«Qu as tu ma petite reine?... confie-moi cela...»
A travers mes larmes je parlai du Carmel...
A travers mes larmes je parlai du Carmel, de mes désirs d'entrer
bientôt; alors il pleura lui-même! Toutefois, il ne me dit rien qui pût
me détourner de ma vocation; il me fit simplement remarquer que j'étais
encore bien jeune pour prendre une détermination aussi grave; et, comme
j'insistais, défendant bien ma cause, mon incomparable père avec sa
droite et généreuse nature fut bientôt convaincu. Nous continuâmes
longtemps notre promenade; mon cœur était soulagé, papa ne versait
plus de larmes. Il me parla comme un saint. S'approchant d'un mur peu
élevé, il me montra de petites fleurs blanches, semblables à des lis en
miniature; et, prenant une de ces fleurs, il me la donna, m'expliquant
avec quel soin le Seigneur l'avait fait éclore et conservée jusqu'à ce
jour.
Je croyais écouter mon histoire tant la ressemblance était frappante
entre la petite fleur et la petite Thérèse. Je reçus cette fleurette
comme une relique; et je vis qu'en voulant la cueillir, mon père avait
enlevé toutes ses racines sans les briser: elle paraissait destinée à
vivre encore dans une autre terre plus fertile. Cette même action, papa
venait de la faire pour moi, en me permettant de quitter, pour la
montagne du Carmel, la douce vallée témoin de mes premiers pas dans la
vie.
Je collai ma petite fleur blanche sur une image de Notre-Dame des
Victoires: la sainte Vierge lui sourit, et le petit Jésus semble la
tenir dans sa main. C'est là qu'elle est encore, seulement la tige s'est
brisée tout près de la racine. Le bon Dieu, sans doute, veut me dire par
là qu'il brisera bientôt les liens de sa petite fleur et ne la laissera
pas se faner sur la terre...
Après avoir obtenu le consentement de mon père, je croyais pouvoir
m'envoler sans crainte au Carmel. Hélas! mon oncle, après avoir entendu
à son tour mes confidences, déclara que cette entrée à quinze ans, dans
un ordre austère, lui paraissait contre la prudence humaine; que ce
serait faire tort à la religion de laisser une enfant embrasser une
pareille vie. Il ajouta qu'il allait y mettre de son côté toute
l'opposition possible, et qu'à moins d'un miracle, il ne changerait pas
d'avis.
Je m'aperçus que tous les raisonnements étaient inutiles, et je me
retirai, le cœur plongé dans la plus profonde amertume. Ma seule
consolation était la prière; je suppliais Jésus de faire le miracle
demandé, puisqu'à ce prix seulement je pouvais répondre à son appel. Un
temps assez long s'écoula; mon oncle ne semblait plus se souvenir de
notre entretien; mais j'ai su plus tard que, tout au contraire, je le
préoccupais beaucoup.
Avant de faire luire sur mon âme un rayon d'espérance, le Seigneur
voulut m'envoyer un autre martyre bien douloureux qui dura trois jours.
Oh! jamais je n'ai si bien compris la peine amère de la sainte Vierge et
de saint Joseph, cherchant à travers les rues de Jérusalem le divin
Enfant Jésus. Je me trouvais dans un désert affreux; ou plutôt mon âme
ressemblait au fragile esquif livré sans pilote à la merci des flots
orageux. Je le sais, Jésus était là, dormant sur ma nacelle, mais
comment le voir au milieu d'une si sombre nuit? Si l'orage avait éclaté
ouvertement, un éclair eût peut-être sillonné mes nuages. Sans doute,
c'est une bien triste lueur que celle des éclairs; cependant, à leur
clarté, j'aurais aperçu un instant le Bien-Aimé de mon cœur.
Mais non... c'était la nuit! la nuit profonde, le délaissement complet,
une véritable mort! Comme le divin Maître, au Jardin de l'Agonie, je me
sentais seule, ne trouvant de consolation ni du côté de la terre, ni du
côté des cieux. La nature semblait prendre part à ma tristesse amère:
pendant ces trois jours, le soleil ne montra pas un seul de ses rayons
et la pluie tomba par torrents. J'en fis toujours la remarque: dans
toutes les circonstances de ma vie la nature était l'image de mon âme.
