M. le grand Vicaire de Bayeux, étonné et mécontent, reprit bientôt:

«Très Saint Père, c'est une enfant qui désire la vie du Carmel; mais les

supérieurs examinent la question en ce moment.

--_Eh bien, mon enfant,_ me dit Sa Sainteté, _faites ce que les

supérieurs décideront._»

Joignant alors les mains et les appuyant sur ses genoux, je tentai un

dernier effort:

--«O Très Saint Père, si vous disiez _oui_, tout le monde voudrait

bien!»

Il me regarda fixement, et prononça ces mots en appuyant sur chaque

syllabe d'un ton pénétrant:

--«_Allons... Allons... vous entrerez si le bon Dieu le veut._»

J'allais parler encore, quand deux gardes-nobles m'invitèrent à me

lever. Voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et

M. Révérony leur aida à me soulever, car je restais encore les mains

jointes appuyées sur les genoux du Pape. Au moment où j'étais ainsi

enlevée, le bon Saint-Père posa doucement sa main sur mes lèvres, puis,

la levant pour me bénir, il me suivit longtemps des yeux.

Mon père eut bien de la peine en me trouvant tout en pleurs au sortir de

l'audience: ayant passé avant moi, il ne savait rien de ma démarche.

Pour lui, M. le grand Vicaire s'était montré on ne peut plus aimable, le

présentant à Léon XIII comme le père de deux carmélites. Le Souverain

Pontife, en signe de particulière bienveillance, avait posé sa main sur

sa tête vénérable, semblant ainsi le marquer d'un sceau mystérieux au

nom du Christ lui-même.

Ah! maintenant qu'il est au ciel, ce père de _quatre_ carmélites, ce

n'est plus la main du représentant de Jésus qui repose sur son front,

lui prophétisant le martyre, c'est la main de l'Epoux des vierges, du

Roi des cieux; et plus jamais cette main divine ne se retirera du front

qu'elle a glorifié.

[Illustration: _Reproduction d'un tableau de «Céline»._

Très Saint Père, en l'honneur de Votre Jubili,

permettez-moi d'entrer au Carmel à 15 ans.]

Mon épreuve était grande; mais, ayant fait absolument tout ce qui

dépendait de moi pour répondre à l'appel du bon Dieu, je dois avouer

que, malgré mes larmes, je ressentais au fond du cœur une grande

paix. Toutefois cette paix résidait dans l'intime, et l'amertume

remplissait mon âme jusqu'aux bords... Et Jésus se taisait... Il

semblait absent, rien ne me révélait sa présence.

Ce jour-là encore, _le soleil n'osa pas briller_; et le beau ciel bleu

d'Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi. Ah!

c'était fini! Mon voyage n'avait plus aucun charme à mes yeux, puisque

le but venait d'en être manqué. Cependant les dernières paroles du

Saint-Père auraient dû me consoler comme une véritable prophétie. En

effet, malgré tous les obstacles, _ce que le bon Dieu a voulu s'est

accompli_: il n'a pas permis aux créatures de faire ce qu'elles

voulaient, mais sa volonté à lui.

Depuis quelque temps, je m'étais offerte à l'Enfant-Jésus pour être _son

petit jouet_. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un

jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y

toucher; mais comme d'une petite balle de nulle valeur, qu'il pouvait

jeter à terre, pousser du pied, _percer_, laisser dans un coin, ou bien

presser sur son cœur si cela lui faisait plaisir. En un mot, _je

voulais amuser le petit Jésus et me livrer à ses caprices enfantins_.

Il venait d'exaucer ma prière! A Rome, Jésus _perça_ son petit jouet...

_il voulait voir sans doute ce qu'il y avait dedans..._ et puis, content

de sa découverte, il laissa tomber sa petite balle et s'endormit. Que

fit-il pendant son doux sommeil, et que devint la balle

abandonnée?--Jésus rêva qu'il s'amusait encore; qu'il la prenait, la

laissait tour à tour; qu'il l'envoyait bien loin rouler et finalement la

pressait sur son Cœur, sans plus jamais permettre qu'elle s'éloignât

de sa petite main.

Vous comprenez, ma Mère, la tristesse de la petite balle en se voyant

par terre! Cependant elle ne cessait d'espérer contre toute espérance.

* * * * *

Quelques jours après le 20 novembre, mon père étant allé rendre visite

au vénéré Frère Siméon,--directeur et fondateur du Collège

Saint-Joseph--rencontra dans l'établissement M. l'abbé Révérony, et lui

reprocha aimablement de ne m'avoir pas aidée dans ma difficile

entreprise; puis il raconta l'histoire au Cher Frère Siméon. Le bon

vieillard écouta ce récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des

notes et dit avec émotion: «On ne voit pas cela en Italie!»

