Les Noces divines.--Une retraite de grâces.--La dernière larme
d'une sainte.--Mort de son père.--Comment Notre-Seigneur comble
tous ses désirs.--Une victime d'Amour.
Faut-il vous parler, ma Mère, de ma retraite de profession? Bien loin
d'être consolée, l'aridité la plus absolue, presque l'abandon, furent
mon partage. Jésus dormait comme toujours dans ma petite nacelle. Ah! je
vois que bien rarement les âmes le laissent dormir tranquillement en
elles. Ce bon Maître est si fatigué de faire continuellement des frais
et des avances, qu'il s'empresse de profiter du repos que je lui offre.
Il ne se réveillera pas sans doute avant ma grande retraite de
l'éternité; mais au lieu d'en avoir de la peine, cela me fait un extrême
plaisir.
Vraiment, je suis loin d'être sainte; rien que cette disposition en est
une preuve. Je devrais, non pas me réjouir de ma sécheresse, mais
l'attribuer à mon peu de ferveur et de fidélité, je devrais me désoler
de dormir bien souvent pendant mes oraisons et mes actions de grâces. Eh
bien, je ne me désole pas! Je pense que les petits enfants plaisent
autant à leurs parents lorsqu'ils dorment que lorsqu'ils sont éveillés;
je pense que, pour faire des opérations, les médecins endorment leurs
malades; enfin je pense que _le Seigneur voit notre fragilité, qu'il se
souvient que nous ne sommes que poussière_[63].
* * * * *
Ma retraite de profession fut donc, comme celles qui suivirent, une
retraite de grande aridité. Cependant, sans même que je m'en aperçusse,
les moyens de plaire à Dieu et de pratiquer la vertu m'étaient alors
clairement dévoilés. J'ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas
me donner de provisions. Il me nourrit à chaque instant d'une nourriture
toute nouvelle; je la trouve en moi, sans savoir comment elle y est. Je
crois tout simplement que c'est Jésus lui-même, caché au fond de mon
pauvre petit cœur, qui agit en moi d'une façon mystérieuse et
m'inspire tout ce qu'il veut que je fasse au moment présent.
Quelques heures avant ma profession, je reçus de Rome, par le vénéré
Frère Siméon, la bénédiction du Saint-Père, bénédiction bien précieuse
qui m'aida certainement à traverser la plus furieuse tempête de toute ma
vie.
Pendant la pieuse veille, ordinairement si douce, qui précède l'aurore
du grand jour, ma vocation m'apparut tout à coup comme un rêve, une
chimère; le démon--car c'était lui--m'inspirait l'assurance que la vie
du Carmel ne me convenait aucunement, que je trompais les supérieurs en
avançant dans une voie où je n'étais pas appelée. Mes ténèbres devinrent
si épaisses que je ne compris plus qu'une seule chose: n'ayant pas la
vocation religieuse, je devais retourner dans le monde.
Ah! comment dépeindre mes angoisses! Que faire dans une semblable
perplexité? Je me décidai au meilleur parti: découvrir sans retard cette
tentation à notre Maîtresse. Je la fis donc sortir du chœur; et,
remplie de confusion, je lui avouai l'état de mon âme. Heureusement elle
vit plus clair que moi, se contenta de rire de ma confidence et me
rassura complètement. D'ailleurs, l'acte d'humilité que je venais de
faire avait mis en fuite le démon comme par enchantement. Ce qu'il
voulait, c'était m'empêcher de confesser mon trouble et, par là,
m'entraîner dans ses pièges. Mais je l'attrapai à mon tour: pour rendre
mon humiliation plus complète, je voulus aussi tout vous dire, ma Mère
bien-aimée, et votre réponse consolante acheva de dissiper mes doutes.