Quand je pleurais, le ciel pleurait avec moi; quand je jouissais, l'azur
du firmament ne se trouvait obscurci d'aucun nuage.
Le quatrième jour qui se trouvait un samedi, j'allai voir mon oncle.
Quelle ne fut pas ma surprise en le trouvant tout changé à mon égard!
D'abord, sans que je lui en eusse témoigné le désir, il me fit entrer
dans son cabinet; puis, commençant par m'adresser de doux reproches sur
ma manière d'être, un peu gênée avec lui, il me dit que le miracle exigé
n'était plus nécessaire; qu'ayant prié le bon Dieu de lui donner une
simple inclination de cœur, il venait de l'obtenir. Je ne le
reconnaissais plus. Il m'embrassa avec la tendresse d'un père, ajoutant
d'un ton bien ému: «Va en paix, ma chère enfant, tu es une petite fleur
privilégiée que le Seigneur veut cueillir, je ne m'y opposerai pas.»
Avec quelle allégresse je repris le chemin des Buissonnets _sous le beau
ciel dont les nuages s'étaient complètement dissipés_! Dans mon âme
aussi la nuit avait cessé. Jésus se réveillant m'avait rendu la joie, je
n'entendais plus le bruit des vagues: au lieu du vent de l'épreuve, une
brise légère enflait ma voile et je me croyais au port! Hélas! plus d'un
orage devait encore s'élever, me faisant craindre à certaines heures, de
m'être éloignée sans retour du rivage si ardemment désiré.
Après avoir obtenu le consentement de mon oncle, j'appris par vous, ma
Mère vénérée, que M. le Supérieur du Carmel ne me permettait pas
d'entrer avant l'âge de vingt et un ans. Personne n'avait pensé à cette
opposition, la plus grave, la plus invincible de toutes. Cependant, sans
perdre courage, j'allai moi-même avec mon père lui exposer mes désirs.
Il me reçut très froidement, et rien ne put changer ses dispositions.
Nous le quittâmes enfin sur un _non_ bien arrêté: «Toutefois,
ajouta-t-il, je ne suis que le délégué de Monseigneur; s'il permet cette
entrée, je n'aurai plus rien à dire.» En sortant du presbytère, nous
nous trouvâmes _sous une pluie torrentielle_; hélas! de gros nuages
aussi chargeaient le firmament de mon âme. Papa ne savait comment me
consoler. Il me promit de me conduire à Bayeux si je le désirais;
j'acceptai avec reconnaissance.
Bien des événements se passèrent avant qu'il nous fût possible
d'accomplir ce voyage. A l'extérieur, ma vie paraissait la même:
j'étudiais, et surtout je grandissais dans l'amour du bon Dieu. J'avais
parfois des élans, de véritables transports...
Un soir, ne sachant comment dire à Jésus que je l'aimais et combien je
désirais qu'il fût partout servi et glorifié, je pensai avec douleur
qu'il ne monterait jamais des abîmes de l'enfer un seul acte d'amour.
Alors je m'écriai que, de bon cœur, je consentirais à me voir plongée
dans ce lieu de tourments et de blasphèmes, pour qu'il y fût aimé
éternellement. Cela ne pourrait le glorifier, puisqu'il ne désire que
notre bonheur; mais, quand on aime, on éprouve le besoin de dire mille
folies. Si je parlais ainsi, ce n'était pas que le ciel n'excitât mon
envie; mais alors, mon ciel à moi n'était autre que _l'amour_, et je
sentais, dans mon ardeur, que rien ne pourrait me détacher de l'objet
divin qui m'avait ravie...
* * * * *
Vers cette époque, Nôtre-Seigneur me donna la consolation de voir de
près des âmes d'enfants. Voici en quelle circonstance: pendant la
maladie d'une pauvre mère de famille, je m'occupai beaucoup de ses deux
petites filles dont l'aînée n'avait pas six ans. C'était un vrai plaisir
pour moi de voir avec quelle candeur elles ajoutaient foi à tout ce que
je leur disais. Il faut que le saint baptême dépose dans les âmes un
germe bien profond des vertus théologales puisque, dès l'enfance,
l'espoir des biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices.
Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien conciliantes entre
elles, au lieu de leur promettre des jouets et des bonbons, je leur
parlais des récompenses éternelles que le petit Jésus donnera aux
enfants sages. L'aînée, dont la raison commençait à se développer, me
regardait avec une expression de vive joie et me faisait mille questions
charmantes sur le petit Jésus et son beau ciel. Elle me promettait
ensuite avec enthousiasme de toujours céder à sa sœur, ajoutant que,
jamais de sa vie, elle n'oublierait les leçons de «la grande
demoiselle»--c'est ainsi qu'elle m'appelait.
Considérant ces âmes innocentes, je les comparais à une cire molle sur
laquelle on peut graver toute empreinte; celle du mal, hélas! comme
celle du bien; et je compris la parole de Jésus: _Qu'il vaudrait mieux
être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits
enfants_[39]. Ah! que d'âmes arriveraient à une haute sainteté si, dès
le principe, elles étaient bien dirigées!
Je le sais, Dieu n'a besoin de personne pour accomplir son œuvre de
sanctification; mais, comme il permet à un habile jardinier d'élever des
plantes rares et délicates, lui donnant à cet effet la science
nécessaire, tout en se réservant le soin de féconder; ainsi veut-il être
aidé dans sa divine culture des âmes. Qu'arriverait-il si un
horticulteur maladroit ne greffait pas bien ses arbres? s'il ne savait
pas reconnaître la nature de chacun et voulait faire éclore, par
exemple, des roses sur un pêcher?
Cela me fait souvenir qu'autrefois, parmi mes oiseaux, j'avais un serin
qui chantait à ravir; j'avais aussi un petit linot auquel je prodiguais
des soins particuliers, l'ayant adopté à sa sortie du nid. Ce pauvre
petit prisonnier, privé des leçons de musique de ses parents et
n'entendant du matin au soir que les joyeuses roulades du serin, voulut
l'imiter un beau jour.--Difficile entreprise pour un linot!--C'était
charmant de voir les efforts de ce pauvre petit, dont la douce voix eut
bien du mal à s'accorder avec les notes vibrantes de son maître. Il y
arriva cependant, à ma grande surprise, et son chant devint absolument
le même que celui du serin.
O ma Mère, vous savez qui m'a appris à chanter dès l'enfance! Vous savez
quelles voix m'ont charmée! Et maintenant j'espère un jour, malgré ma
faiblesse, redire éternellement le cantique d'amour dont j'ai entendu
bien des fois moduler ici-bas les notes harmonieuses.
* * * * *
Mais où en suis-je? Ces réflexions m'ont entraînée trop loin... Je
reprends vite le récit de ma vocation.
Le 31 octobre 1887, je partis pour Bayeux, seule avec mon père, le
cœur rempli d'espérance, mais aussi bien émue à la pensée de me
présenter à l'évêché. Pour la première fois de ma vie, je devais aller
faire une visite sans être accompagnée de mes sœurs; et cette visite
était à un Evêque! Moi qui n'avais jamais besoin de parler que pour
répondre aux questions qui m'étaient adressées, je devais expliquer et
développer les raisons qui me faisaient solliciter mon entrée au Carmel,
afin de donner des preuves de la solidité de ma vocation.
Qu'il m'en a coûté pour surmonter à ce point ma timidité! Oh! c'est bien
vrai que _jamais l'amour ne trouve d'impossibilité, parce qu'il se croit
tout possible et tout permis_[40]. C'était bien, en effet, le seul
amour de Jésus qui pouvait me faire braver ces difficultés et celles qui
suivirent; car je devais acheter mon bonheur par de grandes épreuves.
Aujourd'hui, sans doute, je trouve l'avoir payé bien peu cher, et je
serais prête à supporter des peines mille fois plus amères pour
l'acquérir, si je ne l'avais pas encore.
_Les cataractes du ciel semblaient ouvertes_ quand nous arrivâmes à
l'évêché. M. l'abbé Révérony, Vicaire général, qui lui-même avait fixé
la date du voyage, se montra très aimable, bien qu'un peu étonné.
Apercevant des larmes dans mes yeux, il me dit: «Ah! je vois des
diamants, il ne faut pas les montrer à Monseigneur!»
Nous traversâmes alors de grands salons où je me faisais l'effet d'une
petite fourmi et me demandais ce que j'allais oser dire! Monseigneur se
promenait en ce moment dans une galerie, avec deux prêtres; je vis M. le
Grand Vicaire échanger avec lui quelques mots, et revenir en sa
compagnie dans l'appartement où nous attendions. Là, trois énormes
fauteuils étaient placés devant la cheminée où pétillait un feu ardent.
