X.

Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux

dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et

le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de

l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la

rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa

de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et

qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de

chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour

le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que

l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de

tristesse.

«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner?

--Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de

campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour

ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de

cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête

industrie. C'est là qu'après la mort de cette _malheureuse bien-aimée_

j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et

la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de

mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie

jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce

pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation

que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis

plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a

perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette

contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux

soucis de mon coeur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré.

Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la

fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés

de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les

rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si

chères au vieux Titien?

--_Anima mia_, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions

italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces

bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous

fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait

trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici,

c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais

la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous

rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère

viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer

un rôle actif...

--Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu

sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les

seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple

de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits

de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour

fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au

dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug

infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels

il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se

ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!... Mais

quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne

la fièvre.

--Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble soeur,

qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se

lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un

patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt

à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes

des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la

verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil.

Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait

l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et

cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir

aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse.

--O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et

en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait

seulement une lueur d'espoir!... mais, hélas! tout cela est un

cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi,

misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le coeur,

me force à rester là immobile, à faire de stériles voeux et à me déchirer

les entrailles de colère!

--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa

fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre

tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme

elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force

et de coeur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus

d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle

extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta

grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine.

Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui

s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta

hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force

musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un

cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...»

Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous

donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son

visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu

à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je

croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.

--Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal:

vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont

bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire

pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui

paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au

milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval

pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.»

Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait

Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont

il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine,

malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la

ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était

tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne

songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin

cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une

ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de

son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait

plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle

contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse.

«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à

cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline?

--Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette

taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon

est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village.

J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans

quelques années vos jolis petits péchés.

--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la

tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et

n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui?

--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente

pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que,

pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra

servir d'aumônier à notre petite armée.

--Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma

d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que

nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous,

sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que

saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et

pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous

avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme

se parlant à elle-même.

Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait

bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à

l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le

sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait

l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il

avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent,

desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive

exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre

genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière.

Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage,

et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta.

«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de

recevoir le dernier clan de mon coeur, la dernière étreinte de mon

amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre

poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée;

ce rocher abritera mes os.

--Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis

avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il

au moment d'accomplir le voeu de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos

pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière...

--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma;

et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez

vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi,

je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous

montrer le fond de mon coeur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui

m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection

humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et

les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez

que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir

pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon

âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la

destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon

coeur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance

politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon

confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous

allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne

presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous

serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous

offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je

vous ai donné le secret de mon coeur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime

Simon Féline.»

Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut

un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard

inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer,

de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa

trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement

l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être

ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige

nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la

politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus

parfait dédain.

«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans

l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous

connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez...»

Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens

charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de

l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se

sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui

disant:

«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon

Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et

vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon

estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand,

plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y

avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une

passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à

l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de

peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de

plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à

m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin,

je vous écoute.»

Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit

le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne

amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les

chances d'un mariage entre elle et Simon.

«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais

compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette

amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre

union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que

j'ai pour le mariage.»

Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de

reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais,

dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa

voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans

des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son

impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour.

Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme.

L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le

mensonge accoutumé d'une _lettre imprévue_ et d'une _affaire

importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres

quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes

passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre

dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur,

et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de

l'Opéra-Italien.

Simon(#18205) · 第 18 / 26 题