V.

Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin

dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa

méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient

incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et

portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu

contre l'activité inquiète de son hôte.

«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve

fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque

qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne

fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est

un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains

égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie

du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la

harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût

pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille

francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien

heureux là-bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et

bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne

faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce

commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce

n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à

Fougères.

--Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru

lui entendre dire qu'il était _armateur_...

--Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va

faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du

mouton ou de sa graisse, du boeuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son

miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les

relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui

croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du

château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra

encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là-bas une

bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il

aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles

lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour

plénière.

--Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces

vieux préjugés.

--Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se

peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise

qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sûre qu'il est encore

plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son

blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père

travailler gratis pour les riches.

--Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle

Parquet en sortant d'une sorte de rêverie.

--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y

ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les

mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours

été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que

mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une

paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est

lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans.

--Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant.

--Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que

quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était

un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma

fille.

--Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas

aussi bonne qu'elle est belle?

--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car

elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son

père.

--Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir

Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement,»

ajouta mademoiselle Bonne.

Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la

porte du logis, s'était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre

pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches,

continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui

était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin.

«Sans doute médiocrement, répétait l'ex-procureur. Une fille de cet

âge-là, qu'on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère

quelque damoiseau épris d'elle. Si j'avais été le galant d'une si belle

créature, je ne me la serais pas laissé enlever.

--Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet? dit Simon en

souriant.

--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon,

répondit-il; vous écoutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans

sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de

me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est

difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père.».

Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l'écurie, mademoiselle Bonne

en donnait à la cuisine, et s'occupait avec activité de préparer le lit

et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d'instants après. Ce

n'était pas un petit embarras pour l'avoué que d'héberger ces illustres

personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était

très-petite; cependant elle était très confortable, comme tout ce qui

devait contribuer à embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet était

à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand

il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien

servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s'attendrir

jusqu'aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du

coin de l'oeil la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son

rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il fût encore actif, alerte, bien

qu'un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le

ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût

de La Fare et de Chaulieu, la _solennité de la tombe, qui s'entr'ouvrait

pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore

effeuiller les roses du plaisir_.

Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l'aimable humeur d'un

vieillard anacréontique. C'était un homme généreux, un ami sincère, un

voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires voué, depuis le

commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il

avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de

manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa

profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et

son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de

sa classe le plus important et le plus recherché. A ces talents il

joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait

les fonctions d'avoué et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes,

pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une

dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque

toujours sûr du succès. Il est vrai qu'au criminel il produisait des

effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de

passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des

périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et

le gros public en étaient émerveillés; les dames de la ville pleuraient

à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et

bouffi, conservait dans son ménage l'accent emphatique et le geste

théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d'irritation et de triomphe,

il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses

propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées;

ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait

trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son

café d'une voix tonnante, ou s'emporter, à la lecture du journal, contre

les abus de la tyrannie, on l'eût pris pour un Cromwell ou pour un

Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s'en

effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire:

«Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne

pourras pas plaider.

--C'est vrai, répondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le

ciel t'a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de

moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans

les femmes? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais

elles! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et

adoucissent la rudesse de nos âmes! Allons, Bonne, laisse-moi

m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette.

--Non, mon père, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez déjà mal

à la gorge.

--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard

suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la

Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s'éteignent? Vois, ma

tête s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace

dans mon gosier par l'effet de l'âge et du malheur...»

Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait

interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son

fauteuil, et s'écriait d'une voix de stentor:

«Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous

au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dîne.»

Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s'il

s'agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la

raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et

entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les

siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec

une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient

qu'à demi le croyaient égoïste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne

saisissaient qu'un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la

vie, jaloux d'associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les

douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupté d'y revenir, le coeur

rempli du témoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il était

épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine.

Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'était le

plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu'eût jamais enfanté

son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres,

autant il rançonnait les riches. A l'égard des avares, il était

sardonique jusqu'à la cruauté. Il avait coutume de dire que l'argent du

pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre

même du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait.

Ce n'était donc pas par déférence pour son rang ni par pur esprit

d'hospitalité qu'il se faisait l'homme d'affaire et l'aubergiste du

comte de Fougères. Sans flatter ses travers, il avait le bon goût de ne

point les choquer, et disait tout bas à sa fille que cet homme devait

avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas

désagréable de connaître l'effigie. Bonne, dont le rôle était plus

désintéressé, regardait comme un point d'honneur de recevoir

convenablement ses hôtes, et surtout de montrer à mademoiselle de

Fougères qu'elle possédait à fond la science de l'économie domestique.