En voyant entrer Monseigneur, mon père se mit à genoux près de moi pour
recevoir sa bénédiction, puis Sa Grandeur nous fit asseoir. M. Révérony
me présenta le fauteuil du milieu: je m'excusai poliment; il insista, me
disant de montrer si j'étais capable d'obéir. Aussitôt je m'exécutai
sans la moindre réflexion, et j'eus la confusion de lui voir prendre une
chaise, tandis que je me trouvais enfoncée dans un siège monumental où
quatre comme moi auraient été à l'aise--plus à l'aise que moi, car
j'étais loin d'y être!--J'espérais que mon père allait parler; mais il
me dit d'expliquer le but de notre visite. Je le fis le plus éloquemment
possible, tout en comprenant très bien qu'un simple mot du Supérieur
m'eût plus servi que mes raisons. Hélas! son opposition ne plaidait
guère en ma faveur.
Monseigneur me demanda s'il y avait longtemps que je désirais le Carmel.
«Oh! oui, Monseigneur, bien longtemps.
--Voyons, reprit en riant M. Révérony, il ne peut toujours pas y avoir
quinze ans de cela!
--C'est vrai, répondis-je, mais il n'y a pas beaucoup d'années à
retrancher; car j'ai désiré me donner au bon Dieu dès l'âge de trois
ans.»
Monseigneur, croyant être agréable à mon père, essaya de me faire
comprendre que je devais rester quelque temps encore près de lui.
Quelles ne furent pas la surprise et l'édification de Sa Grandeur de
voir alors papa prendre mon parti! ajoutant, d'un air plein de bonté,
que nous devions aller à Rome avec le pèlerinage diocésain et que je
n'hésiterais pas à parler au Saint-Père, si je n'obtenais auparavant la
permission sollicitée.
Cependant, un entretien avec le Supérieur fut exigé comme indispensable,
avant de nous donner aucune décision. Je ne pouvais rien entendre qui me
fît plus de peine; car je connaissais son opposition formelle et bien
arrêtée. Aussi, sans tenir compte de la recommandation de M. l'abbé
Révérony, je fis plus que _montrer des diamants_ à Monseigneur, _je lui
en donnai_. Je vis bien qu'il était touché; il me fit des caresses comme
jamais, paraît-il, aucune enfant n'en avait reçu de lui.
«Tout n'est pas perdu, ma chère petite, me dit-il; mais je suis bien
content que vous fassiez avec votre bon père le voyage de Rome: vous
affermirez ainsi votre vocation. Au lieu de pleurer, vous devriez vous
réjouir! D'ailleurs, la semaine prochaine je vais aller à Lisieux; je
parlerai de vous à M. le Supérieur, et, certainement, vous recevrez ma
réponse en Italie.»
Sa Grandeur nous conduisit ensuite jusqu'au jardin; mon père l'intéressa
beaucoup en lui racontant que, ce matin même, afin de paraître plus
âgée, je m'étais relevé les cheveux. Ceci ne fut pas perdu! Aujourd'hui,
je le sais, Monseigneur ne parle à personne de _sa petite fille_, sans
raconter l'histoire des cheveux.--J'aurais préféré, je l'avoue, que
cette révélation ne se fît point. M. le Grand Vicaire nous accompagna
jusqu'à la porte, disant que jamais chose pareille ne s'était vue: un
père aussi empressé de donner son enfant à Dieu, que cette enfant de
s'offrir elle-même.
Il fallut donc reprendre le chemin de Lisieux sans aucune réponse
favorable. Il me semblait que mon avenir était brisé pour toujours; plus
j'approchais du terme, plus je voyais mes affaires s'embrouiller.
Cependant je ne cessai point d'avoir au fond de l'âme une grande paix,
parce que je ne cherchais que la volonté du Seigneur.
[Illustration]
[Illustration: LEVEZ LES YEUX AU CIEL ME VOICI ET AVEC MOI TOUS MES
SAINTS ILS ONT SOUTENU ICI-BAS UN GRAND COMBAT ET MAINTENANT ILS SE
REPOSENT IMIT. 4. III. Ch. XLVII]