* * * * *
Dès le matin du 8 septembre, je fus inondée d'un fleuve de paix et, dans
cette paix _qui surpasse tout sentiment_[64], je prononçai mes saints
vœux. Que de grâces n'ai-je pas demandées! Je me sentais vraiment la
«reine», et je profitai de mon titre pour obtenir toutes les faveurs du
Roi envers ses sujets ingrats. Je n'oubliai personne: je voulais que ce
jour-là tous les pécheurs de la terre se convertissent, que le
purgatoire ne renfermât plus un seul captif. Je portais aussi sur mon
cœur ce petit billet contenant ce que je désirais pour moi:
«_O Jésus, mon divin Epoux, faites que la robe de mon baptême ne
soit jamais ternie! Prenez-moi, plutôt gué de me laisser ici-bas
souiller mon âme en commettant la plus petite faute volontaire. Que
je ne cherche et ne trouve jamais que vous seul! Que les créatures
ne soient rien pour moi, et moi, rien pour elles! Qu'aucune des
choses de la terre ne trouble ma paix._
«_O Jésus, je ne vous demande que la paix!... La paix, et surtout
l'_AMOUR _sans bornes, sans limites! Jésus! que pour vous je meure
martyre; donnez-moi le martyre du cœur ou celui du corps. Ah!
plutôt donnez-les-moi tous deux!_
«_Faites que je remplisse mes engagements dans toute leur
perfection, que personne ne s'occupe de moi, que je sois foulée aux
pieds, oubliée comme un petit grain de sable. Je m'offre à vous,
mon Bien-Aimé, afin que vous accomplissiez parfaitement en moi
votre volonté sainte, sans que jamais les créatures y puissent
mettre obstacle._»
A la fin de ce beau jour, ce fut sans tristesse que je déposai, selon
l'usage, ma couronne de roses aux pieds de la sainte Vierge; je sentais
que le temps n'emporterait pas mon bonheur...
La Nativité de Marie! quelle belle fête pour devenir l'épouse de Jésus!
C'était la _petite_ sainte Vierge d'un jour qui présentait sa _petite_
fleur au _petit_ Jésus. Ce jour-là, tout était _petit_; excepté les
grâces que j'ai reçues, excepté ma paix et ma joie en contemplant le
soir les belles étoiles du firmament, en pensant que _bientôt_ je
m'envolerais au ciel pour m'unir à mon divin Epoux, au sein d'une
allégresse éternelle.
* * * * *
Le 24 eut lieu la cérémonie de ma Prise de Voile. Cette fête fut tout
entière _voilée_ de larmes. Papa était trop malade pour venir bénir sa
reine; au dernier moment, Mgr Hugonin qui devait présider en fut empêché
lui-même; enfin, à cause de plusieurs autres circonstances encore, tout
fut tristesse et amertume... Cependant la paix, toujours la paix se
trouvait pour moi au fond du calice. Ce jour-là, Jésus permit que je ne
pusse retenir mes larmes... et mes larmes ne furent pas comprises... En
effet, j'avais supporté sans pleurer des épreuves beaucoup plus grandes;
mais alors, j'étais aidée d'une grâce puissante; tandis que, le 24,
Jésus me laissa à mes propres forces, et je montrai combien elles
étaient petites.
Huit jours après ma Prise de Voile, ma cousine, Jeanne Guérin, épousa le
Dr La Néele. Au parloir suivant, l'entendant parler des prévenances
dont elle entourait son mari, je sentis mon cœur tressaillir: «Il ne
sera pas dit, pensai-je, qu'une femme du monde fera plus pour son époux,
simple mortel, que moi pour mon Jésus bien-aimé.» Et, remplie d'une
ardeur nouvelle, je m'efforçai plus que jamais de plaire en toutes mes
actions à l'Epoux céleste, au Roi des rois qui avait bien voulu m'élever
jusqu'à son alliance divine.
Ayant vu la lettre de faire-part du mariage, je m'amusai à composer
l'invitation suivante que je lus aux novices, pour leur faire remarquer
ce qui m'avait tant frappée moi-même: combien la gloire des unions de la
terre est peu de chose, comparée aux titres d'une épouse de Jésus:
LE DIEU TOUT-PUISSANT, Créateur du ciel et de la terre, souverain
Dominateur du monde, et la TRÈS GLORIEUSE VIERGE MARIE, Reine de la
cour céleste, veulent bien vous faire part du mariage spirituel de
leur auguste Fils, JÉSUS, Roi des rois et Seigneur des seigneurs,
avec la petite THÉRÈSE Martin, maintenant Dame et Princesse des
royaumes apportés en dot par son divin Epoux: l'Enfance de Jésus et
sa Passion, d'où lui viennent ses titres de noblesse: DE
L'ENFANT-JÉSUS ET DE LA SAINTE FACE.
