--En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous
demande pardon et déclare que je suis un brutal.
--Est-ce là tout? répondit Bonne en lui tendant la main.
--Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien
baptisée. C'est le mot de ma mère toutes les fois qu'elle vous nomme.
--Et répondez-vous toujours _amen?_
--Toujours.
--Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose?
--Pourquoi cela? que signifie ce reproche?» répondit Simon avec beaucoup
d'étonnement.
Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que
Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intérêt
qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacité dans l'esprit pour
continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une
plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant
le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de
cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis,
haussant les épaules comme un homme qui s'aperçoit de l'emploi puéril de
son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa
promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de
confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blâmer son
empressement d'aller recevoir M. de Fougères; mais d'ordinaire elle
s'apercevait vite, après ces lueurs d'espoir, qu'elle s'était abusée, et
que Simon n'était pas même occupé d'elle.
La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont
l'aspect, à la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre à tenter
un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l'Auvergne, en
ce qu'il a un caractère plus simple et plus décidé. L'Auvergne, dont le
ciel me garde d'ailleurs de médire! a des beautés un peu empruntées aux
Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de
grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer
ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre; ses montagnes
de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes; elles entr'ouvrent
çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge
un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s'élancent pas de leur
sein et ne grondent pas parmi les décombres; de mystérieux ruisseaux,
cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois
granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la
bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau
allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son
léger branchage sur le versant des ravins rocailleux; là où la croupe
des collines s'arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et
fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de
châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d'une
laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines
fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l'orge,
l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux.
Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et où le vallon
de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en
abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que
la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les
plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir
et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'émeraude
tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus
charmantes rivières de France; c'est un torrent profond et rapide, mais
silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné
de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'eût aimés
Métastase.
Somme toute, le pays est pauvre; les gros propriétaires y mènent plus
joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive
toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents.
Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son
sort, et dédaignant de l'adoucir par de folles dépenses, vit de
châtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-être; la
chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son
art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces
voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire; il a le talent
incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J'en
ai connu plus d'un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince
de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à
être sa proie, à le maudire, à l'enrichir et à le donner au diable, qui
le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles,
plus irrésistible et plus fripon.
Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et
leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien,
suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son
éducation éteignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et
développa d'abord le sentiment religieux. A l'âge de puberté,
l'éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la
réflexion à l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son âme de ces
grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au
milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de
mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A
côté de sa soif d'avenir et de ses appétits de puissance, Simon
conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y
plongeait pour guérir les blessures qu'il avait reçues dans un choc
imaginaire avec la société; et parfois, au lieu du rôle actif qu'il
avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de
perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale.
Il passait souvent, comme je l'ai déjà dit, des journées entières au
fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu'il
n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle
Parquet, il fit une assez longue course pour n'être de retour que vers
le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le
soleil au même lieu d'où il avait contemplé son lever. C'était le sommet
de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel
s'élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux
batteries du château et à garder l'entrée du vallon. De cette colline on
jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon
de Fougères, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arène où
serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine
qu'habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage
flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi
un but de promenade quotidienne pour l'abbé Féline. Simon avait à peine
connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalté
par l'enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne
passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son
oncle s'était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et
dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom,
creusées avec un couteau. L'abbé avait donné à cette tour le nom de
_tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit,
remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en
avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'était conservé dans, les
environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la
nuit anniversaire de ses funérailles, la _duchesse_ revenait encore se
percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse
jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin.
Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique
s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une
voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se
retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier.
Le plus rapproché était un homme d'environ cinquante ans, d'une figure
assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d'oeil
qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de
repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de
pigeon, tout à fait surannée; une large cravate tombant sur un ample
jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques
très-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France
au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une
cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne;
et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris
de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages
qui s'étendaient sous leurs yeux.
La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d'une taille
élégante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de
castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'étrangère
était coiffée seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait
sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle
avait à la main une ombrelle, et, occupée de l'autre main à dégager sa
longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avançait lentement,
tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son
ombrelle pour se préserver de l'éclat du soleil couchant qui dardait ses
rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgré
l'attention avec laquelle Simon stupéfait observait l'un et l'autre
inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame.