Voyage de Rome.--Audience de S. S. Léon XIII. Réponse de
Monseigneur l'Evêque de Bayeux. Trois mois d'attente.
Trois jours après le voyage de Bayeux, je devais en faire un beaucoup
plus long: celui de la Ville éternelle. Ce dernier voyage m'a montré le
néant de tout ce qui passe. Cependant j'ai vu de splendides monuments,
j'ai contemplé toutes les merveilles de l'art et de la religion;
surtout, j'ai foulé la même terre que les saints Apôtres, la terre
arrosée du sang des Martyrs, et mon âme s'est agrandie au contact des
choses saintes.
Je suis bien heureuse d'être allée à Rome; mais je comprends les
personnes qui supposaient ce voyage entrepris par mon père dans le but
de changer mes idées de vie religieuse. Il y avait certainement de quoi
ébranler une vocation mal affermie.
Nous nous trouvâmes d'abord, ma sœur et moi, au milieu du grand monde
qui composait presque exclusivement le pèlerinage. Ah! bien loin de nous
éblouir, tous ces titres de noblesse ne nous parurent qu'une vaine
fumée. J'ai compris cette parole de l'Imitation: «_Ne poursuivez pas
cette ombre que l'on appelle un grand nom_[41].» J'ai compris que la
vraie grandeur ne se trouve point dans le nom, mais dans l'âme.
Le Prophète nous dit que _le Seigneur donnera_ UN AUTRE NOM _à ses
élus_[42]; et nous lisons dans saint Jean: «_Le vainqueur recevra une
pierre blanche, sur laquelle est écrit un_ NOM NOUVEAU _que nul ne
connaît, hors celui qui le reçoit_»[43]. C'est donc au ciel que nous
saurons nos titres de noblesse. Alors _chacun recevra de Dieu la louange
qu'il mérite_[44], et celui qui, sur la terre, aura choisi d'être le
plus pauvre, le plus inconnu pour l'amour de Notre-Seigneur, celui-là
sera le premier, le plus noble et le plus riche.
La seconde expérience que j'ai faite regarde les prêtres. Jusque-là, je
ne pouvais comprendre le but principal de la réforme du Carmel; prier
pour les pécheurs me ravissait, mais prier pour les prêtres dont les
âmes me semblaient plus pures que le cristal, cela me paraissait
étonnant! Ah! j'ai compris ma vocation en Italie. Ce n'était pas aller
chercher trop loin une aussi utile connaissance.
Pendant un mois, j'ai rencontré beaucoup de saints prêtres; et j'ai vu
que, si leur sublime dignité les élève au-dessus des Anges, ils n'en
sont pas moins des hommes faibles et fragiles. Donc, si de saints
prêtres, que Jésus appelle dans l'Evangile: _le sel de la terre_,
montrent qu'ils ont besoin de prières, que faut-il penser de ceux qui
sont tièdes? Jésus n'a-t-il pas dit encore: «_Si le sel vient à
s'affadir, avec quoi l'assaisonnera-t-on?_»[45]
O ma Mère, qu'elle est belle notre vocation! C'est à nous, c'est au
Carmel de conserver le sel de la terre! Nous offrons nos prières et nos
sacrifices pour les apôtres du Seigneur; nous devons être nous-mêmes
leurs apôtres, tandis que, par leurs paroles et leurs exemples, ils
évangélisent les âmes de nos frères. Quelle noble mission est la nôtre!
Mais je dois en rester là, je sens que, sur ce sujet, ma plume ne
s'arrêterait jamais...
* * * * *
Je vais, ma Mère chérie, vous raconter mon voyage avec quelques détails:
Le 4 novembre, à trois heures du matin, nous traversions la ville de
Lisieux encore ensevelie dans les ombres de la nuit. Bien des
impressions passèrent en mon âme: je me sentais aller vers l'inconnu, je
savais que de grandes choses m'attendaient là-bas!
Arrivés à Paris, mon père nous en fit visiter toutes les merveilles;
pour moi, je n'en trouvai qu'une seule: _Notre-Dame des Victoires_. Ce
que j'éprouvai dans son sanctuaire, je ne pourrais le dire. Les grâces
qu'elle m'accorda ressemblaient à celles de ma première Communion:
j'étais remplie de paix et de bonheur... C'est là que ma Mère, la Vierge
Marie, _me dit clairement que c'était bien elle qui m'avait souri et
m'avait guérie_. Avec quelle ferveur je la suppliai de me garder
toujours et de réaliser mon rêve, en me cachant à l'ombre de son manteau
virginal! Je lui demandai encore d'éloigner de moi toutes les occasions
de péché.
Je n'ignorais pas que, pendant mon voyage, il se rencontrerait bien des
choses capables de me troubler; n'ayant aucune connaissance du mal, je
craignais de le découvrir. Je n'avais pas expérimenté que _tout est pur
pour les purs_[46], que l'âme simple et droite ne voit de mal à rien,
puisque le mal n'existe que dans les cœurs impurs, et non dans les
objets insensibles. Je priai aussi saint Joseph de veiller sur moi;
depuis mon enfance, ma dévotion pour lui se confondait avec mon amour
pour la très sainte Vierge. Chaque jour, je récitais la prière: «_O
saint Joseph, père et protecteur des vierges..._» Il me semblait donc
être bien protégée et tout à fait à l'abri du danger.
Après notre consécration au Sacré-Cœur, dans la basilique de
Montmartre, nous partîmes de Paris, le 7 novembre. Comme il s'agissait
de mettre chaque compartiment de wagon sous le vocable d'un saint, il
était convenu de décerner cet honneur à l'un des prêtres qui habitaient
ce compartiment: soit en adoptant son patron ou celui de sa paroisse.
Et voici qu'en présence de tous les pèlerins, nous entendîmes appeler le
nôtre: _Saint Martin_. Mon père, très sensible à cette délicatesse, alla
remercier immédiatement Mgr Legoux, grand Vicaire de Coutances et
directeur du pèlerinage. Depuis, plusieurs personnes ne l'appelaient pas
autrement que _monsieur Saint Martin_.
M. l'abbé Révérony examinait soigneusement toutes mes actions; je
l'apercevais de loin qui m'observait. A table, lorsque je n'étais pas en
face de lui, il trouvait moyen de se pencher pour me voir et
m'entendre. Je pense qu'il dut être satisfait de son examen; car, à la
fin du voyage, il parut bien disposé en ma faveur. Je dis, _à la fin_,
parce qu'à Rome il fut loin de me servir d'avocat, comme je le dirai
bientôt.--Néanmoins, je ne voudrais pas faire croire qu'il voulût me
tromper, en n'agissant plus d'après les bonnes intentions manifestées à
Bayeux. Je suis persuadée, au contraire, qu'il resta toujours pour moi
rempli de bienveillance; s'il contraria mes désirs, ce fut uniquement
pour m'éprouver.
* * * * *
Avant d'atteindre le but de notre pèlerinage, nous traversâmes la Suisse
avec ses hautes montagnes dont le sommet neigeux se perd dans les
nuages, ses cascades, ses vallées profondes remplies de fougères
gigantesques et de bruyères roses.
Ma Mère bien-aimée, que ces beautés de la nature, répandues ainsi à
profusion, ont fait de bien à mon âme! Comme elles l'ont élevée vers
Celui qui s'est plu à jeter de pareils chefs-d'œuvre sur une terre
d'exil qui ne doit durer qu'un jour!
Parfois nous étions emportés jusqu'au sommet des montagnes: à nos pieds,
des précipices dont le regard ne pouvait sonder la profondeur,
semblaient vouloir nous engloutir. Plus loin, nous traversions un
village charmant avec ses chalets et son gracieux clocher, au-dessus
duquel se balançaient mollement de légers nuages. Ici, c'était un vaste
lac aux flots calmes et purs, dont la teinte azurée se mêlait aux feux
du couchant.
Comment dire mes impressions devant ce spectacle si poétique et si
grandiose? Je pressentais les merveilles du ciel... La vie religieuse
m'apparaissait telle qu'elle est, avec ses assujettissements, ses petits
sacrifices quotidiens accomplis dans l'ombre. Je comprenais combien
alors il devient facile de se replier sur soi-même, d'oublier le but
sublime de sa vocation; et je me disais: «Plus tard, à l'heure de
l'épreuve, lorsque, prisonnière au Carmel, je ne pourrai voir qu'un
petit coin du ciel, je me souviendrai d'aujourd'hui; ce tableau me
donnera du courage. Je ne ferai plus cas de mes petits intérêts en
pensant à la grandeur, à la puissance de Dieu; je l'aimerai uniquement
et n'aurai pas le malheur de m'attacher à des pailles, maintenant que
mon cœur entrevoit ce qu'il réserve à ceux qui l'aiment.»
* * * * *
Après avoir contemplé les œuvres de Dieu, je pus admirer aussi celles
de ses créatures. La première ville d'Italie que nous visitâmes fut
Milan. Sa cathédrale en marbre blanc, avec ses statues assez nombreuses
pour former un peuple, devint pour nous l'objet d'une étude
particulière.
Laissant les dames timides se cacher le visage dans leurs mains, après
avoir gravi les premiers degrés de l'édifice, nous suivîmes, Céline et
moi, les pèlerins les plus hardis, et atteignîmes le dernier clocheton,
ayant ensuite le plaisir de voir à nos pieds la ville de Milan tout
entière, dont les habitants ressemblaient à de petites fourmis.
Descendues de notre piédestal, nous commençâmes nos promenades en
voiture qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours du
désir de rouler sans fatigue.
Le Campo Santo nous ravit. Ses statues de marbre blanc, qu'un ciseau de
génie semble avoir animées, sont semées sur le vaste champ des morts,
avec une sorte de négligence qui ne manque point de charme. On serait
presque tenté de consoler les personnages allégoriques qui vous
entourent. Leur expression est si vraie de douleur calme et chrétienne!
Et quels chefs-d'œuvre! Ici, c'est un enfant qui jette des fleurs sur
la tombe de son père; on oublie la pesanteur du marbre: les pétales
délicats semblent glisser entre ses doigts. Ailleurs, le voile léger
des veuves et les rubans dont sont ornés les cheveux des jeunes filles
paraissent flotter au gré du vent.
Nous ne trouvions pas de paroles pour exprimer notre admiration;
lorsqu'un vieux monsieur _français_, qui nous suivait partout,
regrettant sans doute de ne pouvoir partager nos sentiments, dit avec
mauvaise humeur: «Ah! que les Français sont donc enthousiastes!» Je
crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui. Loin
d'être heureux de son voyage, toujours des plaintes sortaient de sa
bouche: il était mécontent des villes, des hôtels, des personnes, de
tout.
Souvent, mon père, qui se trouvait bien n'importe où,--étant d'un
caractère diamétralement opposé à celui de son désobligeant
voisin--essayait de le réjouir, lui offrait sa place en voiture et
ailleurs, lui montrait, avec sa grandeur d'âme habituelle, le bon côté
des choses; rien ne le déridait! Que nous avons vu de personnages
différents! Quelle intéressante étude que celle du monde, quand on est à
la veille de le quitter!
* * * * *
A Venise, la scène changea complètement. Au lieu du tumulte des grandes
cités, on n'entend, au milieu du silence, que les cris des gondoliers et
le murmure de l'onde agitée par les rames. Cette ville a bien ses
charmes, mais elle est triste. Le palais des doges avec toutes ses
splendeurs est triste lui-même. Depuis longtemps, l'écho de ses voûtes
sonores ne répète plus la voix des gouverneurs, prononçant des arrêts de
vie ou de mort dans les salles que nous avons traversées. Ils ont cessé
de souffrir, les malheureux condamnés, enterrés vivants dans les
oubliettes obscures.
