Entrée de Thérèse dans l'Arche bénie.--Premières épreuves.--Les
fiançailles divines.--De la neige. Une grande douleur.
Le lundi, 9 avril 1888, fut choisi pour mon entrée.--C'était le jour où
l'on célébrait au Carmel la fête de l'Annonciation, remise à cause du
Carême.--La veille, nous nous trouvions tous réunis autour de cette
table de famille où je devais m'asseoir une dernière fois. Que ces
adieux sont déchirants! Alors que l'on voudrait se voir oublié, les
paroles les plus tendres s'échappent de toutes les lèvres, comme pour
faire sentir davantage le sacrifice de la séparation.
Le matin, après avoir jeté un dernier regard sur les Buissonnets, ce nid
gracieux de mon enfance, je partis pour le Carmel. J'assistai à la
sainte Messe, entourée comme la veille de mes parents chéris. Au moment
de la communion, quand Jésus fut descendu dans leur cœur, je
n'entendis que des sanglots. Pour moi, je ne versai pas de larmes; mais
en marchant la première pour me rendre à la porte de clôture, mon
cœur battait si violemment que je me demandais si je n'allais pas
mourir. Ah! quel instant! quelle agonie! Il faut l'avoir éprouvée pour
la comprendre.
J'embrassai tous les miens et je me mis à genoux devant mon père pour
recevoir sa bénédiction. Il s'agenouilla lui-même et me bénit en
pleurant. C'était un spectacle qui dut faire sourire les anges que celui
de ce vieillard présentant au Seigneur son enfant, encore au printemps
de la vie. Enfin, les portes du Carmel se fermèrent sur moi... je tombai
dans vos bras, ma Mère bien-aimée; et là, je reçus les embrassements
d'une nouvelle famille dont on ne soupçonne pas dans le monde le
dévouement et la tendresse.
Mes désirs étaient donc enfin réalisés; mon âme ressentait une paix si
douce et si profonde qu'il me serait impossible de l'exprimer. Et,
depuis 8 ans et demi, cette paix intime est restée mon partage; elle ne
m'a pas abandonnée, même au milieu des plus grandes épreuves.
Tout dans le monastère me parut ravissant; je me croyais transportée
dans un désert; notre petite cellule surtout me charmait. Cependant, je
le répète, mon bonheur était calme, le plus léger zéphyr ne faisait pas
onduler les eaux tranquilles sur lesquelles voguait ma petite nacelle.
Aucun nuage n'obscurcissait mon ciel d'azur. Ah! je me trouvais
pleinement récompensée de toutes mes épreuves! Avec quelle joie profonde
je répétais: «Maintenant je suis ici pour toujours!»
Ce bonheur n'était pas éphémère, il ne devait pas s'envoler avec les
illusions des premiers jours. Les illusions! le bon Dieu m'en a
préservée dans sa miséricorde. J'ai trouvé la vie religieuse telle que
je me l'étais figurée, aucun sacrifice ne m'étonna; et pourtant, vous le
savez, ma Mère, mes premiers pas ont rencontré plus d'épines que de
roses.
D'abord je n'avais pour mon âme que le pain quotidien d'une sécheresse
amère. Puis le Seigneur permit, ma Mère vénérée, que, même à votre insu,
je fusse traitée par vous très sévèrement. Je ne pouvais vous rencontrer
sans recevoir quelque reproche. Une fois, je me rappelle qu'ayant laissé
dans le cloître une toile d'araignée, vous m'avez dit devant toute la
communauté: «On voit bien que nos cloîtres sont balayés par une enfant
de quinze ans! c'est une pitié! Allez donc ôter cette toile d'araignée,
et devenez plus soigneuse à l'avenir.»
Dans les rares directions où je restais près de vous pendant une heure,
j'étais encore grondée presque tout le temps; et ce qui me faisait le
plus de peine, c'était de ne pas comprendre la manière de me corriger de
mes défauts: par exemple, de ma lenteur, de mon peu de dévouement dans
les offices; défauts que vous me signaliez, ma Mère, dans votre
sollicitude et votre bonté pour moi.
Un jour, je me dis que, sans doute, vous désiriez me voir employer au
travail les heures de temps libre, ordinairement consacrées à la prière,
et je fis marcher ma petite aiguille sans lever les yeux; mais, comme je
voulais être fidèle et n'agir que sous le regard de Jésus, personne n'en
eut jamais connaissance.
