IX.

Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de

son caractère absolu et de ses manières impériales l'érudit avoué avait

surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se

contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à

laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand

étonnement de l'avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du

château un accueil tel que, malgré l'extrême fierté de Jeanne et la

méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner

plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec

mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans

craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une

intervention étrangère. L'avoué, qui seul connaissait à fond le

caractère du comte, avait sujet d'être plus surpris qu'eux; car il ne

l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses

formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté

inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne

de son ménage qu'il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites

à une servilité qu'on eût pu prendre pour de l'amour, à voir le ton

patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui

n'était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères

de l'intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une

résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible

que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait

semblé certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance

paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte,

s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se

montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce

divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le

même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard

d'un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du

moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille

commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne

pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là. Cependant Fiamma,

qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les

coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde

sut résister à sa curiosité et la museler.

Dans les premiers temps, Simon, résolu à s'observer héroïquement, eut

beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné.

Il se croyait toujours à la veille d'une explosion dont le dénoûment

devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura.

La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son

aide d'une façon merveilleuse. Soit qu'elle eût deviné le secret de

Simon et qu'elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler

l'aveu trop prompt, soit qu'elle portât dans son affection pour lui le

calme d'une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations

le charme d'une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon

découvrit qu'elle possédait au plus haut point la force et la

tranquillité morales qu'excluent ordinairement des facultés impétueuses

et des besoins d'activité comme ceux dont elle était douée. A

l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un

respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses

pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de

part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un était bien presque

aussi homme que l'autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie

comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et

paisible vint réveiller chez Simon l'intensité douloureuse de son amour.

Au retour de l'hiver, M. de Fougères reçut la visite d'un parent de sa

défunte épouse, qui arrivait d'Italie, chargé pour lui de valeurs

considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il

voulait placer en fonds de terre pour _arrondir_ sa propriété. Le comte

n'était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d'or, et son

estime pour le marquis d'Asolo était fondée déjà sur la fortune que

possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d'être

républicain, parce qu'en Vénitie l'opinion républicaine n'engage pas à

d'autre dévouement à la cause populaire qu'à la haine de l'étranger et à

des actes de résistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble

caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes;

mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi

loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l'était

encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien à Simon par

orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce

qu'elle n'eût pu lui faire partager ses illusions.

Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez

peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle

un événement agréable au fond de l'exil. C'était un bon jeune homme,

extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il

était d'une beauté remarquable: l'expression de son visage était

sereine, noble et douce; la santé, le courage et l'amour de la vie

brillaient dans ses yeux d'un tel éclat qu'on eût pu parfois s'y tromper

et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance

et l'estime. Il avait un coeur aimant et sincère, le caractère loyal et

brave, l'imagination vive et toujours prête pour la grande passion,

comme cela est d'usage en son pays. Il était venu en France pour

s'instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti

de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de

politique, l'amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l'avait

poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui

faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie.

C'était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le

monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d'y paraître beaucoup plus

roués qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre

aussi sérieusement amoureux qu'ils affectent d'être incapables de le

devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce

miracle. Asolo était fort capable d'enlever sa cousine si elle eût été

aussi éventée qu'elle avait passé pour l'être dans sa province d'Italie,

où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche,

excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne

voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d'esprit

pour la jouer et la punir s'il l'eût trouvée habile en coquetterie;

mais, quand il la vit si différente de ce qu'il l'avait jugée de loin,

quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si

bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux; et, au

bout de huit jours passés près d'elle, il lui eût offert, s'il l'eût osé

déjà, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se

prendre à l'amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne

facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations,

plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à

l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique à l'héroïsme, avec

une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs

caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence,

chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son

républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu traité

comme un habit de parade qui, n'étant pas de mode à l'étranger, devait

être remplacé par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit

Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit

ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l'éloquence

dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux

communs ont encore de la pompe et de la grandeur.

Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire; mais avant la

fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans

aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son

sang pour un regard de son héroïne.

Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle,

crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant

elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa

conduite antérieure dans les salons parisiens.

Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit

beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit

que cet insensé ne le discréditât complètement, d'autant plus que, pour

complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le

receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son

éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable

qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également

capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était

porté comme candidat à la députation, et, s'il avait fait de grand

sacrifices pour racheter son fief, c'était dans l'espoir d'être pair de

France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et

donner de l'élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup

d'habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c'était que la république

vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le

sens aristocratique.

Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au

moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s'apercevoir d'une

différence extraordinaire dans les manières de sa fille; et, espérant

l'accomplissement d'un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin

qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle était belle. Sa joie fut

grande quand le marquis lui répondit clairement qu'il serait le plus

heureux des hommes s'il pouvait fléchir l'obstination avec laquelle sa

cousine semblait s'être vouée au célibat, et qu'il suppliait le comte de

lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible.

La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée

d'autant plus vite qu'il écouta fort peu attentivement l'énumération des

biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d'un homme

vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d'un contrat.

Cependant, comme le comte se souvint de l'opiniâtreté avec laquelle

Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle

sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu'elle avait

soupçonnés d'avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore

la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa

déclaration.

Les semaines s'écoulèrent donc pour le marquis d'une manière charmante

au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup

d'espoir; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu'elle ne voulait

pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui

témoigna désormais une affection sincère. Dans l'attente du succès, le

marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille

Féline et la famille Parquet s'opposer à de longs tête-à-tête avec sa

cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'âme et touché de

l'amitié qu'on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de

l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du

monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié

ceux-ci d'adopter la parenté de son cousin. L'esprit enjoué,

l'originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne

charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards,

tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser.

Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la

comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et

souffrante, avec l'image radieuse que lui présentait son miroir, le

rassurèrent bientôt; il était fat, comme tout Italien jeune et

passablement fait, mais d'une fatuité qui n'a rien d'insolent, et qui se

résigne d'autant mieux à manquer un succès qu'elle est plus certaine

d'en obtenir beaucoup d'autres.

Quant à la mère Féline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que

l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de

dévote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait

sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les

malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa

qu'elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de

la châtelaine; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à

Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une

voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous

se taisaient pour l'écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu'aux larmes

de cette pure mélodie italienne qu'elle entendait pour la première fois

de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire

souffrir son pâle et silencieux rival.

On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités

d'amour-propre. J'en appelle à tout homme de bonne foi: est-il un de

nous qui n'ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux

pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous

pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son

cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre

maîtresse s'aperçoive de ses avantages? Plus ces avantages sont puérils,

plus nous en sommes blessés.

Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce

dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même

toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait

naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote,

un débris de sa chère république; mais, lorsqu'il vit cette prétendue

visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le

craignit d'abord comme tel; puis il découvrit qu'il était amoureux,

qu'il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie

entrèrent dans son coeur.

Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne

pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret

d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la

vanité du Lombard, il résolut de s'éloigner, sauf à en mourir de

désespoir.

Simon(#18205) · 第 17 / 26 题