En visitant ces affreuses prisons, je me croyais au temps des martyrs.
Cet asile ténébreux, je l'aurais avec joie choisi pour demeure, s'il se
fût agi de confesser ma foi; mais bientôt la voix du guide me tira de
ma rêverie, et je passai sur _le pont des soupirs_, ainsi appelé à cause
des soupirs de soulagement des pauvres prisonniers, en se voyant
délivrés de l'horreur des souterrains auxquels ils préféraient la mort.
Après avoir dit adieu à Venise, nous vénérâmes à Padoue la langue de
saint Antoine; puis, à Bologne, le corps de sainte Catherine, dont le
visage conserve l'empreinte du baiser de l'Enfant Jésus.
* * * * *
Je me vis avec bonheur sur la route de Lorette. Que la sainte Vierge a
bien choisi cet endroit pour y déposer sa Maison bénie! Là, tout est
pauvre, simple et primitif: les femmes ont conservé le gracieux costume
italien, et n'ont pas, comme celles des autres villes, adopté la mode de
Paris. Enfin, Lorette m'a charmée.
Que dirai-je de la sainte Maison? Mon émotion fut bien profonde en me
trouvant sous le même toit que la sainte Famille, en contemplant les
murs sur lesquels Notre-Seigneur avait fixé ses yeux divins, en foulant
la terre que saint Joseph avait arrosée de ses sueurs, où Marie avait
porté Jésus dans ses bras, après l'avoir porté dans son sein virginal.
J'ai vu la petite chambre de l'Annonciation. J'ai déposé mon chapelet
dans l'écuelle de l'Enfant Jésus. Que ces souvenirs sont ravissants!
Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jésus _dans sa
maison_ et de devenir ainsi son temple vivant, au lieu même qu'il avait
honoré de sa divine présence. Suivant l'usage romain, la sainte
Eucharistie ne se conserve dans chaque église que sur un autel; et, là
seulement, les prêtres la distribuent aux fidèles. A Lorette, cet autel
se trouve dans la basilique où la sainte Maison est renfermée, comme un
diamant précieux, en un écrin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre
affaire. C'était dans le _diamant_, et non dans l'écrin, que nous
voulions recevoir le Pain des Anges. Mon père, avec sa douceur
ordinaire, suivit les pèlerins, tandis que ses filles moins soumises se
dirigeaient vers la _santa Casa_.
Par un privilège spécial, un prêtre se disposait à y célébrer sa messe;
nous lui confiâmes notre désir. Immédiatement, ce prêtre dévoué demanda
deux petites hosties qu'il plaça sur sa patène, et vous devinez, ma
Mère, le bonheur ineffable de cette communion! Les paroles sont
impuissantes à le traduire. Que sera-ce donc quand nous communierons
éternellement dans la demeure du Roi des cieux? Alors nous ne verrons
plus finir notre joie, il n'y aura plus pour l'assombrir la tristesse du
départ, il ne sera pas nécessaire de gratter furtivement, comme nous
l'avons fait, les murs sanctifiés par la présence divine; puisque sa
maison sera la nôtre pendant tous les siècles.
Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la
montrer, pour nous faire aimer la pauvreté et la vie cachée; celle qu'il
nous réserve est son palais de gloire, où nous ne le verrons plus voilé
sous l'apparence d'un enfant ou d'un peu de pain, mais tel qu'il est
dans l'éclat de sa splendeur infinie!
* * * * *
Maintenant, c'est de Rome que je vais parler: de Rome, où je croyais
rencontrer la consolation; où, hélas! je trouvai la croix! A notre
arrivée, il faisait nuit; et, m'étant endormie dans le wagon, je fus
réveillée au cri des employés de la gare, répété avec enthousiasme par
les pèlerins: _Roma! Roma!_ Ce n'était pas un rêve, j'étais à Rome!
