Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette
aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu
de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément
vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne
d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme,
parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils
de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin
d'amour et de dévouement qui les déborde.
Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon
sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui
l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout
ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui
avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait
elle-même sous les tressaillements convulsifs de son coeur impatient. Il
s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre;
mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un
tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le
combattre.
Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait.
Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait
affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu
à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet
amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la
réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée
cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien
durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient
avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime,
brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de
proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses
dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son
caractère.
Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses
armes tournèrent leur pointe contre son coeur. Plus il y songeait, plus
Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant,
la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois
plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la
comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance
stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse
et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement,
et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le
secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas
seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa
discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait
pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel
dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort
pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait
déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les
séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner,
puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui
que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les
salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les
flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce
mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris,
dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché
sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse
qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'_honneur_ à son
oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment
d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une
femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant
à cette réalité on n'osait pas encore y croire.
Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de
s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait
impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se
disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre
celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle.
Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa
position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de
quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche
héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier,
elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction
méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer
ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la
ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait
plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y
attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse
amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions
irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir
la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant
quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène
d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis,
récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation.
Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa
nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une
sorte de _denier à Dieu_ pour lui épargner de nouvelles fêtes et de
nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il
s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en
désirant de tout son coeur que leur vive affection se refroidît un peu à
son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté,
aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de
pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de
poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village,
varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses
réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes
conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait
poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse _Incongruité_,
et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se
coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant
dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de
fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et
diminuerait les gages de ceux-là.
Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de
hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes
ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne
put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations
politiques de sa situation; elle avait une manière muette et
respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui,
mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne
pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que
précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de
corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou
de se taire.
Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du
village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de
bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de
châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui
avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le
genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme
sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle
chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à
la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut
dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas
manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message
étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre
s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins
elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son
éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le
genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à
la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en
évidence à la droite du choeur, et que le curé avait fait décorer à ses
frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les
vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume
le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces
campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les
adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant
Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité.
C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé
ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église
était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient
séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le
_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle réservé à
l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain
traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de
la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur
son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter
auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du choeur,
un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait
que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable
invitation, et il se décida à monter à l'autel.
Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de
Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les
regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La
seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et
profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se
passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle
de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse
brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la
vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à
une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle
Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer
l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima
par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle.
Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt
la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce
que votre conscience vous ordonne de faire?
--Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici,
et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est
due.»
Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta
stupéfaite.
Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser,
comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut
contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée
mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son
visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au
fauteuil, elle lui dit:
«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant
Dieu qui connaît le fond du coeur et ses misères. Mais voyez! la doyenne
du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une
chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.»
Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit
une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte
de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec
l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur
le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se
passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de
Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être
entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la
doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude,
s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.
Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait
d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant,
aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa
que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement;
mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après
avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour
encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le choeur et s'avança
vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères,
selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa
méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis
que toute la congrégation des fidèles, l'oeil ouvert et la bouche béante,
se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.
Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de
Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette
aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se
retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune
seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au
titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut
plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet
événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions.
Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait
été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux
centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la
commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait
plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille
avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines
et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait
été encensée.
Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour
mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme
elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec
intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect
pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée
avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les
sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune
fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître.
Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se
défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous
que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute
au fond du coeur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais
aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher.
J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma
satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant,
M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur,
eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.»
Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas
attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane
pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa
petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La
bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.
«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant.
Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle
lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient
un sujet tout trouvé.
«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai
dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous
l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car
c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.
--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.
--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à
la chasse?
--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de
Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur,
ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon
qui nous a servi de chirurgien à tous deux.
--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête
avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et
pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons!
maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle
que vous semblez être, je vous aime, vous!
--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en
portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.»
Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée
de son coeur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait
interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du
curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la
religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils.
Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce
spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption
sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de
culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et
bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses
antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en
effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau
et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez
riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de
Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une
sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté
l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour
le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant
d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en
passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle
Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui
apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en
elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût
aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir
que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne
s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait
jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la
source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages
divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les
paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité
des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le
contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en
vigueur.