Pendant ce temps de mon postulat, notre Maîtresse m'envoyait le soir, à
quatre heures et demie, arracher de l'herbe dans le jardin: cela me
coûtait beaucoup; d'autant plus, ma Mère, que j'étais presque sûre de
vous rencontrer en chemin. Vous dîtes en l'une de ces circonstances:
«Mais enfin, cette enfant ne fait absolument rien! Qu'est-ce donc qu'une
novice qu'il faut envoyer tous les jours à la promenade?» Et, pour
toutes choses, vous agissiez ainsi à mon égard.
O ma Mère bien-aimée, que je vous remercie de m'avoir donné une
éducation si forte et si précieuse! Quelle grâce inappréciable! Que
serais-je devenue si, comme le croyaient les personnes du monde, j'avais
été _le joujou_ de la communauté? Peut-être au lieu de voir
Notre-Seigneur en mes supérieures, n'aurais-je considéré que la
créature, et mon cœur si bien gardé dans le monde se serait attaché
humainement dans le cloître. Heureusement, par votre sagesse maternelle,
je fus préservée de ce véritable malheur.
Oui, je puis le dire, non seulement pour ce que je viens d'écrire, mais
pour d'autres épreuves plus sensibles encore, la souffrance m'a tendu
les bras dès mon entrée et je l'ai embrassée avec amour. Ce que je
venais faire au Carmel, je l'ai déclaré dans l'examen solennel qui
précéda ma profession: _Je suis venue pour sauver les âmes, et surtout
afin de prier pour les prêtres._ Lorsqu'on veut atteindre un but, il
faut en prendre les moyens; et Jésus m'ayant fait comprendre qu'il me
donnerait des âmes par la croix, plus je rencontrais de croix, plus mon
attrait pour la souffrance augmentait. Pendant cinq années, cette voie
fut la mienne; mais j'étais seule à la connaître. Voilà justement la
fleur ignorée que je voulais offrir à Jésus, cette fleur dont le parfum
ne s'exhale que du côté des cieux.
Le Révérend Père Pichon[54], deux mois après mon entrée, fut surpris
lui-même de l'action de Dieu sur mon âme; il croyait ma ferveur tout
enfantine et ma voie bien douce. Mon entretien avec ce bon Père m'eût
apporté de grandes consolations, sans la difficulté extrême que
j'éprouvais à m'épancher. Je lui fis cependant une confession générale,
après laquelle il prononça ces paroles: «En présence de Dieu, de la
sainte Vierge, des Anges et de tous les Saints, je déclare que jamais
vous n'avez commis un seul péché mortel; remerciez le Seigneur de ce
qu'il a fait pour vous gratuitement, sans aucun mérite de votre part.»
Sans aucun mérite de ma part! Ah! je n'avais pas de peine à le croire!
Je sentais combien j'étais faible, imparfaite: seule, la reconnaissance
remplissait mon cœur. La crainte d'avoir terni la robe blanche de mon
baptême me faisait beaucoup souffrir, et cette assurance, sortie de la
bouche d'un directeur comme le désirait notre Mère sainte Thérèse,
c'est-à-dire «unissant la science à la vertu», me paraissait venir de
Dieu lui-même. Le bon Père me dit encore: «Mon enfant, que
Notre-Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre Maître des
novices.» Il le fut en effet, et aussi mon _Directeur_. Par là, je ne
veux pas dire que mon âme ait été fermée à mes supérieurs; bien loin de
leur cacher mes dispositions, j'ai toujours essayé d'être pour eux un
livre ouvert.
Notre Maîtresse était une vraie sainte, le type achevé des premières
carmélites; je ne la quittais pas un instant, car elle m'apprenait à
travailler. Sa bonté pour moi ne se peut dire, je l'aimais beaucoup, je
l'appréciais; et cependant mon âme ne se dilatait pas. Je ne savais
comment exprimer ce qui se passait en moi, les termes me manquaient, mes
directions devenaient un supplice, un vrai martyre.
Une de nos anciennes Mères sembla comprendre un jour ce que je
ressentais. Elle me dit à la récréation: «Ma petite fille, il me semble
que vous ne devez pas avoir grand chose à dire à vos supérieurs.
--Pourquoi pensez-vous cela, ma Mère?
--Parce que votre âme est extrêmement simple; mais, quand vous serez
parfaite, vous deviendrez plus simple encore; plus on s'approche de
Dieu, plus on se simplifie.»
La bonne Mère avait raison. Cependant la difficulté extrême que
j'éprouvais à m'ouvrir, tout en venant de ma simplicité, était une
véritable épreuve. Aujourd'hui, sans cesser d'être simple, j'exprime mes
pensées avec une très grande facilité.