N'ayant pu vous inviter à la fête des Noces qui a été célébrée sur
la Montagne du Carmel, le 8 septembre 1890,--la cour céleste y
étant seule admise--vous êtes néanmoins priés de vous rendre au
Retour de Noces qui aura lieu Demain, jour de l'Eternité, auquel
jour Jésus, Fils de Dieu, viendra sur les nuées du ciel, dans
l'éclat de sa majesté, pour juger les vivants et les morts.
L'heure étant encore incertaine, vous êtes invités à vous tenir
prêts et à veiller.
Et maintenant, ma Mère, que vous dirai-je? C'est entre vos mains que je
me suis donnée à Jésus, vous me connaissez depuis mon enfance, ai-je
besoin de vous écrire mes secrets? Ah! je vous en prie, pardonnez-moi si
j'abrège beaucoup l'histoire de ma vie religieuse.
L'année qui suivit ma profession, je reçus de grandes grâces pendant la
retraite générale. Ordinairement les retraites prêchées me sont très
pénibles; mais cette fois il en fut autrement. Je m'y étais préparée par
une neuvaine fervente, il me semblait que j'allais tant souffrir! Le
Révérend Père, disait-on, s'entendait plutôt à convertir les pécheurs
qu'à faire avancer les âmes religieuses. Eh bien, je suis donc une
grande pécheresse, car le bon Dieu se servit de ce saint religieux pour
me consoler.
J'avais alors des peines intérieures de toutes sortes que je me sentais
incapable de dire; et voilà que mon âme se dilata parfaitement, je fus
comprise d'une façon merveilleuse et même devinée. Le Père me lança à
pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui
m'attiraient si fort, mais sur lesquels je n'osais avancer. Il me dit
que mes fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu: «En ce moment,
ajouta-t-il, je tiens sa place auprès de vous; eh bien, je vous affirme
de sa part qu'il est très content de votre âme.»
Oh! que je fus heureuse en écoutant ces consolantes paroles! Jamais je
n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au
bon Dieu. Cette assurance me combla de joie; elle me fit supporter
patiemment l'exil de la vie. C'était bien là, d'ailleurs, l'écho de mes
pensées intimes. Oui, je croyais depuis longtemps que le Seigneur est
plus tendre qu'une mère, et je connais à fond plus d'un cœur de mère!
Je sais qu'une mère est toujours prête à pardonner les petites
indélicatesses involontaires de son enfant. Que de fois n'en ai-je pas
fait la douce expérience? Nul reproche ne m'aurait autant touchée qu'une
seule des caresses maternelles; je suis d'une nature telle que la
crainte me fait reculer; avec l'amour, non seulement j'avance, mais je
vole!
* * * * *
Deux mois après cette retraite bénie, notre vénérée Fondatrice, Mère
Geneviève de Sainte-Thérèse, quitta notre petit Carmel pour entrer au
Carmel des Cieux.
Mais, avant de vous parler de mes impressions au moment de sa mort, je
veux, ma Mère, vous dire mon bonheur d'avoir vécu plusieurs années avec
une sainte non point inimitable, mais sanctifiée par des vertus cachées
et ordinaires. Plus d'une fois j'ai reçu d'elle de grandes consolations.
Un dimanche, en entrant à l'infirmerie pour lui faire ma petite visite,
je trouvai près d'elle deux sœurs anciennes; je me retirais
discrètement, lorsqu'elle m'appela et me dit d'un air inspiré:
«Attendez, ma petite fille, j'ai seulement un mot à vous dire: vous me
demandez toujours un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui, je vous
donne celui-ci: «_Servez Dieu avec paix et avec joie; rappelez-vous, mon
enfant, que notre Dieu est le Dieu de la paix._»
Après l'avoir simplement remerciée, je sortis, émue jusqu'aux larmes et
convaincue que le bon Dieu lui avait révélé l'état de mon âme. Ce
jour-là, j'étais extrêmement éprouvée, presque triste, dans une nuit
telle que je ne savais plus si j'étais aimée de Dieu. Mais la joie et
la consolation qui remplacèrent ces ténèbres, vous les devinez, ma Mère
chérie...
Le dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève
avait eue; elle m'assura n'en avoir reçu aucune. Alors mon admiration
fut plus grande encore, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en son
âme et la faisait agir et parler. Ah! cette sainteté-là me paraît la
plus vraie, la plus _sainte_; c'est elle que je désire, car il ne s'y
rencontre aucune illusion.