Notre première journée, peut-être la plus délicieuse, se passa hors les
murs. Là, tous les monuments ont conservé leur antique cachet; tandis
qu'au centre de Rome, devant les hôtels et les magasins, on pourrait se
croire à Paris.
Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laissé un souvenir
particulièrement embaumé. Comment pourrais-je traduire l'impression qui
me fit tressaillir devant le Colysée? Je la voyais donc enfin cette
arène, où tant de martyrs avaient versé leur sang pour Jésus! Déjà je
m'apprêtais à baiser la terre sanctifiée par leurs combats glorieux.
Mais quelle déception! Le sol ayant été exhaussé, la véritable arène est
ensevelie à huit mètres environ de profondeur. Par suite des fouilles,
le centre n'est qu'un amas de décombres; une barrière infranchissable en
défend l'entrée. D'ailleurs, personne n'ose pénétrer au sein de ces
ruines dangereuses.
Fallait-il être venue à Rome sans descendre au Colysée?--Non, c'était
impossible! Je n'écoutais plus déjà les explications du guide; une seule
pensée m'occupait: descendre dans l'arène!
Il est dit dans le saint Evangile, que Madeleine restant toujours auprès
du Tombeau, et se baissant à plusieurs reprises pour regarder à
l'intérieur, finit par voir deux anges. Comme elle, continuant de me
baisser, je vis, non pas deux anges, mais ce que je cherchais; et,
poussant un cri de joie, je dis à ma sœur: «Viens! suis-moi, nous
allons pouvoir passer!» Aussitôt nous nous élançons, escaladant les
ruines qui croulaient sous nos pas; tandis que mon père, étonné de notre
audace, nous appelait de loin. Mais nous n'entendions plus rien.
De même que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du
péril, ainsi notre joie grandissait en proportion de notre fatigue et du
danger que nous affrontions pour atteindre le but de nos désirs.
Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté le guide. Se rappelant
qu'il venait de signaler un certain petit pavé croisé, comme étant
l'endroit où combattaient les martyrs, elle se mit à le chercher.
L'ayant trouvé bientôt, et nous étant agenouillées sur cette terre
bénie, nos âmes se confondirent en une même prière..... Mon cœur
battait bien fort lorsque j'approchai mes lèvres de la poussière
empourprée du sang des premiers chrétiens. Je demandai la grâce d'être
aussi martyre pour Jésus, et je sentis au fond de mon âme que j'étais
exaucée.
Tout ceci dura très peu de temps. Après avoir ramassé quelques pierres,
nous nous dirigeâmes vers les murs pour recommencer notre périlleuse
entreprise. Mon père nous voyant si heureuses ne put nous gronder; je
m'aperçus même qu'il était fier de notre courage.
* * * * *
Après le Colysée, nous visitâmes les Catacombes. Là, Céline et Thérèse
trouvèrent le moyen de se coucher ensemble jusqu'au fond de l'ancien
tombeau de sainte Cécile, et prirent de la terre sanctifiée par ses
reliques bénies.
Avant ce voyage, je n'avais pour cette sainte aucune dévotion
particulière; mais en visitant sa maison, le lieu de son martyre, en
l'entendant proclamer «reine de l'harmonie», à cause du chant virginal
qu'elle fit entendre au fond de son cœur à son Epoux céleste, je
sentis pour elle plus que de la dévotion: une véritable tendresse
d'amie. Elle devint ma sainte de prédilection, ma confidente intime. Ce
qui surtout me ravissait en elle, c'étaient son abandon, sa confiance
illimitée, qui l'ont rendue capable de _virginiser_ des âmes n'ayant
jamais désiré que les joies de la vie présente. Sainte Cécile est
semblable à l'épouse des Cantiques. En elle, je vois _un chœur dans
un camp d'armée_[47]. Sa vie n'a été qu'un chant mélodieux au milieu
même des plus grandes épreuves; et cela ne m'étonne pas, puisque
_l'Evangile sacré reposait sur son cœur_[48], et que dans son cœur
reposait l'Epoux des vierges.