J'ai dit que Jésus m'avait servi de directeur. A peine le Révérend Père
Pichon se chargeait-il de mon âme, que ses supérieurs l'envoyèrent au
Canada. Réduite à ne recevoir qu'une lettre par an, la petite fleur
transplantée sur la montagne du Carmel se tourna bien vite vers le
Directeur des directeurs et s'épanouit à l'ombre de sa croix, ayant pour
rosée bienfaisante ses larmes, son sang divin, et pour soleil radieux sa
Face adorable.
Jusqu'alors je n'avais pas sondé la profondeur des trésors renfermés
dans la sainte Face; ce fut ma petite Mère Agnès de Jésus qui m'apprit à
les connaître. De même qu'autrefois elle avait précédé ses trois
sœurs au Carmel; de même elle avait pénétré la première les mystères
d'amour cachés dans le Visage de notre Epoux; alors, elle me les a
découverts, et j'ai compris... J'ai compris mieux que jamais ce qu'est
la véritable gloire. Celui dont _le royaume n'est pas de ce monde_[55],
me montra que la royauté seule enviable consiste _à vouloir être ignorée
et comptée pour rien_[56], à mettre sa joie dans le mépris de soi-même.
Ah! comme celui de Jésus, je voulais que _mon visage fût caché à tous
les yeux, que sur la terre personne ne me reconnût_[57]: j'avais soif de
souffrir et d'être oubliée.
Qu'elle est miséricordieuse la voie par laquelle le divin Maître m'a
toujours conduite! Jamais il ne m'a fait désirer quelque chose sans me
le donner; c'est pourquoi son calice amer me parut délicieux.
* * * * *
A la fin de mai 1888, après la belle fête de la Profession de Marie,
notre _aînée_, que Thérèse, _le Benjamin_, eut la faveur de couronner de
roses au jour de ses noces mystiques, l'épreuve vint de nouveau visiter
ma famille. Depuis sa première attaque de paralysie, nous constations
que notre bon père se fatiguait très facilement. Pendant notre voyage de
Rome, je remarquais souvent que son visage trahissait l'épuisement et la
souffrance. Mais surtout ce qui me frappait, c'étaient ses progrès
admirables dans la voie de la sainteté; il était parvenu à se rendre
maître de sa vivacité naturelle et les choses de la terre semblaient à
peine l'effleurer.
Permettez-moi, ma Mère, de vous citer à ce propos un petit exemple de sa
vertu:
Pendant le pèlerinage, les jours et les nuits en wagon paraissaient
longs aux voyageurs, et nous les voyions entreprendre des parties de
cartes qui parfois devenaient orageuses. Un jour, les joueurs nous
demandèrent notre concours: nous refusâmes, alléguant notre peu de
science en cette matière; nous ne trouvions pas comme eux le temps long,
mais trop court pour contempler à loisir les magnifiques panoramas qui
s'offraient à nos yeux. Le mécontentement perça bientôt; notre cher
petit père prenant la parole avec calme nous défendit, laissant à
entendre qu'étant en pèlerinage la prière ne tenait pas une assez large
place.
Un des joueurs, oubliant alors le respect dû aux cheveux blancs, s'écria
sans réflexion: «Heureusement, les pharisiens sont rares!» Mon père ne
répondit pas un mot, il parut même saintement joyeux et trouva le moyen
un peu plus tard de serrer la main de ce monsieur, accompagnant cette
belle action d'une parole aimable qui pouvait faire croire que
l'invective n'avait pas été entendue, ou du moins qu'elle était oubliée.
D'ailleurs, cette habitude de pardonner ne datait pas de ce jour. Au
témoignage de ma mère et de tous ceux qui l'ont connu, jamais il ne
prononça une parole contre la charité.
Sa foi et sa générosité étaient également à toute épreuve. Voici en
quels termes il annonça mon départ à l'un de ses amis: «Thérèse, ma
petite reine, est entrée hier au Carmel. Dieu seul peut exiger un tel
sacrifice; mais il m'aide si puissamment qu'au milieu de mes larmes mon
cœur surabonde de joie.»
