La grâce de Noël.--Zèle des âmes.--Première conquête.--Douce
intimité avec sa sœur Céline.--Elle obtient de son père la
permission d'entrer au Carmel à quinze ans.--Refus du
Supérieur.--Elle en réfère à S. G. Mgr Hugonin, évêque de Bayeux.
Si le ciel me comblait de grâces, j'étais loin de les mériter. J'avais
constamment un vif désir de pratiquer la vertu; mais quelles
imperfections se mêlaient à mes actes! Mon extrême sensibilité me
rendait vraiment insupportable; tous les raisonnements étaient
inutiles, je ne pouvais me corriger de ce vilain défaut.
Comment donc osais-je espérer mon entrée prochaine au Carmel? Un petit
miracle était nécessaire pour me faire grandir en un moment; et, ce
miracle tant désiré, le bon Dieu le fit au jour inoubliable du 25
décembre 1886. En cette fête de Noël, en cette nuit bénie, Jésus, le
doux Enfant d'une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de
lumière. En se rendant faible et petit pour mon amour, il me rendit
forte et courageuse; il me revêtit de ses armes, et depuis je marchai de
victoire en victoire, commençant pour ainsi dire _une course de géant_.
La source de mes larmes fut tarie et ne s'ouvrit plus que rarement et
difficilement.
Je vous dirai maintenant, ma Mère, en quelle circonstance je reçus cette
grâce inestimable de ma complète conversion:
En arrivant aux Buissonnets, après la Messe de minuit, je savais trouver
dans la cheminée, comme aux jours de ma petite enfance, mes souliers
remplis de gâteries.--Ce qui prouve que, jusque-là, mes sœurs me
traitaient comme un petit bébé.--Mon père lui-même aimait à voir mon
bonheur, à entendre mes cris de joie lorsque je tirais chaque nouvelle
surprise des souliers enchantés, et sa gaieté augmentait encore mon
plaisir. Mais l'heure était venue où Jésus voulait me délivrer des
défauts de l'enfance et m'en retirer les innocentes joies. Il permit que
mon père, contre son habitude de me gâter en toutes circonstances,
éprouvât cette fois de l'ennui. En montant dans ma chambre, je
l'entendis prononcer ces paroles qui me percèrent le cœur: «Pour une
grande fille comme Thérèse, c'est là une surprise trop enfantine; je
l'espère, ce sera la dernière année.»
Céline, connaissant ma sensibilité extrême, me dit tout bas: «Ne
descends pas tout de suite, attends un peu; tu pleurerais trop en
regardant les surprises devant papa.» Mais Thérèse n'était plus la
même... Jésus avait changé son cœur!
Refoulant mes larmes, je descendis rapidement dans la salle à manger;
et, comprimant les battements de mon cœur, je pris mes souliers, les
posai devant mon père, et tirai _joyeusement_ tous les objets, ayant
l'air heureux comme une reine. Papa riait, il ne paraissait plus sur son
visage aucune marque de contrariété, et Céline se croyait au milieu d'un
songe! Heureusement c'était une douce réalité: la petite Thérèse venait
de retrouver pour toujours sa force d'âme, autrefois perdue à l'âge de
quatre ans et demi.
En cette nuit lumineuse commença donc la troisième période de ma vie, la
plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du ciel. En un instant,
l'ouvrage que je n'avais pu faire pendant plusieurs années, Jésus
l'accomplit, se contentant de ma bonne volonté. Comme les Apôtres, je
pouvais dire: «_Seigneur, j'ai péché toute la nuit sans rien
prendre_[31].» Plus miséricordieux encore pour moi qu'il ne le fut pour
ses disciples, _Jésus prit lui-même le filet_, le jeta et le retira
plein de poissons; il fit de moi _un pêcheur d'âmes_... La charité entra
dans mon cœur avec le besoin de m'oublier toujours, et depuis lors je
fus heureuse.
* * * * *
Un dimanche, en fermant mon livre à la fin de la Messe, une photographie
représentant Notre-Seigneur en croix glissa un peu en dehors des pages,
ne me laissant voir qu'une de ses mains divines percée et sanglante.
J'éprouvai alors un sentiment nouveau, ineffable. Mon cœur se fendit
de douleur à la vue de ce sang précieux qui tombait à terre sans que
personne s'empressât de le recueillir; et je résolus de me tenir
continuellement en esprit au pied de la croix, pour recevoir la divine
rosée du salut et la répandre ensuite sur les âmes.