La candide enfant s'imaginait que, dans toutes les positions de la vie,

les soins du ménage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais,

hélas! la jeune étrangère ne s'apercevait pas seulement de la manière

dont le linge était blanchi et parfumé. Elle n'accordait pas la plus

légère marque d'admiration à la cuisson des confitures. Elle se

contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu'elle lui

présentait quelque chose: «C'est bon, c'est bien. On est bien chez vous;

vous êtes bonne comme un ange;» et la fille de l'avoué, étonnée de ce

ton brusque et affectueux, ne pouvait s'empêcher d'aimer l'Italienne,

bien qu'elle renversât toutes ses notions sur l'idéal de la sympathie.

M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre

et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à

son hôte que pour se désennuyer d'une société qui le gênait un peu,

aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y

déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître

rechercher la faveur du puissant.

«Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de

Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine à l'être autant que lui;

et n'étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à

celle qu'il me jette à la tête, je crois qu'il est bon que nos relations

en restent là.»

Parquet fut obligé d'aller dire à M. de Fougères que son jeune ami,

fatigué d'avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se

mit à table; mais, malgré les soins que l'on avait pris pour cacher

l'arrivée du comte, il n'était pas possible qu'un aussi grand événement

fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête

le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et

frappa de manière à l'enfoncer jusqu'à ce qu'on eût pris le parti de

capituler et d'écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde

bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un

choeur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix

couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à

mademoiselle de Fougères. Enfin, l'arrière-garde des polissons et des

goujats, qui s'attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le

vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des

cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le

sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se

mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des

bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d'homme, on

n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le

comte supplia qu'on lui épargnât ces honneurs; en vain le procureur

furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les

récalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur

chambre pour échapper au bruit et à l'ennui de ces adorations. On vit

dans cette mémorable soirée combien l'amour des peuples est ardent pour

ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les

chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de

l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le

village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en

témoigna beaucoup d'humeur.

Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les

plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des

étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie

poétique, l'état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le

plus agréable à Dieu; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des

désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à

reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce

peuple de pâtres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et

de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais à mesure qu'il avait avancé

dans les réalités de la vie, de vives souffrances s'étaient fait sentir.

Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l'homme de bien était une

exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de

moyens d'exécution étaient effectivement les seules qu'on ne commît pas;

que ces hommes grossiers n'étaient pas des hommes simples, et que cette

vie de frugalité n'était pas une vie de tempérance. Il en était vivement

affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la

misanthropie.

C'est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d'un jeune

homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de

l'adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie

d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une

âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît

de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent

et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et

se dessèchent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de coeur

de résister à la tentation qu'ils éprouvent de haïr ou d'imiter la

foule, au besoin de se détacher de l'humanité par le mépris, ou de se

laisser choir à son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il

fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonnée de ce calice.

Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l'accès du

vice; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses

semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne

peuvent se perdre à demi. Il n'avait pas à choisir entre le rôle de la

sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison

orgueilleuse qui s'en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui

fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des

deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la

bonté du coeur, le besoin d'amour et de pitié. Celle-là l'emporta. C'est

elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui

lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et

l'avilissement de ses concitoyens, pour n'être pas tenté de maudire ce

qu'il ne pouvait empêcher.

Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne.

Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents

d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au

village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu'au

printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y

reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les

classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de

province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre

assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens

incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l'inconduite.

Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put

bientôt jouir d'un grand crédit et de ce qu'on appelle l'estime

générale, c'est-à-dire l'instinct de solidarité dans les intérêts

bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les

ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche

des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé

du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations

furent peu considérables; la carcasse du vieux donjon était solide et

saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient

encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui

gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l'ancienne

enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis

assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé

avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et

d'étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de

Fougères déployait un luxe éblouissant; mais un connaisseur eût

facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait

aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu

entre l'ostentation des anciens nobles et l'économie du marchand

d'épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait

convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il

allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité

que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de

leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout; il

étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité

dans les plus petites choses. On s'aperçut bientôt dans le pays qu'il

n'y avait pas tant à gagner avec lui qu'on se l'était imaginé. Il était

impossible de le tromper; et quand il avait supputé à un centime près la

valeur d'un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand

devait être de _tant_. Ce _tant_, tout équitable qu'il était, la plume à

la main, était si peu de chose au prix de ce qu'on avait espéré arracher

de sa vanité, qu'on était fort mécontent. Mais on n'osait pas le dire:

car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des

affaires comme il l'était) de discuter tout bas les secrets du métier et

de ne pas les révéler à ses pareils. A ces vexations honnêtes, il

joignait les formes d'une obséquieuse politesse contractée en Italie, le

pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de

l'endroit prétendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la

précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il

lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour

présenter la cannelle ou la cassonade qu'il était habitué à débiter. Du

reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais

procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les

avantages _y attachés_. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire

qu'à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les

plus satisfaits; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des

agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de

salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'oeil aux

travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les

vices, on l'eût porté en triomphe s'il l'eût voulu.