Le jour où cette vénérée Mère quitta l'exil pour la patrie, je reçus une
grâce toute particulière. C'était la première fois que j'assistais à une
mort; vraiment ce spectacle était ravissant! Mais pendant les deux
heures que je passai au pied du lit de la sainte mourante, une espèce
d'insensibilité s'était emparée de moi; j'en éprouvais de la peine,
lorsqu'au moment même de la naissance au ciel de notre Mère, ma
disposition intérieure changea complètement. En un clin d'œil, je me
sentis remplie d'une joie et d'une ferveur indicibles, comme si l'âme
bienheureuse de notre sainte Mère m'eût donné, à cet instant, une partie
de la félicité dont elle jouissait déjà; car je suis bien persuadée
qu'elle est allée droit au ciel.
Pendant sa vie, je lui dis un jour: «O ma Mère, vous n'irez pas en
purgatoire.»--«Je l'espère!» me répondit-elle avec douceur. Certainement
le bon Dieu n'a pu tromper une espérance si remplie d'humilité; toutes
les faveurs que nous avons reçues en sont la preuve.
Chaque sœur s'empressa de réclamer quelque relique de notre Mère
vénérée; et vous savez, ma Mère, celle que je conserve précieusement.
Pendant son agonie, je remarquai une larme qui scintillait à sa paupière
comme un beau diamant. Cette larme, la dernière de toutes celles qu'elle
répandit sur la terre, ne tomba pas; je la vis encore briller lorsque la
dépouille mortelle de notre Mère fut exposée au chœur. Alors,
prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir, sans être vue de
personne, et j'ai maintenant le bonheur de posséder la dernière larme
d'une sainte.
Je n'attache pas d'importance à mes rêves, d'ailleurs j'en ai rarement
de symboliques, et je me demande même comment il se fait que, pensant
toute la journée au bon Dieu, je ne m'en occupe pas davantage pendant
mon sommeil. Ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux
et la mer. Presque toujours je vois de jolis petits enfants, j'attrape
des papillons et des oiseaux comme jamais je n'en ai vu. Si mes rêves
ont une apparence poétique, vous voyez, ma Mère, qu'ils sont loin d'être
mystiques.
Une nuit, après la mort de Mère Geneviève, j'en fis un plus consolant.
Cette sainte Mère donnait à chacune de nous quelque chose qui lui avait
appartenu. Quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car ses
mains étaient vides. Me regardant alors avec tendresse, elle me dit par
trois fois: «_A vous, je laisse mon cœur._»
* * * * *
Un mois après cette mort si précieuse devant Dieu, c'est-à-dire dans les
derniers jours de l'année 1891, l'épidémie de l'influenza sévit dans la
communauté; je ne fus que légèrement atteinte et restai debout avec deux
autres sœurs. Il est impossible de se figurer l'état navrant de notre
Carmel en ces jours de deuil. Les plus malades étaient soignées par
celles qui se traînaient à peine; la mort régnait partout; et lorsqu'une
de nos sœurs avait rendu le dernier soupir, il fallait, hélas!
l'abandonner aussitôt.
Le jour de mes 19 ans fut attristé par la mort de notre vénérée Mère
Sous-Prieure; je l'assistai avec l'infirmière pendant son agonie. Cette
mort fut bientôt suivie de deux autres. Je me trouvais seule alors à la
sacristie et je me demande comment j'ai pu suffire à tout.
Un matin, au signal du réveil, j'eus le pressentiment que sœur
Madeleine n'était plus. Le dortoir[65] se trouvait dans une obscurité
complète; personne ne sortait des cellules. Je me décidai pourtant à
pénétrer dans celle de sœur Madeleine que je vis, en effet, habillée
et couchée sur sa paillasse dans l'immobilité de la mort. Je n'eus pas
la moindre frayeur; et, courant à la sacristie, j'apportai bien vite un
cierge, et lui mis sur la tête une couronne de roses. Au milieu de cet
abandon, je sentais la main du bon Dieu, son Cœur qui veillait sur
nous! C'était sans effort que nos chères sœurs passaient à une vie
meilleure; une expression de joie céleste se répandait sur leur visage,
elles semblaient reposer dans un doux sommeil.
