MA RÉVÉRENDE MÈRE,

Je vous adresse enfin sous ce pli la relation de la guérison vraiment

merveilleuse de ma vue. J'ai laissé au temps le loisir d'imprimer à

cette guérison le cachet de la réalité et de la persévérance. Si,

immédiatement après la première amélioration et même à la suite des

progrès plus étonnants encore de ma vue, j'avais publié ce merveilleux

bienfait, on se serait avec raison demandé ce que, tout d'abord, je me

suis demandé moi-même: «N'est-ce pas une de ces facilités de voir,

momentanées et purement accidentelles, qui, parfois, se produisent chez

des vieillards de mon âge (je suis dans ma 76e année), lueurs

passagères qui ne prouvent rien?»

Voici le fait, en toute simplicité et vérité:

Au printemps 1900, M. le Dr X., de C., que je consultais au sujet

d'une anémie, me regardant incidemment dans les yeux, me dit:

«Savez-vous que vous êtes menacé d'une cataracte?»--«D'une cataracte,

moi? lui répliquai-je; mais je vois encore assez bien pour mon âge, et

jamais personne de ma famille n'a été affligé de ce mal.»--«Dites tout

ce que vous voulez, insista-t-il, vous avez un commencement de cataracte

bien caractérisée.»

Je crus à une erreur de la part du médecin. Cependant, me trouvant en

septembre suivant à Paris, je suis allé consulter le distingué oculiste

Abadie, du boulevard Saint-Germain. Je fus reçu par l'un de ses aides:

«Je ne vois rien, me dit celui-ci, mais venez...» Et il m'introduisit

dans la chambre noire. Là, il m'examina minutieusement les yeux, à la

lumière électrique. «Oui, convint-il alors, vous avez un commencement de

cataracte; mais que cela ne vous inquiète pas, ça vous viendra plus

tard... et dans une dizaine d'années, quand elle sera mûre, vous

viendrez nous trouver et l'on vous fera l'opération gratuitement.»

«La belle fiche de consolation! pensai-je en m'en allant: vivre dix ans

dans la perspective d'avoir les yeux gratuitement charcutés! Et quel en

sera le résultat?»

Depuis lors, je n'ai plus consulté aucun oculiste ni aucun médecin au

sujet de mes yeux, ni employé aucun remède. J'attendais que la cataracte

fût «mûre».

Cependant le pronostic de l'aide de M. Abadie ne tarda pas à se

réaliser. Faible d'abord, le trouble de ma vue devint petit à petit tel

que, dès l'année 1906, je ne pouvais plus que difficilement lire et

écrire, même avec de fortes lunettes. J'avais comme un voile sur les

yeux, et ce voile s'épaississait de plus en plus les années suivantes.

A partir du commencement de 1908, je ne pouvais plus reconnaître à douze

pas mes meilleurs amis. Le crépuscule venu, je n'osais plus me hasarder

dehors de peur de heurter les passants, de manquer le trottoir et de me

faire écraser par les voitures.

En mai 1909, un opticien de passage ici, voulant me vendre des lunettes,

me fit avec ses instruments lire, à des distances variées, des imprimés

à caractères gradués, tour à tour des deux yeux et de chaque œil à

part. Il finit par me déclarer «l'_œil droit complètement éteint_ et

l'autre œil bien malade».

Il avait quelque peu exagéré, car d'une personne placée à deux pas de

moi je voyais encore, de ce seul œil droit, la silhouette, mais une

silhouette vague, imprécise, informe, dont je n'aurais pas pu dire si

elle était d'homme ou de quoi. La vision de l'œil gauche était

devenue si faible que le dimanche des Rameaux 1909, je suis tombé en bas

des degrés du chœur que je ne distinguais plus, et cela devant toute

la paroisse. Depuis lors, je tremblais de descendre les marches de

l'autel, que j'étais obligé de chercher au tâtonnement du pied.

Bref, j'étais menacé de cécité complète à prochaine échéance, et me

sentais à la veille de ne pouvoir plus ni réciter mon bréviaire, ni dire

la sainte Messe.

J'envisageais déjà avec angoisse le voyage à Paris pour la fameuse

opération gratuite, opération en elle-même scabreuse et de chance

douteuse. Mais la divine Providence, qui dispose toutes choses avec

suavité, m'avait, à mon insu, mis en relation avec les consœurs d'une

«oculiste» qui sait rendre la vue aux aveugles, sans onguent ni scalpel

chirurgical.

Au printemps dernier, la Rde Mère Prieure du Carmel de Bordeaux,

exilé à Zaraüz, Espagne, fit appel à mon talent d'apiculteur, et je dus

lui exposer le triste état de ma vue qui me rendait incapable d'accéder

à son désir. Alors elle, avec sa robuste foi de Carmélite, me répondit:

«Puisque la prière est toute-puissante, nous allons faire violence au

bon Dieu, et il sera bien obligé de vous rendre la vue.»

Quelques jours après, je fus tout étonné de la facilité avec laquelle je

pouvais lire et distinguer à mes pieds les marches de l'autel.

Je me rendis donc au Carmel de Zaraüz, et là, j'appris que la communauté

avait fait une neuvaine pour obtenir la guérison de ma vue, par

l'intercession de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus, dont jusqu'alors

j'avais ignoré l'existence.

