CHAPITRE IV

Première Communion.--Confirmation.--Lumières et ténèbres.--Nouvelle

séparation. Gracieuse délivrance de ses peines intérieures.

En racontant cette visite au Carmel, je me souviens de la première qui

eut lieu après l'entrée de Pauline. Le matin de ce jour heureux, je me

demandais quel nom me serait donné plus tard. Je savais qu'il y avait

une sœur Thérèse de Jésus; cependant mon beau nom de Thérèse ne

pouvait m'être enlevé. Tout à coup, je pensai au petit Jésus que

j'aimais tant, et je me dis: «Oh! que je serais heureuse de m'appeler

_Thérèse de l'Enfant-Jésus_!» Je me gardai bien toutefois, ma Mère

vénérée, de vous exprimer ce désir; et voilà que vous me dîtes au milieu

de la conversation: «Quand vous viendrez parmi nous, ma chère petite

fille, vous vous appellerez _Thérèse de l'Enfant-Jésus_!» Ma joie fut

grande; et cette heureuse rencontre de pensées me sembla une délicatesse

de mon bien-aimé petit Jésus.

* * * * *

Je n'ai pas encore parlé de mon amour pour les images et la lecture; et

pourtant, je dois aux belles images que Pauline me montrait, une des

plus douces joies et des plus fortes impressions qui m'aient excitée à

la pratique de la vertu. J'oubliais les heures en les regardant. Par

exemple, «la petite fleur du divin Prisonnier» me disait tant de choses,

que j'en restais plongée dans une sorte d'extase; je m'offrais à Jésus

pour être sa petite fleur, je voulais le consoler, m'approcher moi aussi

tout près du tabernacle, être regardée, cultivée et cueillie par lui.

Comme je ne savais pas jouer, j'aurais passé ma vie à lire. Heureusement

j'avais pour me guider des anges visibles qui me choisissaient des

livres à la portée de mon âge, capables de me récréer, tout en

nourrissant mon esprit et mon cœur. Je ne devais prendre pour cette

distraction choisie qu'un temps très limité, et c'était là souvent le

sujet de grands sacrifices; parce qu'aussitôt l'heure passée, je me

faisais un devoir d'interrompre immédiatement, au milieu même du passage

le plus intéressant.

Quant à l'impression produite par ces lectures, je dois avouer qu'en

lisant certains récits chevaleresques, je ne comprenais pas toujours le

positif de la vie. C'est ainsi qu'en admirant les actions patriotiques

des héroïnes françaises, particulièrement de la Vénérable Jeanne d'Arc,

je sentais un grand désir de les imiter. Je reçus alors une grâce que

j'ai toujours considérée comme l'une des plus grandes de ma vie; car, à

cet âge, je n'étais pas favorisée des lumières d'en haut comme je le

suis aujourd'hui.

Jésus me fit comprendre que la vraie, l'unique gloire est celle qui

durera toujours; que, pour y parvenir, il n'est pas nécessaire

d'accomplir des œuvres éclatantes, mais plutôt de se cacher aux yeux

des autres et à soi-même, en sorte que la main gauche ignore ce que fait

la droite. Pensant alors que j'étais née pour la gloire, et cherchant le

moyen d'y parvenir, il me fut révélé intérieurement que ma gloire à moi

ne paraîtrait jamais aux regards des mortels, mais qu'elle consisterait

à devenir une sainte.

Ce désir pourrait sembler téméraire, si l'on considère combien j'étais

imparfaite, et combien je le suis encore après tant d'années passées en

religion; cependant je sens toujours la même confiance audacieuse de

devenir une _grande sainte_. Je ne compte pas sur mes mérites, n'en

ayant aucun; mais j'espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté même.

C'est lui seul qui se contentant de mes faibles efforts m'élèvera

jusqu'à lui, me couvrira de ses mérites et me fera sainte. Je ne pensais

pas alors qu'il fallait beaucoup souffrir pour arriver à la sainteté; le

bon Dieu ne tarda pas à me dévoiler ce secret par les épreuves racontées

plus haut.