La visite à l'église de Sainte-Agnès me fut aussi bien douce. Là, je
retrouvais une amie d'enfance. J'essayai, mais sans succès, d'obtenir
une de ses reliques afin de la rapporter à ma petite mère Agnès de
Jésus. Les hommes me refusant, le bon Dieu se mit de la partie: une
petite pierre de marbre rouge, se détachant d'une riche mosaïque dont
l'origine remonte au temps de la douce martyre, vint tomber à mes pieds.
N'était-ce pas charmant? Sainte Agnès me donnait elle-même un souvenir
de sa maison!
* * * * *
Six jours se passèrent à contempler les principales merveilles de Rome;
et le septième, je vis la plus grande de toutes: LÉON XIII. Ce jour, je
le désirais et le redoutais à la fois, de lui dépendait ma vocation; car
je n'avais reçu aucune réponse de Monseigneur, et la permission du
Saint-Père devenait mon unique planche de salut. Mais, pour obtenir
cette permission, il fallait la demander! Il fallait devant plusieurs
cardinaux, archevêques et évêques, _oser parler au Pape_! Cette seule
pensée me faisait trembler.
Ce fut le dimanche matin, 20 novembre, que nous entrâmes au Vatican dans
la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures nous assistions à sa
messe; et, pendant le saint Sacrifice, il nous montra par son ardente
piété, digne du Vicaire de Jésus-Christ, qu'il était véritablement le
_saint Père_.
L'Evangile de ce jour contenait ces ravissantes paroles: «_Ne craignez
rien, petit troupeau; car il a plu à mon Père de vous donner son
royaume._»[49] Et mon cœur s'abandonnait à la confiance la plus vive.
Non, je ne craignais pas, j'espérais que le royaume du Carmel
m'appartiendrait bientôt. Je ne pensais pas alors à ces autres paroles
de Jésus: «_Je vous prépare mon royaume comme mon Père me l'a
préparé._»[50]--C'est-à-dire, je vous réserve des croix et des
épreuves; ainsi vous deviendrez digne de posséder mon royaume.--«_Il a
été nécessaire que le Christ souffrît avant d'entrer dans sa gloire[51].
Si vous désirez prendre place à ses côtés, buvez le calice qu'il a bu
lui-même._»[52]
Après la messe d'action de grâces qui suivit celle de Sa Sainteté,
l'audience commença.
Léon XIII était assis sur un fauteuil élevé, vêtu simplement d'une
soutane blanche et d'un camail de même couleur. Près de lui se tenaient
des prélats et autres grands dignitaires ecclésiastiques. Suivant le
cérémonial, chaque pèlerin s'agenouillait à son tour, baisait d'abord le
pied, puis la main de l'auguste Pontife, et recevait sa bénédiction;
ensuite deux gardes-nobles le touchant du doigt, lui indiquaient par là
de se lever pour passer dans une autre salle et donner sa place au
suivant.
Personne ne disait mot; mais j'étais bien résolue à parler quand, tout à
coup, M. l'abbé Révérony qui se tenait à la droite de Sa Sainteté, nous
fit avertir bien haut _qu'il défendait absolument de parler au
Saint-Père_. Je me tournai vers Céline, l'interrogeant du regard; mon
cœur battait à se rompre...--«_Parle!_» me dit-elle.
Un instant après, j'étais aux genoux du Pape. Ayant baisé sa mule, il me
présenta la main. Alors, levant vers lui mes yeux baignés de larmes, je
le suppliai en ces termes:
«Très Saint Père, j'ai une grande grâce à vous demander!»
Aussitôt, baissant la tête jusqu'à moi, son visage toucha presque le
mien; on eût dit que ses yeux noirs et profonds voulaient me pénétrer
jusqu'à l'intime de l'âme.
«Très Saint Père, répétai-je, en l'honneur de votre Jubilé,
_permettez-moi d'entrer au Carmel à quinze ans_!»