XI.

Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille

auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée

capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus

complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de

l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons

mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie

réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur

source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour

l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son

intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de

l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle

d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de

la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes.

Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes

considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à

point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il

n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la

destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est

ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en

voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait

compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes

les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une

belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le

laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait

l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu

de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au

caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux

ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans

les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice

était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras

une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible

et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de

contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste

avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle

ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement,

il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et

spleenétique.

Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu

toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour

pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa

naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de

Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il

ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité

peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour

parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la

faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé

garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un

roturier.

Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de

son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à

craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la

voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce

sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné,

comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à

faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette

intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que

Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande

anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en

France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât

faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la

seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus

un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait

sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher

sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa

tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude

de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: _Non è vero,

Fiamma?_

Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans

un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais

cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de

trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de

Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait

naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de

remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les

portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.

Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une

insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les

secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la

table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut

lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui

eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver,

l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la

famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son

emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux

nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas

friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de

son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette

gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des

Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré:

«Il me semble que l'objet de cette décision a déjà été discuté entre

nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet

égard. _Votre Seigneurie_ les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je

écartée des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait

rendues sacrées?

--Oui, certes, mademoiselle! vous avez violé ces conventions et vos

promesses. J'ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries

majestueuses d'une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m'en

imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles! Vous avez

beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois

m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur

les planches.

--Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et

désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position.

Cependant vous avez raison d'être sûr que vous me défieriez en vain de

faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve

habituelle.

--En vérité, c'est bien de la bonté de votre part! reprit le comte avec

aigreur. Et en quoi, s'il vous plaît, votre position est-elle si

malheureuse?

--Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit

Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la

position que vous m'avez faite...

--Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte; je sais de reste

ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons,

répondez franchement: d'où vient votre inconcevable ardeur à me

désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti

diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma

sollicitude pour un enfant ingrat?»

Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le

second point des remontrances du comte. C'était le moment où Fiamma

voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte

intérieure. Un sourire d'une amère éloquence effleura ses lèvres pâles.

Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n'eut pas la

force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui

cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement:

«Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un

sentiment qui n'a jamais habité vos entrailles? Je ne me suis jamais

plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'éternel silence que le

devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me

faites un crime de n'avoir point écouté les propositions du marquis

d'Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union

disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J'ai l'honneur de vous

rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet

égard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me

marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu

examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de

me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée

au célibat par mes goûts et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous

renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de

moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec

la justice et la modération que j'implore et que je réclame de votre

sagesse et de votre prudence.

--Oui, sans doute! répliqua le comte en faisant des efforts pour

redevenir plus calme, tandis qu'un profond dépit succédait à sa violence

irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque

troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de

ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la

plus étrange et la plus indécente qu'une jeune personne puisse rêver;

tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je

ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle

intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe...»

Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se

leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche

et une telle fierté d'innocence, qu'il fut obligé un instant de baisser

les yeux. Jamais elle n'avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère

lui avait choisi.

«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas

qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée

de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette

indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et

naturelle...»

Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent

de sa tête.

--Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et

d'angoisse.

--Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma

tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos

intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais

permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation

et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.

--Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours

debout et tremblant.

--Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec

une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir.

--Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules

et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il

faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins au

_finale_ le plus tôt possible.

--Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une

raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à

une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je

dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne

vous occupez pas de moi. Il y en a six _aujourd'hui_ (je vous prie de

remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une

mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même.

Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique

séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous

avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le

soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme

n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une

servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si

vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je

n'ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme: le premier fut

amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le

second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et

de votre volonté.

--Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle

et craignant d'avoir à demander pardon.

--Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma

parole et de ne pas la récuser.

--Et c'est peut-être une folie que j'ai faite, répliqua-t-il avec une

aménité mêlée d'humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter

comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé! Que

sais-je, après tout, moi, de votre vie passée? Je n'y étais pas...

--Puisque _vous n'y étiez pas_, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous

supposiez sans doute que vous n'aviez rien à craindre pour moi des

dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien...

--Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux,

terrassé et pressé d'échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien!

voyons; à quoi nous arrêtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et

vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M.

Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour

empêcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire

des _oremus_ et à faire de la politique de village. Tout cela me serait

fort égal s'il était possible qu'on connût l'inflexibilité de vos

principes et la régularité de vos moeurs; mais vous n'avez pas daigné

vous laisser connaître, et l'on fait déjà sur vous, dans le pays, des

commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations

inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je

vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en

arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à

laquelle je m'opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous

établir plus avantageusement.

--Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit

Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les

filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d'ailleurs, je suis

majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le

sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engagée

jusqu'ici à vous imposer le déplaisir de ma présence; mais si votre

désir est de m'éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de

me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente

que ma mère m'a léguées et qui ont suffi jusqu'ici, même dans

l'intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre

seigneurie le sait!...»

Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.

«En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s'écria le comte en mettant ses

deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère

des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au

sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers

vous.

--J'espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si

lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement

la modestie de mes habitudes.

--Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre

ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou

me couvrir d'une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin

de moi? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran

domestique: charmante alternative, en vérité!

--Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans

cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille

Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir,

et je suis prête à les faire cesser s'il est nécessaire. Mais le hasard

s'est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du

village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où

vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc

assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne.

--À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d'en être quitte à

si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus

de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence

à tousser.

--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque,

répliqua-t-elle.»

Le comte affecta d'être suffoqué par son asthme, afin de terminer une

discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en

retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su résister à un

mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de

longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille.

Simon(#18205) · 第 19 / 26 题