IV.

Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la

conversation et de toute espèce d'oisiveté d'esprit, Simon se leva après

deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les

importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme à ailes

de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la

parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont

Simon resta stupéfait:

«Mille pardons si je vous dérange, monsieur; mais n'êtes-vous pas un

parent de feu le digne abbé Féline?

--Je suis son neveu, répondit Simon en français; car le patois marchois

ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au

dehors.

--En ce cas, monsieur, dit l'étranger, parlant français à son tour sans

le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec

une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits

d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la

mémoire. Vous devez être le fils de... Permettez que je recueille mes

souvenirs...» Après un moment d'hésitation, il ajouta: «Vous devez être

un des fils de sa soeur; elle venait de se marier lorsque le règne de la

terreur me chassa de mon pays.

--Je suis le dernier de ses fils,» répondit Simon de plus en plus étonné

de la prodigieuse mémoire de celui qu'il reconnaissait devoir être le

comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui

vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M.

Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de

charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené

au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et

retirant sa main qu'il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de

s'éloigner.

Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de

questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut

attendre ses réponses avec tant d'intérêt que Simon ne put jamais

trouver un instant pour s'échapper. Malgré ses préventions et sa

méfiance, il ne put s'empêcher de remarquer dans ce bavardage une

naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se

réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il était parti de la

ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d'éviter

les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. «Le bon M.

Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des

folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tôt

qu'ils n'y comptaient j'échapperais à cette ovation ridicule; mais avant

de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu résister au désir de

contempler ce beau site et de monter jusqu'à la tour où, dans mon

adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j'y suis

venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'était encore que séminariste;

nous y avons parlé plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des

vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente

alors pour qu'il pût me prédire les désastres qui m'attendaient. Il me

prêchait le courage, le détachement, le travail... Oui, mon cher

monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'écoutait avec intérêt,

et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas été entièrement

perdus... Je n'ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter,

ou qui oublièrent leur dignité jusqu'à tendre la main. J'ai pensé que

travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc

Marchois, voyez-vous? J'avais emporté d'ici l'instinct industrieux qui

n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je réalisai

le produit de quelques diamants que j'avais réussi à sauver ainsi qu'un

peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une

ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste

prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une

colonie de transfuges de tous pays: Français, Anglais, Orientaux,

Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris

de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de

gouvernement et jusqu'à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à

nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une

ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de

gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart

d'entre eux l'ont mérité; il est juste que l'on ne confonde pas les

boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J'ai reçu

plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées; je vous

les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce

sont là des titres véritables, monsieur Féline; on peut en être fier,

n'est-ce pas? _Non è vero, Fiamma?_» ajouta-t-il en se tournant, avec la

vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières,

vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant

seulement, s'était rapprochée de lui.

La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de

tête; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de

Simon Féline.

Lorsque deux personnes d'un caractère analogue très-énergique se

regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre

elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte

mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s'adopter, mais

incertaines et craintives, ces âmes soeurs s'appellent et se repoussent

en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser

étreindre. La haine et l'amour sont alors des passions également

imminentes, également prêtes à jaillir comme l'éclair du choc de ces

natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu

sacré dans leur sein.

Simon Féline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur

lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet

instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire

comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien

de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou

comme un défi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volonté se

concentra dans son oeil pour y répondre ou pour l'affronter. Le visage de

la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblât à l'effronterie;

son front semblait être le siége d'une audace noble; le reste du visage,

pâle et d'une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la

froideur. Le regard seul était un mystère; il semblait être le ministre

d'une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d'une organisation

délicate et nerveuse; son émotion fut si vive que son trouble intérieur

produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion.

Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter;

mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu'à celui où elle

la baissa lentement sur son visage, tant d'étonnement se peignit sur

celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la

seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la

légère contraction de sa bouche.

«C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanité satisfaite, mon unique

enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'élever un peu plus à la

française; mais son sexe la plaçait sous l'autorité plus immédiate de sa

mère...

--Vous vous êtes marié en pays étranger? «demanda Simon, qui dès cet

instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir

à mademoiselle de Fougères qu'elle ne l'avait pas intimidé.

Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et

de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son

interlocuteur.

«J'ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j'ai eu le malheur de la

perdre il y a quelques années; c'est ce qui m'a dégoûté de l'Italie.

C'était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la

personne de Marino, le doge décapité; vous savez cette histoire? Les

descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d'être

d'une illustre race... Au reste, ce sont là des vanités dont la raison

de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance

aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh!

n'est-ce pas, monsieur Féline? _Non è vero, Fiamma?_

--_E l'onore,_» prononça derrière l'ombrelle une voix à la fois mâle et

douce, qui fit tressaillir Simon.

Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et

de générosité, n'avait jamais frappé son oreille. Quand une Française

n'a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il

n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et

harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une

poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe sévère, cette

réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions

défavorables de Simon.

Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent; mais il se hâta de

parler d'autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille;

du moins, malgré le peu d'attention qu'elle accordait à la conversation,

marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par

monosyllabes, il ne pouvait résister à l'habitude d'invoquer toujours

son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce _Non è vero,

Fiamma_? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à

reporter ses regards sur la silencieuse Italienne.

Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l'idée que Simon

s'était faite de la morgue et des prétentions ridicules d'un émigré

redevenu seigneur de village il était bien loin d'avoir gagné son coeur

par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent

homme, plein de franchise et d'abandon; néanmoins, et comme si l'esprit

de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne

sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté,

sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu'il valait mieux

être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre

la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque

parole du comte; et ne pouvant, d'après son extérieur expansif,

l'attribuer à la mauvaise foi, il l'attribuait à un manque total

d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand

l'ex-négociant de Trieste lui dit:

«Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il propriété plus

chimérique ou plus inutile? Quand _j'ai monté ma boutique_ à Trieste, je

commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma

fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh

bien! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m'a

ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu'un vînt me

prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères!»

Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise

montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur.

«Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes pas bien

convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien réfléchi;

car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le

conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estimé infiniment votre

nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitté, et vous n'auriez pas

craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un

titre seigneurial à un nom de maison d'entrepôt, puisque vous avez fait

de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre

domaine héréditaire.»

Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un oeil très vif,

quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de

surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l'aisance communicative de

ses manières: «Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien?

reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu naître?

Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.»

Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu'il ne

l'eût pas crue bien sincère, il n'eût osé montrer ses doutes. Quelle

objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses

que nous respectons nous-mêmes? Lorsque les patriciens nous vantent

l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous

sommes sans réponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de

cas de l'héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait

avant tout ressembler à leurs pères.

La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la

colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au

monde, après avoir si chaudement blâmé l'empressement des habitants à

courir à la rencontre de leur seigneur, il n'eût voulu se rendre leur

complice en lui servant d'escorte. Il prévint donc l'offre que le comte

allait lui faire de l'accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte

de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un

massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était

si peu dans son caractère, facilita son évasion; mais, après avoir fait

signe au jockey d'aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la

curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les

yeux noirs l'avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il

vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval

de pays qu'elle avait loué à la ville. C'était une haquenée noire et

échevelée, vigoureuse et peu habituée à l'obéissance. Elle semblait se

croire libre d'aller à sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la

brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'éperon, qu'elle se

cabra d'une manière furieuse à plusieurs reprises. «Finissez, Fiamma,

finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'écria le comte d'un

air plus ennuyé qu'effrayé; cette affreuse bête va vous tuer!

--Non, mon père, répondit la jeune fille en italien; elle va m'obéir.»

Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir

changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette

parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'éloigna en

maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les

hommes comme des chevaux.

Simon(#18205) · 第 12 / 26 题