A ce fidèle serviteur, il fallait une récompense digne de ses vertus, et
cette récompense il la demanda lui-même à Dieu. O ma Mère, vous
souvient-il de ce jour, de ce parloir, où mon père nous dit: «Mes
enfants, je reviens d'Alençon, où j'ai reçu dans l'église Notre-Dame de
si grandes grâces, de telles consolations, que j'ai fait cette prière:
«Mon Dieu, c'en est trop! oui, je suis trop heureux, il n'est pas
possible d'aller au ciel comme cela, je veux souffrir quelque chose pour
vous! Et je me suis offert...» Le mot _victime_ expira sur ses lèvres,
il n'osa pas le prononcer devant nous, mais nous avions compris!
Vous connaissez, ma Mère, toutes nos amertumes! Ces souvenirs
déchirants, je n'ai pas besoin d'en écrire les détails...
* * * * *
Cependant l'époque de ma prise d'habit arriva. Contre toute espérance,
mon père s'étant remis d'une seconde attaque, Monseigneur fixa la
cérémonie au 10 janvier. L'attente avait été longue; mais aussi, quelle
belle fête! Rien n'y manquait, pas même _la neige_.
Vous ai-je parlé, ma Mère, de ma prédilection pour la neige? Toute
petite, sa blancheur me ravissait. D'où me venait ce goût pour la neige?
Peut-être de ce qu'étant une petite fleur d'hiver, la première parure
dont mes yeux d'enfant virent la terre embellie fut son blanc manteau.
Je voulais donc voir, le jour de ma prise d'habit, la nature comme moi
parée de blanc. Mais la veille, la température était si douce qu'on
aurait pu se croire au printemps et je n'espérais plus la neige. Le 10,
au matin, pas de changement! Je laissai donc là mon désir d'enfant,
irréalisable, et je sortis du monastère.
Mon père m'attendait à la porte de clôture. S'avançant vers moi, les
yeux pleins de larmes, et me pressant sur son cœur: «_Ah!_
s'écria-t-il, _la voilà donc ma petite reine[58]!_» Puis, m'offrant son
bras, nous fîmes solennellement notre entrée à la chapelle. Ce jour fut
son triomphe, sa dernière fête ici-bas! Toutes ses offrandes étaient
faites[59], sa famille appartenait à Dieu. Céline lui ayant confié que
plus tard elle abandonnerait aussi le monde pour le Carmel, ce père
incomparable avait répondu dans un transport de joie: «Viens, allons
ensemble devant le Saint Sacrement remercier le Seigneur des grâces
qu'il accorde à notre famille, et de l'honneur qu'il me fait de se
choisir des épouses dans ma maison. Oui, le bon Dieu me fait un grand
honneur en me demandant mes enfants. Si je possédais quelque chose de
mieux, je m'empresserais de le lui offrir.» _Ce mieux_, c'était
lui-même! _Et le Seigneur le reçut comme une hostie d'holocauste, il
l'éprouva comme l'or dans la fournaise et le trouva, digne de lui[60]._
* * * * *
Après la cérémonie extérieure, quand je rentrai au monastère,
Monseigneur entonna le _Te Deum_. Un prêtre lui fit remarquer que ce
cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'élan était donné et
l'hymne d'action de grâces se continua jusqu'à la fin. Ne fallait-il pas
que cette fête fût complète, puisqu'en elle se réunissaient toutes les
autres?
Au moment où je mettais le pied dans la clôture, mon regard se porta
d'abord sur mon joli petit Jésus[61] qui me souriait au milieu des
fleurs et des lumières; puis me tournant vers le préau, _je le vis tout
couvert de neige_! Quelle délicatesse de Jésus! Comblant les désirs de
sa petite fiancée, il lui donnait de la neige! Quel est donc le mortel,
si puissant soit-il, qui puisse en faire tomber du ciel un seul flocon
pour charmer sa bien-aimée?
Tout le monde s'étonna de cette neige comme d'un véritable événement, à
cause de la température contraire; et depuis, bien des personnes
instruites de mon désir parlèrent souvent, je le sais, «du petit
miracle» de ma prise d'habit, trouvant que j'avais un singulier goût
d'aimer la neige... Tant mieux! cela faisait ressortir davantage encore
l'incompréhensible condescendance de l'Epoux des vierges, de Celui qui
chérit les lis blancs comme la neige.
Monseigneur entra après la cérémonie et me combla de toutes sortes de
bontés paternelles: il me rappela, devant tous les prêtres qui
l'entouraient, ma visite à Bayeux, mon voyage à Rome, sans oublier _les
cheveux relevés_; puis, me prenant la tête dans ses mains, Sa Grandeur
me caressa longtemps. Notre-Seigneur me fit alors penser avec une
ineffable douceur aux caresses qu'il me prodiguera bientôt devant
l'assemblée des Saints, et cette consolation me devint comme un
avant-goût de la gloire céleste.
