Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et
la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes
étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux
fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia,
perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu
d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux,
allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts
de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait
tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline,
dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer.
Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle
avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une
botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui
apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix
qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à
la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille
chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement
eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers;
on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le
soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en
poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma,
lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer
dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des
efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette
femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques
instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il
murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O
fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le
premier artifice de sa vie.
L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières
abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de
consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de
joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher,
jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever
sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh!
dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez
trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que
je suis devenue mère de deux filles en votre absence.
--Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié;
car je ne suis pas digne d'être leur frère.
--Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas
reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant
la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de
fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la
main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et
pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de
l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié
enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux
roueries ingénues de la passion.
Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la
fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin
d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son
désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et
qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de
bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne
l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider
Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite
table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille
alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout
empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une
chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même.
«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse
rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie.
Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que
l'autre travaille et se dévoue.
--Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla
à sa soeur de ne pas prendre une peine inutile.
--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères
avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante
application de vos paroles.
--Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! répliqua
mademoiselle Bonne en riant.
--Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de
Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à _monsignor Popolo_, je
vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_.
--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, répondit Bonne, à qui
sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop
fines pour les soins du ménage.
--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau
avec tant de gaucherie, ma petite?
--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un
demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi.
--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le
même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me
faites peine.»
Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva
de terre et le posa sur la table.
«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec
chaleur.
Bonne fut un peu piquée.
«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des
serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant
à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du
marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes
muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos
montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges
épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis
la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie.
Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici
madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes;
elle nous gronderait et elle ferait bien.»
Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé
pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame
Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité,
afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain
d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et
luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en
imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière.
«_Bravi tutti!_ s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel
est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son
filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de
grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à
Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'oeil perspicace de
l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de
monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air
très-significatif.
Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un
brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux
enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions
pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir
si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble
harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères.
«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait
cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses
qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté.
--Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable
de maîtriser son inquiétude.
--Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et
plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.»
Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle
mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au
château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne
m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui
dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?
--En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin...
--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques,
interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que
signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?
--J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que
vous avez écouté un peu trop votre bon coeur durant cette dernière
absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de
vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa
fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur
d'avoir une soeur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux
relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient,
blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il
n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité,
comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils
de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en
cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que
désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au
château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline?
--Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite
prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité,
par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M.
Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de
ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer
profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la
rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la
femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il
m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses,
et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui
feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je
tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous
inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien
agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à
sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite.
--Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M.
Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne
commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé
sa partie.
--J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec
fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés
de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes
mes forces à cette injustice?
--Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri,
qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la
fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille,
pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser
quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père;
vous lui faites trop sentir votre supériorité... Écoutez-moi jusqu'au
bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une
parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si
Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le
traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma
perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à
mes raisons.
--Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous
comparer la sympathie de coeur et la conformité des principes qui vous
lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je
conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de
prudence.
--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de
ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que
vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas
dans le coeur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je
suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement,
et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette
clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts
de celui qui vous a donné le jour...
--Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me
faites!»
Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur
mortelle de ses lèvres.
--Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout
cela.
--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant
un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas,
ce que je ne dois jamais dire à personne.
--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement.
A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre
lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang?
--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans
ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me
plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent
pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon
caractère et ma conduite doivent être bizarres.
--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites
ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.»
Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle
ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant
cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas
d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est
l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour
ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne
aux consolations d'une douce philosophie.