Depuis ce jour, le cri de Jésus mourant: «_J'ai soif!_» retentissait à
chaque instant dans mon cœur, pour y allumer une ardeur inconnue et
très vive. Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé; je me sentais
dévorée moi-même de la soif des âmes, et je voulais à tout prix arracher
les pécheurs aux flammes éternelles.
Afin d'exciter mon zèle, le bon Maître me montra bientôt que mes désirs
lui étaient agréables. J'entendis parler d'un grand criminel,--du nom de
Pranzini--condamné à mort pour des meurtres épouvantables, et dont
l'impénitence faisait craindre une éternelle damnation. Je voulus
empêcher ce dernier et irrémédiable malheur. Afin d'y parvenir,
j'employai tous les moyens spirituels imaginables; et, sachant que de
moi-même je ne pouvais rien, j'offris pour sa rançon les mérites infinis
de Notre-Seigneur et les trésors de la sainte Eglise.
Faut-il le dire? je sentais au fond de mon cœur la certitude d'être
exaucée. Mais afin de me donner du courage pour continuer de courir à la
conquête des âmes, je fis cette naïve prière: «Mon Dieu, je suis bien
sûre que vous pardonnerez au malheureux Pranzini; je le croirais même
s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de contrition,
tant j'ai confiance en votre infinie miséricorde. Mais c'est mon premier
pécheur; à cause de cela, je vous demande seulement _un signe_ de
repentir pour ma simple consolation.»
Ma prière fut exaucée à la lettre!--Jamais mon père ne nous laissait
lire les journaux; cependant je ne crus pas désobéir en regardant les
passages qui concernaient Pranzini. Le lendemain de son exécution,
j'ouvre avec empressement le journal «_la Croix_» et que vois-je?... Ah!
mes larmes trahirent mon émotion et je fus obligée de m'enfuir.
Pranzini, sans confession, sans absolution, était monté sur l'échafaud;
déjà les bourreaux l'entraînaient vers la fatale bascule, quand, remué
tout à coup par une inspiration subite, il se retourne, saisit un
Crucifix que lui présentait le prêtre _et baise par trois fois ses
plaies sacrées_!...
J'avais donc obtenu le signe demandé; et ce signe était bien doux pour
moi! N'était-ce pas devant les plaies de Jésus, en voyant couler son
sang divin, que la soif des âmes avait pénétré dans mon cœur? Je
voulais leur donner à boire ce sang immaculé, afin de les purifier de
leurs souillures; et les lèvres «de mon premier enfant» allèrent se
coller sur les plaies divines! Quelle réponse ineffable! Ah! depuis
cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour; il
me semblait entendre Jésus me dire tout bas comme à la Samaritaine:
«_Donne-moi à boire!_»[32] C'était un véritable échange d'amour: aux
âmes je versais le sang de Jésus, à Jésus j'offrais ces mêmes âmes
rafraîchies par la rosée du Calvaire; ainsi je pensais le désaltérer;
mais plus je lui donnais à boire, plus la soif de ma pauvre petite âme
augmentait, et je recevais cette soif ardente comme la plus délicieuse
récompense.
* * * * *
En peu de temps, le bon Dieu m'avait conduite au delà du cercle étroit
où je vivais. Le grand pas était donc fait; mais hélas! il me restait
encore un long chemin à parcourir.
Dégagé de ses scrupules, de sa sensibilité excessive, mon esprit se
développa. J'avais toujours aimé le grand, le beau; à cette époque, je
fus prise d'un désir extrême de savoir. Ne me contentant pas des leçons
de ma maîtresse, je m'appliquais seule à des sciences spéciales; et, par
ce moyen, j'acquis plus de connaissances en quelques mois seulement que
pendant toutes mes années d'études. Ah! ce zèle n'était-il pas _vanité
et affliction d'esprit_?
Avec ma nature ardente, je me trouvais au moment de la vie le plus
dangereux. Mais le Seigneur fit à mon égard ce que rapporte Ezéchiel
dans ses prophéties:
«_Il a vu que le temps était venu pour moi d'être aimée; il a fait
alliance avec moi, et je suis devenue sienne; il a étendu sur moi son
manteau; il m'a lavée dans les parfums précieux; il m'a revêtue de robes
étincelantes, me donnant des colliers et des parfums sans prix. Il m'a
nourrie de la plus pure farine, de miel et d'huile en abondance. Alors
je suis devenue belle à ses yeux, et il a fait de moi une puissante
reine._»[33]
Oui, Jésus a fait tout cela pour moi! Je pourrais reprendre chaque mot
de cet ineffable passage et montrer qu'il s'est réalisé en ma faveur;
mais les grâces rapportées plus haut en sont déjà une preuve suffisante.
