VII.

Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette

aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu

de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément

vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne

d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme,

parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils

de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin

d'amour et de dévouement qui les déborde.

Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon

sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui

l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout

ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui

avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait

elle-même sous les tressaillements convulsifs de son coeur impatient. Il

s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre;

mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un

tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le

combattre.

Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait.

Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait

affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu

à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet

amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la

réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée

cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien

durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient

avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime,

brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de

proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses

dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son

caractère.

Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses

armes tournèrent leur pointe contre son coeur. Plus il y songeait, plus

Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant,

la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois

plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la

comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance

stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse

et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement,

et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le

secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas

seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa

discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait

pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel

dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort

pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait

déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les

séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner,

puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui

que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les

salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les

flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce

mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris,

dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché

sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse

qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'_honneur_ à son

oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment

d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une

femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant

à cette réalité on n'osait pas encore y croire.

Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de

s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait

impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se

disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre

celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle.

Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa

position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de

quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche

héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier,

elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction

méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer

ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la

ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait

plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y

attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse

amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions

irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir

la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant

quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène

d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis,

récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation.

Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa

nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une

sorte de _denier à Dieu_ pour lui épargner de nouvelles fêtes et de

nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il

s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en

désirant de tout son coeur que leur vive affection se refroidît un peu à

son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté,

aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de

pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de

poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village,

varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses

réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes

conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait

poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse _Incongruité_,

et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se

coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant

dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de

fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et

diminuerait les gages de ceux-là.

Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de

hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes

ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne

put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations

politiques de sa situation; elle avait une manière muette et

respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui,

mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne

pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que

précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de

corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou

de se taire.

Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du

village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de

bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de

châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui

avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le

genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme

sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle

chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à

la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut

dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas

manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message

étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre

s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins

elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son

éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le

genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à

la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en

évidence à la droite du choeur, et que le curé avait fait décorer à ses

frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les

vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume

le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces

campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les

adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant

Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité.

C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé

ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église

était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient

séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le

_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle réservé à

l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain

traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de

la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur

son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter

auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du choeur,

un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait

que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable

invitation, et il se décida à monter à l'autel.

Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de

Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les

regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La

seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et

profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se

passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle

de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse

brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la

vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à

une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle

Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer

l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima

par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle.

Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt

la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce

que votre conscience vous ordonne de faire?

--Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici,

et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est

due.»

Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta

stupéfaite.

Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser,

comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut

contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée

mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son

visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au

fauteuil, elle lui dit:

«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant

Dieu qui connaît le fond du coeur et ses misères. Mais voyez! la doyenne

du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une

chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.»

Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit

une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte

de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec

l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur

le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se

passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de

Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être

entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la

doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude,

s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.

Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait

d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant,

aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa

que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement;

mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après

avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour

encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le choeur et s'avança

vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères,

selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa

méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis

que toute la congrégation des fidèles, l'oeil ouvert et la bouche béante,

se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.

Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de

Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette

aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se

retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune

seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au

titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut

plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet

événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions.

Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait

été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux

centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la

commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait

plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille

avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines

et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait

été encensée.

Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour

mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme

elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec

intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect

pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée

avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les

sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune

fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître.

Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se

défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous

que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute

au fond du coeur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais

aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher.

J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma

satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant,

M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur,

eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.»

Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas

attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane

pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa

petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La

bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.

«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant.

Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle

lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient

un sujet tout trouvé.

«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai

dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous

l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car

c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.

--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.

--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à

la chasse?

--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de

Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur,

ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon

qui nous a servi de chirurgien à tous deux.

--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête

avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et

pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons!

maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle

que vous semblez être, je vous aime, vous!

--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en

portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.»

Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée

de son coeur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait

interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du

curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la

religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils.

Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce

spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption

sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de

culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et

bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses

antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en

effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau

et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez

riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de

Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une

sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté

l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour

le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant

d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en

passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle

Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui

apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en

elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût

aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir

que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne

s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait

jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la

source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages

divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les

paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité

des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le

contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en

vigueur.

Simon(#18205) · 第 15 / 26 题