[Illustration: D'après une photographie de Janvier 1888
_Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre_
_Fixer sa tente au sommet du Thabor_
_Avec Jésus, c'est gravir le Calvaire_
_C'est regarder la Croix comme un trésor!..._
]
* * * * *
Je viens de le dire, la journée du 10 janvier fut le triomphe de mon bon
père; je compare cette fête à l'entrée de Jésus à Jérusalem, le dimanche
des Rameaux. Comme celle de notre divin Maître, sa gloire d'un jour fut
suivie d'une passion douloureuse; et de même que les souffrances de
Jésus percèrent le cœur de sa divine Mère, de même nos cœurs
ressentirent bien profondément les blessures et les humiliations de
celui que nous chérissions le plus sur la terre...
Je me rappelle qu'au mois de juin 1888,--au moment où nous craignions
pour lui une paralysie cérébrale--je surpris notre Maîtresse en lui
disant: «Je souffre beaucoup, ma Mère, mais je le sens, je puis souffrir
davantage encore.» Je ne pensais pas alors à l'épreuve qui nous
attendait. Je ne savais pas que, le 12 février, un mois après ma prise
d'habit, notre père vénéré s'abreuverait à un calice aussi amer!... Ah!
je n'ai pas dit alors pouvoir souffrir davantage! Les paroles ne peuvent
exprimer mes angoisses et celles de mes sœurs; je n'essaierai pas de
les écrire...
Plus tard, dans les cieux, nous aimerons à nous entretenir de ces jours
sombres de l'exil. Oui, les trois années du martyre de mon père me
paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de notre vie, je ne
les échangerais pas pour les plus sublimes extases; et mon cœur, en
présence de ce trésor inestimable, s'écrie dans sa reconnaissance:
«_Soyez béni, mon Dieu, pour ces années de grâces que nous avons passées
dans les maux._»[62]
O ma Mère bien-aimée, qu'elle fut précieuse et _douce_ notre croix si
_amère_, puisque de tous nos cœurs ne se sont échappés que des
soupirs d'amour et de reconnaissance! Nous ne marchions plus, nous
courions, nous volions dans les sentiers de la perfection.
Léonie et Céline n'étaient plus du monde, tout en vivant au milieu du
monde. Les lettres qu'elles nous écrivaient à cette époque sont
empreintes d'une résignation admirable. Et quels parloirs je passais
avec ma Céline! Ah! loin de nous séparer, les grilles du Carmel nous
unissaient plus fortement: les mêmes pensées, les mêmes désirs, le même
amour de Jésus et des âmes nous faisaient vivre. Jamais un mot des
choses de la terre ne se mêlait à nos conversations. Comme autrefois aux
Buissonnets, nous plongions, non plus nos regards, mais nos cœurs,
jusque par delà les espaces et le temps; et, pour jouir bientôt d'un
bonheur éternel, nous choisissions ici-bas la souffrance et le mépris.
Mon désir de souffrances était comblé. Toutefois mon attrait pour elles
ne diminuait pas, aussi mon âme partagea-t-elle bientôt l'épreuve du
cœur. La sécheresse augmenta; je ne trouvais de consolation ni du
côté du ciel, ni du côté de la terre; et cependant, au milieu de ces
eaux de la tribulation que j'avais appelées de tous mes vœux, j'étais
la plus heureuse des créatures.
Ainsi s'écoula le temps de mes fiançailles, hélas! trop long pour mes
désirs. A la fin de mon année, vous me dîtes, ma Mère, de ne pas songer
à faire profession, que M. le Supérieur s'y opposait formellement; et je
dus attendre encore huit mois! Au premier moment, il me fut difficile
d'accepter un pareil sacrifice; mais bientôt la lumière divine pénétra
dans mon âme.
Je méditais alors les _Fondements de la Vie spirituelle_ par le P.
Surin. Un jour, pendant l'oraison, je compris que mon si vif désir de
prononcer mes vœux était mélangé d'un grand amour-propre; puisque
j'appartenais à Jésus comme _son petit jouet_, pour le consoler et le
réjouir, je ne devais pas l'obliger à faire ma volonté au lieu de la
sienne. Je compris de plus que, le jour de ses noces, une fiancée ne
serait pas agréable à son époux si elle n'était parée de magnifiques
ornements, et moi, je n'avais pas encore travaillé dans ce but. Alors je
dis à Notre-Seigneur: «Je ne vous demande plus de faire profession,
j'attendrai autant que vous le voudrez; seulement je ne pourrai souffrir
que, par ma faute, mon union avec vous soit différée; je vais donc
mettre tous mes soins à me faire une robe enrichie de diamants et de
pierreries de toutes sortes: quand vous la trouverez assez riche, je
suis sûre que rien ne vous empêchera de me prendre pour épouse.»