Au lendemain de la mémorable journée de l'audience, il nous fallut

partir pour Naples et Pompéi. Le Vésuve, en notre honneur, fit entendre

de nombreux coups de canon, laissant échapper de son cratère une épaisse

colonne de fumée. Ses traces sur Pompéi sont effrayantes! Elles montrent

la puissance de Dieu _qui regarde la terre et la fait trembler, qui

touche les montagnes et les réduit en cendres_[53]. J'aurais désiré me

promener seule au milieu des ruines, méditant sur la fragilité des

choses humaines; mais il ne fallut pas songer à cette solitude.

A Naples, nous fîmes une magnifique promenade au monastère de San

Martino, situé sur une haute colline dominant la ville entière. Mais, au

retour, nos chevaux prirent le mors aux dents, et je n'attribue qu'à la

protection de nos anges gardiens d'être arrivés sains et saufs à notre

splendide hôtel. Ce mot _splendide_ n'est pas de trop; pendant tout le

cours de notre voyage, nous sommes descendus dans des hôtels princiers.

Jamais je n'avais été entourée de tant de luxe. C'est bien le cas de le

dire: la richesse ne fait pas le bonheur. Je me serais trouvée plus

heureuse mille fois sous un toit de chaume, avec l'espérance du Carmel,

qu'auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre, des tapis de soie,

avec l'amertume dans le cœur.

Ah! je l'ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui

nous entourent, elle réside au plus intime de l'âme. On peut aussi bien

la posséder au fond d'une obscure prison que dans un palais royal. Ainsi

je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures

et extérieures, que dans le monde où rien ne me manquait, surtout les

douceurs du foyer paternel.

Bien que mon âme fût plongée dans la tristesse, au dehors j'étais la

même; car je croyais cachée ma demande au Saint-Père. Bientôt je pus me

convaincre du contraire. Restée seule un jour dans le wagon avec ma

sœur, tandis que les pèlerins descendaient au buffet, je vis Mgr

Legoux se présenter à la portière. Après m'avoir bien regardée, il me

dit en souriant: «Eh bien, comment va notre petite carmélite?» Je

compris alors que tout le pèlerinage connaissait mon secret; d'ailleurs

je m'en aperçus à certains regards sympathiques, mais heureusement

personne ne m'en parla.

A Assise il m'arriva une petite aventure. Après avoir visité les lieux

embaumés par les vertus de saint François et de sainte Claire, j'égarai

dans le monastère la boucle de ma ceinture. Le temps de la chercher et

de l'ajuster au ruban me fit perdre l'heure du départ. Lorsque je me

présentai à la porte, toutes les voitures avaient disparu, à l'exception

d'une seule: celle de M. le grand Vicaire de Bayeux! Fallait-il courir

après les voitures que je ne voyais plus, m'exposer à manquer le train,

ou demander une place dans la calèche de M. Révérony? Je me décidai à ce

parti le plus sage.

Essayant de paraître très peu embarrassée, malgré mon extrême embarras,

je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras

lui-même; car sa voiture était absolument au complet. Mais un de ces

messieurs se hâta de descendre et, me faisant monter à sa place, alla

s'asseoir modestement près du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris

dans un piège! J'étais loin de me sentir à l'aise, entourée de tous ces

grands personnages, juste vis-à-vis _du plus redoutable_! Il fut

cependant très aimable pour moi, interrompant de temps à autre la

conversation pour me parler du Carmel, et me promettant de faire tout ce

qui dépendrait de lui pour réaliser mon désir d'entrer à quinze ans.

Cette rencontre mit du baume sur ma plaie, sans toutefois m'empêcher de

souffrir. J'avais perdu confiance en la créature, et ne pouvais plus

m'appuyer que sur Dieu seul.

Cependant ma tristesse ne m'empêcha pas de prendre un vif intérêt aux

saints lieux que nous visitions. A Florence, je fus heureuse de

contempler sainte Madeleine de Pazzi au milieu du chœur des

Carmélites. Tous les pèlerins voulaient faire toucher leurs chapelets au

tombeau de la sainte; mais ma main se trouva seule assez petite pour

passer dans les trous de la grille. Ainsi je me vis chargée de ce noble

office qui dura longtemps et me rendit bien fière.

Ce n'était pas la première fois que j'obtenais des privilèges. A Rome,

dans l'église Sainte-Croix de Jérusalem, nous vénérâmes plusieurs

fragments de la vraie Croix, deux épines et l'un des clous sacrés. Afin

de les considérer à mon aise, je fis en sorte de rester la dernière; et

comme le religieux chargé de ces précieux trésors s'apprêtait à les

remettre sur l'autel, je lui demandai si je pouvais y toucher. Il me

répondit affirmativement, paraissant douter que j'y réussisse; je passai

alors mon petit doigt dans une ouverture du reliquaire, et pus toucher

ainsi au clou précieux qui fut baigné du sang de Jésus. On le voit,

j'agissais avec lui comme une enfant qui se croit tout permis et regarde

les trésors de son père comme les siens.