Je vais donc seulement parler de la nourriture que le divin Maître m'a
prodiguée «en abondance».
Depuis longtemps je soutenais ma vie spirituelle avec «la plus pure
farine» contenue dans l'_Imitation_. C'était le seul livre qui me fît du
bien; car je n'avais pas découvert les trésors cachés dans le saint
Evangile. Ce petit livre ne me quittait jamais. Dans la famille on s'en
amusait beaucoup; et souvent, ma tante, l'ouvrant au hasard, me faisait
réciter le chapitre tombé sous ses yeux.
A quatorze ans, avec mon désir de science, le bon Dieu trouva nécessaire
de joindre à «la plus pure farine, du miel et de l'huile en abondance».
Ce miel et cette huile, il me les fit goûter dans les conférences de M.
l'abbé Arminjon sur _la fin du monde présent et les mystères de la vie
future_. La lecture de cet ouvrage plongea mon âme dans un bonheur qui
n'est pas de la terre; je pressentais déjà ce que Dieu réserve à ceux
qui l'aiment; et, voyant ces récompenses éternelles si disproportionnées
avec les légers sacrifices de cette vie, je voulais aimer, aimer Jésus
avec passion, lui donner mille marques de tendresse pendant que je le
pouvais encore.
* * * * *
Céline était devenue, depuis Noël surtout, la confidente intime de mes
pensées. Jésus, qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos
cœurs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir
_sœurs d'âmes_.
En nous se réalisèrent les paroles de notre Père saint Jean de la Croix,
dans son Cantique spirituel:
En suivant vos traces, ô mon Bien-Aimé,
Les jeunes filles parcourent légèrement le chemin.
L'attouchement de l'étincelle,
Le vin épicé,
Leur font produire des aspirations divinement embaumées.
Oui, c'était bien légèrement que nous suivions les traces de Jésus! Les
étincelles brûlantes semées par lui dans nos âmes, le vin délicieux et
fort qu'il nous donnait à boire faisaient disparaître à nos yeux les
choses passagères d'ici-bas; et de nos lèvres sortaient des aspirations
toutes d'amour.
Avec quelle douceur je me rappelle nos conversations d'alors! Chaque
soir, au belvédère, nous plongions ensemble nos regards dans l'azur
profond semé d'étoiles d'or. Il me semble que nous recevions de bien
grandes grâces. Comme le dit l'Imitation: «_Dieu se communique parfois
au milieu d'une vive splendeur, ou bien, doucement voilé sous des ombres
ou des figures._»[34] Ainsi daignait-il se manifester à nos cœurs;
mais que ce voile était transparent et léger! Le doute n'eût pas été
possible; déjà la foi et l'espérance quittaient nos âmes: l'amour nous
faisant trouver sur la terre Celui que nous cherchions. _L'ayant trouvé
seul, il nous avait donné son baiser, afin qu'à l'avenu-personne ne pût
nous mépriser[35]._
Ces divines impressions ne devaient pas rester sans fruit; la pratique
de la vertu me devint douce et naturelle. Au début, mon visage
trahissait le combat; mais, peu à peu, le renoncement me sembla facile,
même au premier instant. Jésus l'a dit: «_A celui qui possède on donnera
encore, et il sera dans l'abondance._»[36] Pour une grâce fidèlement
reçue, il m'en accordait une multitude d'autres. Il se donnait lui-même
à moi dans la sainte communion, plus souvent que je n'aurais osé
l'espérer. J'avais pris pour règle de conduite de faire, bien
fidèlement, toutes les communions permises par mon confesseur, sans lui
demander jamais d'en augmenter le nombre. Aujourd'hui, je m'y prendrais
d'une autre façon; car je suis bien sûre qu'une âme doit dire à son
directeur l'attrait qu'elle sent à recevoir son Dieu. Ce n'est pas pour
rester dans le ciboire d'or qu'il descend _chaque jour_ du ciel, mais
afin de trouver un autre ciel: le ciel de notre âme où il prend ses
délices.
Jésus, qui voyait mon désir, inspirait donc mon confesseur de me
permettre plusieurs communions par semaine; et ces permissions, venant
directement de lui, me comblaient de joie. En ce temps-là, je n'osais
rien dire de mes sentiments intérieurs; la voie par laquelle je marchais
était si droite, si lumineuse, que je ne sentais pas le besoin d'un
autre guide que Jésus. Je comparais les directeurs à des miroirs fidèles
qui reflétaient Nôtre-Seigneur dans les âmes; et je pensais que, pour
moi, le bon Dieu ne se servait pas d'intermédiaire, mais agissait
directement.