C'est donc à un prêtre qui ne la connaissait pas, qui ne lui avait--lui

personnellement--rien demandé, que votre angélique sœur avait obtenu

de son divin Epoux une insigne _amélioration_ de sa vue. Je dis

«amélioration», car, pour grand et surprenant que fût ce changement en

mieux, je n'avais pas recouvré la vision claire et pleine. Nous

convînmes donc, la Rde Mère et moi, de faire une seconde neuvaine, et

elle me remit une image-relique de celle que des lors j'appelais «ma

céleste oculiste», me recommandant de l'appliquer sur mes yeux chaque

soir de la neuvaine. Or, cette neuvaine n'était pas finie que déjà je

pouvais lire aisément les «Décrets de la Sacrée Congrégation des Rites»

qui se trouvent imprimés en caractères très fins en tête du _Bréviaire

Romain_ de Tournai (édition de 1902, de la Société de Saint-Jean

l'Evangéliste) et qui, auparavant, ne présentaient à mes yeux qu'une

page maculée, indéchiffrable. Bien plus, je reconnais depuis lors les

personnes à plus de cent pas.

Nous avions commencé cette neuvaine dans l'octave de la Pentecôte (19

mai). Vers la mi-juin, je suis retourné en Espagne pour mettre ordre aux

ruchées du Carmel. Nous décidâmes alors de faire une troisième neuvaine,

en action de grâces celle-là, et en même temps pour obtenir une plus

parfaite lucidité de vue. Et, cette fois encore, ma céleste oculiste

exauça nos prières!

Ayant recouvré la vue, je voulais redevenir apiculteur. J'achète donc

une colonie d'abeilles; quelques jours après, je visite ma ruchée et j'y

trouve plusieurs cellules royales, dont les unes contenaient des larves

déjà écloses et d'autres de simples œufs.

Oh! la vue de ces minimes œufs d'abeille, pareils a de petits bouts

de ténu fil à coudre d'un blanc bleuâtre! Depuis des années, il m'avait

été impossible de les apercevoir, même avec de puissantes lunettes, et

maintenant je les voyais de nouveau _a l'œil nu_! Aussi avec quelle

reconnaissance mes yeux se sont instantanément levés vers le ciel où ma

céleste oculiste venait de réaliser en ma faveur sa résolution de faire

du bien sur la terre.

Il n'y a donc plus de doute possible: la guérison de ma vue est réelle

et persévérante. Et cette guérison, incontestablement merveilleuse

puisqu'elle est obtenue sans l'intervention d'aucun secours ni remède

humains, je la dois évidemment à l'intercession de celle que nous avions

invoquée: Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus, morte en 1897, au Carmel de

Lisieux.

Gloire à Dieu! et reconnaissance à _ma céleste oculiste_!

Abbé CH. WÉBER, _prêtre habitué_.

95.

Alençon (Orne), 25 juillet 1910.

En lisant l'_Histoire d'une âme_, j'éprouvai une émotion profonde, et,

voyant que Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus voulait employer sa vie du

ciel à convertir les pécheurs, je la priai d'avoir pitié de moi car

j'étais du nombre de ces derniers... Je lui demandai d'être ma

médiatrice près du bon Dieu, d'être mon guide; chaque jour, matin et

soir, je répétais cette prière.

Mais bientôt je désirai un signe évident de sa protection et je me

disais: «Oh! si je pouvais la voir, je serais certain alors qu'elle veut

bien être ma protectrice et _mon guide_!» Puis je me repentis de ce

désir que je trouvai présomptueux, et je n'y pensai plus.

Or, à quelque temps de là, vers 3 h. 1/2 du matin (c'était en été et,

par conséquent, au moment de l'aurore) alors que je dormais si

profondément que je n'avais plus conscience de l'existence, j'eus tout à

coup une vision en esprit. J'aperçus au fond de ma chambre une nuée

lumineuse et j'entendis un appel. Je me dirigeai donc en esprit vers cet

être mystérieux, et comme j'approchais, la nuée s'ouvrit et je me

trouvai en présence d'une jeune religieuse toute brillante de lumière et

couronnée d'un nimbe d'or. Ses traits et ses vêtements étaient ceux des

portraits de Sr Thérèse; son regard était très vif et son visage

étincelant; une lumière argentée baignait l'ensemble de l'apparition.

Elle s'avança vers moi jusqu'au milieu de l'appartement et me dit:

«Monsieur, _suivez-moi_!» Puis elle disparut et, peu après, la lumière

argentée qui l'enveloppait s'évanouit à son tour.

Je m'éveillai très ému et réfléchis à la signification de cette vision.

«_Suivez-moi_», m'avait dit Sœur Thérèse; c'était la réponse à ma

prière quotidienne: «_Soyez mon guide, conduisez-moi à Dieu_».

J'ai fait part à mon confesseur de cette faveur insigne et des

sentiments qu'elle m'avait inspirés; il m'a dit qu'il fallait y croire.

Et maintenant je comprends mieux que jamais que, pour aller au ciel, _je

dois suivre Sœur Thérèse_ dans sa voie d'humilité, de confiance et

d'amour.

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 292 / 403 题