XIV.

Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet

de chambre de lui dire qu'elle désirait lui parler, s'il en avait le

temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait

jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations

n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous

le même toit sans se voir. Un instant après qu'elle fut rentrée chez

elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité

charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne

disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s'empressant à lui

complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus

frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de

principes à lui demander.

«Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content

d'avoir été appelé par vous que j'avais moi-même à vous parler d'une

affaire importante.

--Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou

commencerai-je par vous présenter ma supplique?

--Pourquoi ne m'appelez vous pas votre père, Fiamma? Je suis affligé de

la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous

connaître; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer

réciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi?

--Je vous appellerai mon père si vous le désirez.» répondit Fiamma assez

froidement; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une

tentative d'empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement

à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non la

_permission_, mais l'_approbation_ de se retirer dans un couvent. Fiamma

avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer

d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection

n'existant pas.

M. de Fougères montra un peu de malaise. «Certainement, ma chère fille,

dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer à aucune de vos volontés; mais

si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous

n'exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons

vis-à-vis l'un de l'autre...» Il s'arrêta avec embarras.

«Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont

d'extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu'elles ont de

commun avec le désir que je manifeste.

--En vérité, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces

circonstances que vous désirez vous éloigner de moi?

--Je vous le jure, monsieur.

--En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne

refuserez pas de sanctionner par votre présence l'acte qui va changer

mon existence...» Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et

fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois:

_Non è vero, Fiamma?_ pour arriver au résultat difficile qui lui tenait

à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'appréhension,

qu'il était à la veille de se remarier.

«En vérité! s'écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon

père, je vous approuve et même je vous remercie; vous ne pouviez

m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est

si vive que je ne sais comment l'exprimer.»

Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la

satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en

oubliant tout à fait son rôle:

«Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma? Je suis obligé de vous

faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre

fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre

position, m'en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos

pensées quelque chose d'inexplicable pour moi...»

Fiamma sourit. «Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la

richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison,

vivant de la vie d'action et de réalité. Quant à moi, habituée à me

nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, _votre

seigneurie le sait_, des biens temporels. (_Ella lo sa!_ était une

locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent au _Non è vero?_

de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j'ai toujours pensé

avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux

hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis,

deviendraient stériles entre mes mains, et qu'il était bien regrettable

que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perpétuer votre nom

et utiliser votre fortune.

--Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'écria le comte en l'observant

toujours attentivement.

--Votre seigneurie le sait.

--Pourquoi dites-vous que je le sais?

--_Ella sa_, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour

être à l'aise, que je n'ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont

d'une excessive simplicité, que je n'ai point de domestique particulier,

que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval,

lequel dans le pays a coûté 50 écus.

--Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en étonne; maintenant j'espère que,

loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous

souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore

assez considérable pour vous faire riche, et que s'il vous plaît de vous

marier...

--Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me

permettre d'entrer au couvent le plus tôt possible?»

Ce n'était pas l'avis du comte. Il était d'une insigne poltronnerie

devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute

l'affaire de sa vie, après l'argent (et peut-être à cause de la

considération dont il avait besoin pour s'enrichir), était de passer

pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blâmât son

mariage, et il sentait qu'il était facile à sa fille, soit par ses

plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique,

de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir

à Paris avec lui, afin d'assister à son mariage, et d'y fixer ensuite sa

résidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une

manière absolue; car il désirait qu'elle reparût avec lui momentanément

dans la province, afin qu'on ne les crût pas brouillés ensemble.

Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma.

Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d'elle, bénissant

cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout

italienne.

La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore

jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon,

supprimé la poudre, les culottes courtes, et s'était, en un mot,

adonisé. On s'aperçut alors qu'il n'était pas si vieux qu'on l'avait

cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on

pouvait craindre pour sa fille l'arrivée de plusieurs héritiers dans la

famille. Fiamma s'en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en

connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans

cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire.

Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille

pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma;

elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa

future belle-mère.

Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa

présence était perdu pour lui. Quand il sut qu'elle était entrée dans un

couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de

raison, qu'elle ne s'y enfermât pour toujours: elle avait passé l'âge où

le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta

guère d'autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la

voyait rarement et n'avait que des communications épistolaires avec

elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si

bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment,

ces lettres qui l'eussent empêché de se corrompre s'il eût été disposé à

le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'eût été par lui-même,

allaient peut-être lui manquer pour jamais.

Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la

probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères

devint précaire. Il écrivit d'autant plus qu'on lui écrivait moins, et

témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de

manière à lui prouver la nécessité de se soumettre.

Alors Simon perdit tout à fait l'espoir qu'il avait gardé

mystérieusement au fond de son coeur. Il pleura avec amertume, s'irrita

contre la destinée, accusa Fiamma d'avoir un coeur de fer, et songea à se

brûler la cervelle. Peut-être l'eût-il fait s'il n'eût pas eu de mère.

Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de

l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles

comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à

fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait à Simon

Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux

conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son état. Sa

renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu'il put

compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l'avenir et sur une

haute carrière politique.

Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la

crainte de perdre bientôt sa mère et d'être livré seul et sans affection

exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne

faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des

absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme.

Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c'était avec une

intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin

prochaine d'une vie qui avait perdu la régularité de son cours.

Simon Féline avait de si grandes obligations à l'excellent M. Parquet,

qu'il était avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons,

réunies à un peu de dépit contre celle qui s'était emparée si longtemps

de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui

firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son

père.

«Doucement, doucement! répondit l'avoué. Ce serait le voeu le plus cher

de mon coeur, et tu te souviens que ce l'était avant que nous eussions

pensé à faire de toi un grand personnage; je n'y ai renoncé qu'en le

voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas! bien loin

de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser

Bonne, et que Bonne veuille t'épouser, c'est bien. Mais prenons garde...

--Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé? dit

Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une

assez longue épreuve.

--Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tête.

Enfin, réfléchis... Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et

cependant j'aimerais mieux que ma fille n'eût pas l'honneur de porter

ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux

femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas

une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l'a supplantée,

et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore! Dans tous

les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'être bien sûr de

toi.»

Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé

d'elle que par le passé. Il l'examina avec attention, et remarqua dans

cette jeune fille les plus belles qualités du coeur. Bonne, plus jeune de

plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des

agréments au lieu d'en perdre; elle était assez bien faite, sans être

précisément belle. En outre, elle s'était parée d'un petit défaut dont

l'absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu'au contraire il

devrait ôter du prix à la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer

autour d'elle d'honorables adorateurs, elle était devenue un peu

coquette. Sa naïveté timide s'était laissé corrompre ou s'était embellie

(comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes,

demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s'était

approprié quelques-unes de ses belles manières; et quelquefois elle se

surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en

préparant le bishoff de son père.

Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s'étonna de ce changement

et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne

manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et

il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans

le caractère un peu l'amour de la domination. C'est le mal des âmes qui

se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source

de leurs faiblesses. Bonne s'aperçut de la surprise qu'il éprouvait de

ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'était imaginé;

elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent

était un jeune médecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de

talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire

oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l'accueillit d'autant

mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperçut de ce manège,

et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant,

il la gronda un peu.

«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a

fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le

monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans

le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le

décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne

suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve

fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi,

je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et

que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison

de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un

certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.»

M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de

cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma;

enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il

obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti.

«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois.

Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et

maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous

supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à

une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers,

parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez

jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur

votre coeur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous

livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu

refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.»

«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet

en achevant ce billet.

--Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est

certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne

me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.»

Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon

de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore

cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à

mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge

à se marier.»

Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait

désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut

revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma

n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle

Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues

conférences avec elle.

Simon(#18205) · 第 22 / 26 题