Je me mis à l'œuvre avec un courage nouveau. Depuis ma prise d'habit,
j'avais reçu déjà des lumières abondantes sur la perfection religieuse,
principalement au sujet du vœu de pauvreté. Pendant mon postulat,
j'étais contente d'avoir à mon usage des choses soignées et de trouver
sous ma main ce qui m'était nécessaire. Jésus souffrait cela patiemment;
car il n'aime pas à tout montrer aux âmes en même temps, il ne donne
ordinairement sa lumière que petit à petit.
Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'âge de treize à quatorze
ans, je me demandais ce que je gagnerais plus tard, je croyais alors
impossible de mieux comprendre la perfection; mais j'ai reconnu bien
vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit éloigné du
terme. Maintenant je me résigne à me voir toujours imparfaite, et même
j'y trouve ma joie.
Je reviens aux leçons que me donna Notre-Seigneur. Un soir, après
complies, je cherchai vainement notre lampe sur les planches destinées à
cet usage; c'était grand silence, impossible de la réclamer. Je me dis
avec raison qu'une sœur croyant prendre sa lanterne avait emporté la
nôtre. Mais fallait-il passer une heure entière dans les ténèbres, à
cause de cette méprise? Justement ce soir-là je comptais beaucoup
travailler. Sans la lumière intérieure de la grâce, je me serais plainte
assurément; avec elle, au lieu de ressentir du chagrin, je fus heureuse,
pensant que la pauvreté consiste à se voir privée, non seulement des
choses agréables, mais indispensables. Et dans les ténèbres extérieures,
je trouvai mon âme illuminée d'une clarté divine.
Je fus prise à cette époque d'un véritable amour pour les objets les
plus laids et les moins commodes: ainsi j'éprouvai de la joie lorsque je
me vis enlever la jolie petite cruche de notre cellule, pour recevoir à
sa place une grosse cruche tout ébréchée. Je faisais aussi bien des
efforts pour ne pas m'excuser, ce qui m'était très difficile surtout
avec notre Maîtresse à laquelle je n'aurais rien voulu cacher.
Ma première victoire n'est pas grande, mais elle m'a bien coûté. Un
petit vase, laissé par je ne sais qui derrière une fenêtre, se trouva
brisé. Notre Maîtresse me croyant coupable de l'avoir laissé traîner, me
dit de faire plus attention une autre fois, que je manquais totalement
d'ordre; enfin elle parut mécontente. Sans rien dire, je baisai la
terre, ensuite je promis d'avoir plus d'ordre à l'avenir. A cause de mon
peu de vertu, ces petites pratiques, je l'ai dit, me coûtaient beaucoup,
et j'avais besoin de penser qu'au jour du Jugement tout serait révélé.
Je m'appliquais surtout aux petits actes de vertu bien cachés; ainsi
j'aimais à plier les manteaux oubliés par les sœurs, et je cherchais
mille occasions de leur rendre service. L'attrait pour la pénitence me
fut aussi donné; mais rien ne m'était permis pour le satisfaire. Les
seules mortifications que l'on m'accordait consistaient à mortifier mon
amour-propre; ce qui me faisait plus de bien que les pénitences
corporelles.
Cependant la sainte Vierge m'aidait à préparer la robe de mon âme;
aussitôt qu'elle fut achevée, les obstacles s'évanouirent, et ma
profession se trouva fixée au 8 septembre 1890. Tout ce que je viens de
dire en si peu de mots demanderait bien des pages; mais ces pages ne se
liront jamais sur la terre...
[Illustration]
[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE
TU MARCHES À LA SPLENDEUR QUI JAILLIT DE SON VISAGE HEUREUSE ES-TU PARCE
QUE CE QUI PLAÎT À DIEU T'A ÉTÉ RÉVÉLÉ. Bar. III
... «Avant de partir, mon Jésus m'a demandé dans quel pays je
voulais voyager, quelle route je désirais suivre. Je lui ai répondu
que je n'avais qu'un seul désir, celui de me rendre au sommet de la
montagne de l'AMOUR.
Et Notre-Seigneur me prit par la main...»
]