Pendant ces longues semaines d'épreuves, je pus avoir l'ineffable
consolation de faire tous les jours la sainte communion. Ah! que c'était
doux! Jésus me gâta longtemps, plus longtemps que ses fidèles épouses.
Après l'influenza, il voulut venir à moi quelques mois encore, sans que
la communauté partageât mon bonheur. Je n'avais pas demandé cette
exception, mais j'étais bien heureuse de m'unir chaque jour à mon
Bien-Aimé.
Je l'étais aussi de pouvoir toucher aux vases sacrés, de préparer les
petits langes destinés à recevoir Jésus. Je sentais qu'il me fallait
être bien fervente, et je me rappelais souvent cette parole adressée à
un saint diacre: «_Soyez saint, vous qui touchez les vases du
Seigneur._»[66]
Que vous dirai-je, ma Mère, de mes actions de grâces en ce temps-là et
toujours? Il n'y a pas d'instants où je sois moins consolée! Et n'est-ce
pas bien naturel, puisque je ne désire pas recevoir la visite de
Notre-Seigneur pour ma satisfaction, mais uniquement pour son plaisir à
lui?
[Illustration: SŒUR THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS
_préparant les vases sacrés lorsqu'elle était sacristine_.
(D'après une photographie de juin 1890.)]
Je me représente mon âme comme un terrain libre, et je demande à la
sainte Vierge d'en ôter les décombres, qui sont les imperfections;
ensuite je la supplie de dresser elle-même une vaste tente digne du
ciel, et de l'orner de ses propres parures. Puis j'invite tous les Anges
et les Saints à venir chanter des cantiques d'amour. Il me semble alors
que Jésus est content de se voir si magnifiquement reçu; et moi, je
partage sa joie. Tout cela n'empêche pas les distractions et le sommeil
de venir m'importuner; aussi n'est-il pas rare que je prenne la
résolution de continuer mon action de grâces la journée entière, puisque
je l'ai si mal faite au chœur.
Vous voyez, ma Mère vénérée, que je suis loin de marcher par la voie de
la crainte; je sais toujours trouver le moyen d'être heureuse et de
profiter de mes misères. Notre-Seigneur lui-même m'encourage dans ce
chemin. Une fois, contrairement à mon habitude, je me sentais troublée
en me rendant à la sainte Table. Depuis plusieurs jours le nombre des
hosties n'étant pas suffisant, je n'en recevais qu'une parcelle; et, ce
matin-là, je fis cette réflexion bien peu fondée: «Si je ne reçois
aujourd'hui que la moitié d'une hostie, je vais croire que Jésus vient
comme à regret dans mon cœur!» Je m'approche... O bonheur! le prêtre,
s'arrêtant, me donna _deux hosties bien séparées_! N'était-ce pas une
douce réponse?
O ma Mère, que j'ai de sujets d'être reconnaissante envers Dieu! Je vais
vous faire encore une naïve confidence: Le Seigneur m'a montré la même
miséricorde qu'au roi Salomon. Tous mes désirs ont été satisfaits; non
seulement mes désirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais
la vanité sans l'avoir expérimentée. Ayant toujours regardé Mère Agnès
de Jésus comme mon idéal, je voulais lui ressembler en tout. La voyant
peindre de charmantes miniatures et composer de belles poésies, je
pensais que je serais heureuse de savoir peindre aussi[67], de pouvoir
exprimer mes pensées en vers et de faire du bien autour de moi.
Cependant je n'aurais pas voulu demander ces dons naturels, et mes
désirs restaient cachés au fond de mon cœur.
Jésus, caché lui aussi dans ce pauvre petit cœur, se plut à lui
montrer une fois de plus le néant de ce qui passe. Au grand étonnement
de la communauté, je réussis plusieurs travaux de peinture, je composai
des poésies, il me fut donné de faire du bien à quelques âmes. Et de
même que _Salomon se tournant vers les ouvrages de ses mains, où il
avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanité et affliction
d'esprit sous le soleil_[68], je reconnus, par expérience, que le seul
bonheur de la terre consiste à se cacher, à rester dans une totale
ignorance des choses créées. Je compris que, sans l'amour, toutes les
œuvres ne sont que néant, même les plus éclatantes. Au lieu de me
faire du mal, de blesser mon âme, les dons que le Seigneur m'a prodigués
me portent vers lui, je vois qu'il est seul immuable, seul capable de
combler mes immenses désirs.
