Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux
dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et
le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de
l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la
rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa
de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et
qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de
chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour
le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que
l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de
tristesse.
«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner?
--Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de
campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour
ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de
cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête
industrie. C'est là qu'après la mort de cette _malheureuse bien-aimée_
j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et
la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de
mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie
jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce
pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation
que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis
plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a
perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette
contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux
soucis de mon coeur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré.
Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la
fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés
de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les
rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si
chères au vieux Titien?
--_Anima mia_, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions
italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces
bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous
fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait
trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici,
c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais
la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous
rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère
viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer
un rôle actif...
--Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu
sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les
seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple
de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits
de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour
fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au
dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug
infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels
il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se
ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!... Mais
quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne
la fièvre.
--Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble soeur,
qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se
lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un
patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt
à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes
des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la
verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil.
Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait
l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et
cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir
aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse.
--O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et
en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait
seulement une lueur d'espoir!... mais, hélas! tout cela est un
cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi,
misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le coeur,
me force à rester là immobile, à faire de stériles voeux et à me déchirer
les entrailles de colère!
--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa
fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre
tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme
elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force
et de coeur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus
d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle
extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta
grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine.
Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui
s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta
hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force
musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un
cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...»
Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous
donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son
visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu
à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je
croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.
--Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal:
vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont
bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire
pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui
paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au
milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval
pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.»
Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait
Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont
il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine,
malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la
ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était
tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne
songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin
cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une
ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de
son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait
plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle
contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse.
«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à
cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline?
--Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette
taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon
est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village.
J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans
quelques années vos jolis petits péchés.
--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la
tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et
n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui?
--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente
pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que,
pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra
servir d'aumônier à notre petite armée.
--Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma
d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que
nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous,
sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que
saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et
pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous
avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme
se parlant à elle-même.
Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait
bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à
l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le
sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait
l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il
avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent,
desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive
exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre
genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière.
Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage,
et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta.
«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de
recevoir le dernier clan de mon coeur, la dernière étreinte de mon
amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre
poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée;
ce rocher abritera mes os.
--Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis
avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il
au moment d'accomplir le voeu de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos
pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière...
--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma;
et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez
vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi,
je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous
montrer le fond de mon coeur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui
m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection
humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et
les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez
que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir
pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon
âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la
destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon
coeur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance
politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon
confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous
allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne
presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous
serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous
offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je
vous ai donné le secret de mon coeur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime
Simon Féline.»
Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut
un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard
inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer,
de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa
trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement
l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être
ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige
nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la
politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus
parfait dédain.
«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans
l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous
connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez...»
Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens
charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de
l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se
sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui
disant:
«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon
Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et
vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon
estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand,
plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y
avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une
passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à
l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de
peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de
plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à
m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin,
je vous écoute.»
Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit
le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne
amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les
chances d'un mariage entre elle et Simon.
«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais
compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette
amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre
union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que
j'ai pour le mariage.»
Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de
reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais,
dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa
voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans
des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son
impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour.
Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme.
L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le
mensonge accoutumé d'une _lettre imprévue_ et d'une _affaire
importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres
quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes
passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre
dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur,
et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de
l'Opéra-Italien.