Quant à mademoiselle de Fougères, on n'en disait absolument rien, sinon

que c'était une très-belle personne, ne parlant pas français. On

attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de

liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui

prétendaient savoir l'italien, ayant essayé de lier conversation avec

elle, ne l'avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de

Fougères, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait à sa fille, non de ce

qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait répondre, cherchait à

pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu'elle était

fort timide et craignait de faire des fautes de français; aux autres,

qu'elle n'était pas habituée à parler l'italien, mais le dialecte de

Venise et de Trieste.

Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s'en abstint

pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni

celui du dégoût. Le métier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une

extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche

pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l'ambition faisaient

place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d'ennuis

et de misères s'élevait entre lui et le but inconnu et chimérique

peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et

comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir

courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou

la croix, la potence ou l'immortalité.

Le retard qu'il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d'abord que

sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de

n'être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle

profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois; maintenant il

en voulait pénétrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre,

selon qu'il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire.

Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres

poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et

méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien

souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la

pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande

intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon

pensait qu'il y a bien des manières d'être orateur, et que, malgré les

systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme

doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de

puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il

écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de

la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa

raison, les objections qu'il eût faites à un disciple, et renfermait le

secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule

fois, il s'était laissé aller à discuter un point de droit public, et

Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s'était écrié:

«Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop

tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste.

Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l'écoute; mais si

un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui.

--Vous avez raison,» répondit Simon; et il se tut aussitôt.

Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se

sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien

ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu'il

était reçu avocat, qu'il n'avait plus de dépense à faire, et qu'il était

sûr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait à faire

des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans

son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il était obligé de

faire un effort de générosité et de désintéressement pour l'engager à

travailler pour son propre compte.

Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin

d'éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont

l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il

y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus

que n'eût fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui

semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et

dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d'être maltraité

dans une nouvelle révolution et d'être forcé de retourner à son comptoir

de Trieste.

Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune

personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort

peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon

de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les

honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et

silencieuse. Elle n'accompagnait pas son père dans ses fréquents

voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait

à cheval, escortée d'un seul domestique. Quelquefois elle venait à

Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup

d'oeil rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de

sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou

même de s'enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule.

Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie

errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus

déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse

téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant

cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs.

Lorsqu'elle était surprise dans ses méditations, elle se levait

précipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dressé comme un chien

à venir au nom de _Sauvage_, lui ordonnait de se tendre sur les jambes

afin qu'elle pût atteindre à l'étrier sans le secours de personne, et,

se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines,

elle disparaissait avec la rapidité d'une flèche. Ces rencontres avaient

un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu'il n'y attachât pas

plus d'importance que ces petits incidents ne méritaient.

Cependant, malgré le sentiment d'orgueil qui l'empêchait de s'abandonner

à l'attrait d'une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans

doute à n'avoir jamais pour lui qu'un dédain insolent s'il essayait de

franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre

son imagination d'accueillir un peu trop obstinément l'image de cette

personne fantastique. C'était une si belle créature que tout être doué

de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste,

calme, désintéressé, sincère; et Simon était plus poëte et plus artiste

qu'il ne croyait l'être.

Peu à peu cette image devint si importune qu'il désira s'en débarrasser,

et appeler à son secours l'impression pénible qu'elle lui avait faite au

premier abord. Il chercha un motif d'antipathie à lui opposer et fit des

questions sur son compte, afin d'entendre répéter qu'elle semblait

hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses

courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui

est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosité qui, chez

Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par

les réponses vagues qu'il obtint. Il se résolut à presser de questions

mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l'étrangère.

Jusque-là, Bonne avait détourné la conversation lorsqu'il s'était agi de

sa mystérieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec

un peu d'humeur:

«Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de

Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne

le montre pas. Elle m'a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire

à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et

indifférentes qu'elles pussent être. Il y a bien des choses dans son

caractère que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que

moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et

que j'aime de toute mon âme.»

Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. «Si vous

voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez

que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je

croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas

à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule

confidente d'une personne si réservée dans sa conduite et dans ses

paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue

s'expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères

ne sait pas, à ce que l'on dit, assembler trois phrases de la nôtre.»

Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui

répondit: «Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l'italien?» Il fut

impossible d'en obtenir autre chose.

Simon(#18205) · 第 13 / 26 题