Mais, puisque je suis sur le chapitre de mes désirs, il en est d'un
autre genre que le divin Maître s'est plu à combler encore: désirs
enfantins, semblables à celui _de la neige_ de ma prise d'habit. Vous
savez, ma Mère, combien j'aime les fleurs. En me faisant prisonnière à
quinze ans, je renonçai pour toujours au bonheur de courir dans les
campagnes émaillées des trésors du printemps. Eh bien, jamais je n'ai
possédé plus de fleurs que depuis mon entrée au Carmel!
Il est d'usage dans le monde que les fiancés offrent de jolis bouquets à
leurs fiancées; Jésus ne l'oublia pas... Je reçus à foison pour son
autel des bluets, des coquelicots, de grandes pâquerettes, toutes les
fleurs qui me ravissent le plus. Une petite fleurette de mes amies, la
nielle des blés, avait seule manqué au rendez-vous; je souhaitais
beaucoup la revoir, et voilà que dernièrement elle vint me sourire et me
montrer que, dans les moindres choses comme dans les grandes, le bon
Dieu donne le centuple dès cette vie aux âmes qui pour son amour ont
tout quitté.
Un seul désir, le plus intime de tous et le plus irréalisable pour bien
des motifs, me restait encore. Ce désir était l'entrée de Céline au
Carmel de Lisieux. Cependant j'en avais fait l'entier sacrifice,
confiant à Dieu seul l'avenir de ma sœur chérie. J'acceptais qu'elle
partît au bout du monde, s'il le fallait, mais je voulais la voir comme
moi l'épouse de Jésus. Ah! que j'ai souffert en la sachant exposée dans
le monde à des dangers qui m'avaient été inconnus! Je puis dire que mon
affection fraternelle ressemblait plutôt à un amour de mère, j'étais
remplie de dévouement et de sollicitude pour son âme. Un certain jour,
elle dut aller avec ma tante et mes cousines à une réunion mondaine. Je
ne sais pourquoi j'en éprouvai plus de peine que jamais, et je versai un
torrent de larmes, suppliant Notre-Seigneur _de l'empêcher de danser_...
Ce qui arriva justement! Il ne permit pas que sa petite fiancée pût
danser ce soir-là--bien que d'habitude elle ne fût pas embarrassée pour
le faire gracieusement.--Son cavalier s'en trouva lui-même incapable, il
ne put faire autre chose que _marcher très religieusement avec
mademoiselle_, au grand étonnement de toute l'assistance. Après quoi, ce
pauvre monsieur s'esquiva tout honteux sans oser reparaître un seul
instant de la soirée. Cette aventure, unique en son genre, me fit
grandir en confiance et me montra clairement que le signe de Jésus était
aussi posé sur le front de ma sœur bien-aimée.
Le 29 juillet 1894, le Seigneur rappela à lui mon bon père si éprouvé et
si saint! Pendant les deux ans qui précédèrent sa mort, la paralysie
étant devenue générale, mon oncle le gardait près de lui, comblant sa
douloureuse vieillesse de toutes sortes d'égards. Mais à cause de son
état d'infirmité et d'impuissance, nous ne le vîmes qu'une seule fois au
parloir pendant tout le cours de sa maladie. Ah! quelle entrevue! Au
moment de nous séparer, comme nous lui disions au revoir, il leva les
yeux et, nous montrant du doigt le ciel, il resta ainsi bien longtemps,
n'ayant pour traduire sa pensée que cette seule parole prononcée d'une
voix pleine de larmes: «_Au ciel!!!_»
Ce beau ciel étant devenu son partage, les liens qui retenaient dans le
monde _son ange consolateur_ se trouvaient rompus. Mais les anges ne
restent pas sur la terre: lorsqu'ils ont accompli leur mission ils
retournent aussitôt vers Dieu, c'est pour cela qu'ils ont des ailes!
Céline essaya donc de voler au Carmel. Hélas! les difficultés semblaient
insurmontables. Un jour, ses affaires s'embrouillant de plus en plus, je
dis à Notre-Seigneur après la sainte communion: «Vous savez, mon Jésus,
combien j'ai désiré que l'épreuve de mon père lui servît de purgatoire.