* * * * *
Lorsqu'un jardinier entoure de soins un fruit qu'il veut faire mûrir
avant la saison, ce n'est jamais pour le laisser suspendu à l'arbre;
c'est afin de le présenter sur une table richement servie. Dans une
intention semblable, Jésus prodiguait ses grâces à sa petite fleurette.
Il voulait faire éclater en moi sa miséricorde; lui qui s'écriait dans
un transport de joie, aux jours de sa vie mortelle: «_Mon Père, je vous
bénis de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents,
pour les révéler aux plus petits._»[37] Parce que j'étais petite et
faible, il s'abaissait vers moi et m'instruisait doucement des secrets
de son amour. Comme le dit saint Jean de la Croix dans son Cantique de
l'âme:
Je n'avais ni guide, ni lumière,
Excepté celle qui brillait dans mon cœur.
Cette lumière me guidait,
Plus sûrement que celle du midi,
Au lieu où m'attendait
Celui qui me connaît parfaitement.
Ce lieu, c'était le Carmel; mais avant _de me reposer à l'ombre de Celui
que je désirais_[38], je devais passer par bien des épreuves. Et
toutefois l'appel divin devenait si pressant que, m'eût-il fallu
traverser les flammes, je m'y serais élancée pour répondre à
Notre-Seigneur.
Seule, ma sœur Agnès de Jésus m'encourageait dans ma vocation; Marie
me trouvait trop jeune, et vous, ma Mère bien-aimée, essayiez aussi,
pour m'éprouver sans doute, de ralentir mon ardeur. Dès le début, je ne
rencontrai qu'obstacles. D'un autre côté, je n'osais rien dire à Céline,
et ce silence me faisait beaucoup souffrir; il m'était si difficile de
lui cacher quelque chose! Bientôt cependant, cette sœur chérie apprit
ma détermination, et, loin d'essayer de m'en détourner, elle accepta le
sacrifice avec un courage admirable. Puisqu'elle voulait être
religieuse, elle aurait dû partir la première; mais, comme autrefois les
martyrs donnaient joyeusement le baiser d'adieu à leurs frères, choisis
les premiers, pour combattre dans l'arène: ainsi me laissa-t-elle
m'éloigner, prenant la même part à mes épreuves que s'il se fût agi de
sa propre vocation.
Du côté de Céline je n'avais donc rien à craindre; mais je ne savais
quel moyen prendre pour annoncer mes projets à mon père. Comment lui
parler de quitter sa reine, lorsqu'il venait de sacrifier ses deux
aînées? De plus, cette année-là, nous l'avions vu malade d'une attaque
de paralysie assez sérieuse dont il se remit promptement, il est vrai,
mais qui ne laissait pas de nous donner pour l'avenir bien des
inquiétudes.
Ah! que de luttes intimes n'ai-je pas souffertes avant de parler!
Cependant il fallait me décider: j'allais avoir quatorze ans et demi,
six mois seulement nous séparaient encore de la belle nuit de Noël, et
j'étais résolue d'entrer au Carmel à l'heure même où, l'année
précédente, j'avais reçu ma grâce de conversion.
Pour faire ma grande confidence je choisis la fête de la Pentecôte.
Toute la journée, je demandai les lumières de l'Esprit-Saint, suppliant
les Apôtres de prier pour moi, de m'inspirer les paroles que j'allais
avoir à dire. N'étaient-ce pas eux, en effet, qui devaient aider
l'enfant timide que Dieu destinait à devenir l'apôtre des apôtres par la
prière et le sacrifice?
L'après-midi, en revenant des Vêpres, je trouvai l'occasion désirée. Mon
père était allé s'asseoir dans le jardin; et là, les mains jointes, il
contemplait les merveilles de la nature. Le soleil couchant dorait de
ses derniers feux le sommet des grands arbres, et les petits oiseaux
gazouillaient leur prière du soir.
Son beau visage avait une expression toute céleste, je sentais que la
paix inondait son cœur. Sans dire un seul mot, j'allai m'asseoir à
ses côtés, les yeux déjà mouillés de larmes. Il me regarda avec une
tendresse indéfinissable, appuya ma tête sur son cœur et me dit:
«Qu'as-tu, ma petite reine? Confie-moi cela...» Puis, se levant comme
pour dissimuler sa propre émotion, il marcha lentement, me pressant
toujours sur son cœur.
[Illustration: _D'après un dessin de «Céline»._