Après avoir passé par Pise et Gênes, nous revînmes en France sur un

parcours des plus splendides. Tantôt nous longions la mer; et, par suite

d'une tempête, le chemin de fer, un jour, s'en trouva si près, que les

vagues semblaient arriver jusqu'à nous. Plus loin, nous traversions des

plaines couvertes d'orangers, d'oliviers, de palmiers gracieux. Le soir,

les nombreux ports de mer s'éclairaient de lumières éclatantes, tandis

qu'au firmament d'azur scintillaient les premières étoiles. Ce féerique

tableau, c'était sans regret que je le voyais s'évanouir; mon cœur

aspirait à d'autres merveilles!

Cependant, mon père me proposait encore un voyage à Jérusalem; mais,

malgré l'attrait naturel qui me portait à visiter les lieux sanctifiés

par le passage de Notre-Seigneur, j'étais lasse des pèlerinages de la

terre, je ne désirais plus que les beautés du ciel; et, pour les donner

aux âmes, je voulais au plus tôt devenir prisonnière.

Hélas! avant de voir s'ouvrir les portes de ma prison bénie, je le

sentais, il me fallait encore lutter et souffrir; toutefois ma confiance

ne diminuait pas, et j'espérais entrer le 25 décembre, jour de Noël.

* * * * *

A peine de retour à Lisieux, notre première visite fut pour le Carmel.

Quelle entrevue! Vous vous en souvenez, ma Mère! Je m'abandonnai

complètement à vous, ayant de mon côté épuisé toutes les ressources.

Vous me dîtes d'écrire à Monseigneur et de lui rappeler sa promesse:

j'obéis aussitôt. La lettre jetée à la poste, je croyais recevoir sans

aucun retard la permission de m'envoler. Chaque jour, hélas! nouvelle

déception! La belle fête de Noël arriva, et Jésus dormait encore. Il

laissa par terre sa petite balle sans même jeter sur elle un regard!

Cette épreuve fut bien grande; mais Celui dont le Cœur veille

toujours m'enseigna que, pour une âme dont la foi égale seulement un

petit grain de sénevé, il accorde des miracles, dans le but d'affermir

cette foi si petite; mais que, pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fit

pas de miracles avant d'avoir éprouvé leur foi. Ne laissa-t-il pas

mourir Lazare, bien que Marthe et Marie lui eussent envoyé dire qu'il

était malade? Aux noces de Cana, la sainte Vierge ayant demandé à Jésus

de secourir le maître de la maison, ne lui répondit-il pas que son heure

n'était point venue? Mais après l'épreuve, quelle récompense! L'eau se

change en vin, Lazare ressuscite... Ainsi le Bien-Aimé agit-il avec sa

petite Thérèse: après l'avoir longtemps éprouvée, il combla tous ses

désirs.

* * * * *

Pour mes étrennes du 1er janvier 1888, Jésus me fit encore présent de

sa croix. Vous me dîtes, ma Mère vénérée, que vous aviez en main la

réponse de Monseigneur depuis le 28 décembre, _fête des saints

Innocents_; que cette réponse autorisait mon entrée immédiate, cependant

que vous étiez décidée à ne m'ouvrir qu'après le carême! Je ne pus

retenir mes larmes à la pensée d'un si long délai. Cette épreuve eut

pour moi un caractère tout spécial: je voyais mes liens rompus du côté

du monde, et maintenant l'Arche sainte à son tour refusait de recueillir

la pauvre petite colombe!

Comment se passèrent ces trois mois, si riches pour mon âme en

souffrances, mais plus encore en grâces de toutes sortes? D'abord il me

vint à l'esprit de ne pas me gêner, de mener une vie moins réglée que

d'habitude; puis le bon Dieu me fit comprendre le bienfait du temps qui

m'était offert, et je résolus de me livrer plus que jamais à une vie

sérieuse et mortifiée.

Lorsque je dis mortifiée, je n'entends pas les pénitences des saints.

Loin de ressembler aux belles âmes qui, dès leur enfance, pratiquent

toute espèce de macérations, je faisais uniquement consister les miennes

à briser ma volonté, à retenir une parole de réplique, à rendre de

petits services autour de moi sans les faire valoir, et mille autres

choses de ce genre. Par la pratique de ces riens, je me préparais à

devenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combien cette attente me

fit grandir dans l'abandon, l'humilité et les autres vertus.

[Illustration]

[Illustration: NUL NE QUITTERA POUR MOI SON PÈRE SA MAISON ET SES BIENS

QU'IL NE REÇOIVE LE CENTUPLE EN CE TEMPS PRÉSENT ET DANS LE SIÈCLE A

VENIR LA VIE ÉTERNELLE. MARC X. XXX]

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 45 / 403 题