Oh! que je voudrais savoir si mes vœux sont exaucés. Je ne vous
demande pas de me parler, je vous demande seulement un signe: Vous
connaissez l'opposition de Sœur*** à l'entrée de Céline; eh bien,
si désormais elle n'y met plus d'obstacles, ce sera votre réponse, vous
me direz par là que mon père est allé droit au ciel.»
O miséricorde infinie! condescendance ineffable! Le bon Dieu, qui tient
en sa main le cœur des créatures et l'incline comme il veut, changea
les dispositions de cette sœur. La première personne que je
rencontrai aussitôt après l'action de grâces, ce fut elle-même qui,
m'appelant, les larmes aux yeux, me parla de l'entrée de Céline, ne me
témoignant plus qu'un vif désir de la voir parmi nous! Et bientôt
Monseigneur, tranchant les dernières difficultés, vous permettait, ma
Mère, sans la moindre hésitation, d'ouvrir nos portes à la petite
colombe exilée[69].
Maintenant je n'ai plus aucun désir, si ce n'est d'aimer Jésus à la
folie! Oui, c'est l'AMOUR seul qui m'attire. Je ne désire plus ni la
souffrance, ni la mort, et cependant je les chéris toutes deux!
Longtemps je les ai appelées comme des messagères de joie... J'ai
possédé la souffrance et j'ai cru toucher le rivage du ciel! J'ai cru,
dès ma plus tendre jeunesse, que _la petite fleur_ serait cueillie en
son printemps; aujourd'hui, c'est l'abandon seul qui me guide, je n'ai
point d'autre boussole. Je ne sais plus rien demander avec ardeur,
excepté l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu sur mon âme. Je
puis dire ces paroles du cantique de notre Père saint Jean de la Croix:
Dans le cellier intérieur
De mon Bien-Aimé, j'ai bu... et quand je suis sortie,
Dans toute cette plaine
Je ne connaissais plus rien,
Et je perdis le troupeau que je suivais auparavant.
Mon âme s'est employée
Avec toutes ses ressources à son service;
Je ne garde plus de troupeau,
Je n'ai plus d'autre office,
Car maintenant _tout mon exercice est d'_AIMER.
Ou bien encore:
Depuis que j'en ai l'expérience,
L'_amour_ est si puissant en œuvres
Qu'il sait tirer profit de tout,
Du bien et du mal qu'il trouve en moi,
Et transformer mon âme en soi.
O ma Mère, qu'elle est douce la voie de _l'amour_! Sans doute on peut
tomber, on peut commettre des infidélités; mais l'amour, sachant _tirer
profit de tout_, a bien vite consumé _tout_ ce qui peut déplaire à
Jésus, ne laissant plus au fond du cœur qu'une humble et profonde
paix.
Ah! que de lumières n'ai-je pas puisées dans les œuvres de saint Jean
de la Croix! A l'âge de dix-sept et dix-huit ans je n'avais pas d'autre
nourriture. Mais plus tard, les auteurs spirituels me laissèrent tous
dans l'aridité; et je suis encore dans cette disposition. Si j'ouvre un
livre, même le plus beau, le plus touchant, mon cœur se serre
aussitôt et je lis sans pouvoir comprendre; ou, si je comprends, mon
esprit s'arrête sans pouvoir méditer.
Dans cette impuissance, l'Ecriture sainte et l'Imitation viennent à mon
secours; en elles je trouve une manne cachée, solide et pure. Mais c'est
par-dessus tout l'Evangile qui m'entretient pendant mes oraisons; là je
puise tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre
toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux. Je
comprends et je sais par expérience que _le royaume de Dieu est au
dedans de nous_[70]. Jésus n'a pas besoin de livres ni de docteurs pour
instruire les âmes; lui, le Docteur des docteurs, enseigne sans bruit de
paroles. Jamais je ne l'ai entendu parler; mais je sais qu'il est en
moi. A chaque instant, il me guide et m'inspire; j'aperçois, juste au
moment où j'en ai besoin, des clartés inconnues jusque-là. Ce n'est pas
le plus souvent aux heures de prière qu'elles brillent à mes yeux, mais
au milieu des occupations de la journée.
