pensé à faire de toi un grand personnage; je n'y ai renoncé qu'en le
voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas! bien loin
de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser
Bonne, et que Bonne veuille t'épouser, c'est bien. Mais prenons garde...
--Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé? dit
Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une
assez longue épreuve.
--Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tête.
Enfin, réfléchis... Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et
cependant j'aimerais mieux que ma fille n'eût pas l'honneur de porter
ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux
femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas
une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l'a supplantée,
et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore! Dans tous
les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'être bien sûr de
toi.»
Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé
d'elle que par le passé. Il l'examina avec attention, et remarqua dans
cette jeune fille les plus belles qualités du coeur. Bonne, plus jeune de
plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des
agréments au lieu d'en perdre; elle était assez bien faite, sans être
précisément belle. En outre, elle s'était parée d'un petit défaut dont
l'absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu'au contraire il
devrait ôter du prix à la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer
autour d'elle d'honorables adorateurs, elle était devenue un peu
coquette. Sa naïveté timide s'était laissé corrompre ou s'était embellie
(comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes,
demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s'était
approprié quelques-unes de ses belles manières; et quelquefois elle se
surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en
préparant le bishoff de son père.
Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s'étonna de ce changement
et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne
manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et
il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans
le caractère un peu l'amour de la domination. C'est le mal des âmes qui
se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source
de leurs faiblesses. Bonne s'aperçut de la surprise qu'il éprouvait de
ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'était imaginé;
elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent
était un jeune médecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de
talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire
oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l'accueillit d'autant
mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperçut de ce manège,
et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant,
il la gronda un peu.
«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a
fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le
monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans
le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le
décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne
suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve
fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi,
je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et
que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison
de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un
certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.»
M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de
cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma;
enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il
obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti.
«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois.
Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et
maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous
supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à
une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers,
parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez
jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur
votre coeur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous
livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu
refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.»
«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet
en achevant ce billet.
--Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est
certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne
me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.»
Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon
de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore
cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à
mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge
à se marier.»
Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait
désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut
revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma
n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle
Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues
conférences avec elle.