Parfois cependant, une parole comme celle-ci--que j'ai tirée ce soir, à
la fin d'une oraison passée dans la sécheresse--vient me consoler:
«Voici le Maître que je te donne, il t'apprendra tout ce que tu dois
faire. Je veux te faire lire dans le Livre de vie où est contenue _la
science d'amour_[71].» La science d'amour! Ah! cette parole résonne
doucement à l'oreille de mon âme. Je ne désire que cette science-là!
Pour elle, _ayant donné toutes mes richesses_, comme l'épouse des
cantiques, _j'estime n'avoir rien donné_[72].
O ma Mère, après tant de grâces, ne puis-je pas chanter avec le
Psalmiste, _que le Seigneur est bon, que sa miséricorde est
éternelle_[73]! Il me semble que si toutes les créatures recevaient les
mêmes faveurs, Dieu ne serait craint de personne, mais _aimé_ jusqu'à
l'excès; par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne
commettrait la moindre faute volontaire.
Mais enfin, je comprends que toutes les âmes ne peuvent pas se
ressembler; il faut qu'il y en ait de différentes familles, afin
d'honorer spécialement chacune des perfections divines. A moi, il a
donné sa MISÉRICORDE INFINIE, et c'est à travers ce miroir ineffable que
je contemple ses autres attributs. Alors tous m'apparaissent rayonnants
d'AMOUR: _la justice_ même, plus que les autres peut-être, me semble
revêtue _d'amour_. Quelle douce joie de penser que le Seigneur est
juste, c'est-à-dire qu'il tient compte de nos faiblesses, qu'il connaît
parfaitement la fragilité de notre nature! De quoi donc aurais-je peur?
Le bon Dieu infiniment juste qui daigne pardonner avec tant de
miséricorde les fautes de l'enfant prodigue, ne doit-il pas être _juste_
aussi envers moi _qui suis toujours avec lui_[74]?
En l'année 1895, j'ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais
combien Jésus désire être aimé. Pensant un jour aux âmes qui s'offrent
comme victimes à la justice de Dieu, afin de détourner, en les attirant
sur elles, les châtiments réservés aux pécheurs, je trouvai cette
offrande grande et généreuse, mais j'étais bien loin de me sentir portée
à la faire.
«O mon divin Maître! m'écriai-je au fond de mon cœur, n'y aura-t-il
que votre justice à recevoir des hosties d'holocauste? _Votre amour
miséricordieux_ n'en a-t-il pas besoin lui aussi? De toutes parts il est
méconnu, rejeté... les cœurs auxquels vous désirez le prodiguer se
tournent vers les créatures, leur demandant le bonheur avec une
misérable affection d'un instant, au lieu de se jeter dans vos bras et
d'accepter la délicieuse fournaise de votre amour infini.
«O mon Dieu, votre amour méprisé va-t-il rester en votre Cœur? Il me
semble que si vous trouviez des âmes s'offrant comme VICTIMES
D'HOLOCAUSTE A VOTRE AMOUR, vous les consumeriez rapidement, que vous
seriez heureux de ne point comprimer les flammes de tendresse infinie
qui sont renfermées en vous.
«Si votre justice aime à se décharger, elle qui ne s'étend que sur la
terre, combien plus votre amour miséricordieux désire-t-il embraser les
âmes, puisque _votre miséricorde s'élève jusqu'aux cieux_[75]! O Jésus,
que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre petite hostie par
le feu du divin amour.»
Ma Mère, vous savez les flammes, ou plutôt les océans de grâces qui
vinrent inonder mon âme, aussitôt après ma donation du 9 juin 1895. Ah!
depuis ce jour, l'amour me pénètre et m'environne; à chaque instant,
cet _amour miséricordieux_ me renouvelle, me purifie et ne laisse en mon
cœur aucune trace de péché. Non, je ne puis craindre le purgatoire;
je sais que je ne mériterais même pas d'entrer avec les âmes saintes
dans ce lieu d'expiation; mais je sais aussi que le feu de l'amour est
plus sanctifiant que celui du purgatoire, je sais que Jésus ne peut
vouloir pour nous de souffrances inutiles, et qu'il ne m'inspirerait pas
les désirs que je ressens s'il ne voulait les combler.
[Illustration]
[Illustration: VOIE D'ENFANCE SPIRITUELLE JE SERAI TON GUIDE CONTINUEL
JE TE TRANSPORTERAI COMME EN TRIOMPHE DANS LES HAUTEURS DU CIEL Is.
LVIII.