* * * * *

Maintenant je reprends mon récit au point où je l'avais laissé.

Trois mois après ma guérison, mon père me fit faire un agréable voyage;

là, je commençai à connaître le monde. Tout était joie, bonheur autour

de moi; j'étais fêtée, choyée, admirée; en un mot, ma vie pendant quinze

jours ne fut semée que de fleurs. La Sagesse a bien raison de dire que

«_l'ensorcellement des bagatelles séduit l'esprit même éloigné du

mal_[19].» A dix ans, le cœur se laisse facilement éblouir; et

j'avoue que cette existence eut des charmes pour moi. Hélas! comme le

monde s'entend bien à allier les joies de la terre avec le service de

Dieu! Comme il ne pense guère à la mort!

Et cependant, la mort est venue visiter un grand nombre des personnes

que j'ai connues alors, jeunes, riches et heureuses! J'aime à retourner

par la pensée aux lieux enchanteurs où elles ont vécu, à me demander où

elles sont, ce qui leur revient aujourd'hui des châteaux et des parcs où

je les ai vues jouir des commodités de la vie. Et je pense que «_tout

est vanité sur la terre_[20], _hors aimer Dieu et le servir lui

seul_[21].»

Peut-être, Jésus voulait-il me faire connaître le monde avant sa

première visite à mon âme, afin de me laisser choisir plus sûrement la

voie que je devais lui promettre de suivre.

* * * * *

Ma première communion me restera toujours comme un souvenir sans nuages.

Il me semble que je ne pouvais être mieux disposée. Vous vous rappelez,

ma Mère, le ravissant petit livre que vous m'aviez donné, trois mois

avant le grand jour? Ce moyen gracieux me prépara d'une façon suivie et

rapide. Si, depuis longtemps, je pensais à ma première communion, il

fallait néanmoins donner à mon cœur un nouvel élan et le remplir de

fleurs nouvelles, comme il était marqué dans le précieux manuscrit.

Chaque jour, je faisais donc un grand nombre de sacrifices et d'actes

d'amour qui se transformaient en autant de fleurs; tantôt c'étaient des

violettes, une autre fois des roses; puis des bluets, des pâquerettes,

des myosotis; en un mot, toutes les fleurs de la nature devaient former

en moi le berceau de Jésus.

Enfin, j'avais Marie qui remplaçait Pauline pour moi.

Chaque soir, je restais bien longtemps près d'elle, avide d'écouter ses

paroles; que de belles choses elle me disait! Il me semble que tout son

cœur si grand, si généreux, passait en moi. Comme les guerriers

antiques apprenaient à leurs enfants le métier des armes, ainsi

m'apprenait-elle le combat de la vie, excitant mon ardeur et me montrant

la palme glorieuse. Elle me parlait encore des richesses immortelles

qu'il est si facile d'amasser chaque jour, du malheur de les fouler aux

pieds quand il n'y a, pour ainsi dire, qu'à se baisser pour les

recueillir.

Qu'elle était éloquente cette sœur chérie! J'aurais voulu n'être pas

seule à entendre ses profonds enseignements; je croyais dans ma naïveté

que les plus grands pécheurs se seraient convertis en l'écoutant, et

que, laissant là leurs richesses périssables, ils n'eussent plus

recherché que celles du ciel.

A cette époque, il m'eût été bien doux de faire oraison; mais Marie, me

trouvant assez pieuse, ne me permettait que mes seules prières vocales.

Un jour, à l'Abbaye, une de mes maîtresses me demanda quelles étaient

mes occupations les jours de congé, quand je restais aux Buissonnets. Je

répondis timidement: «Madame, je vais bien souvent me cacher dans un

petit espace vide de ma chambre, qu'il m'est facile de fermer avec les

rideaux de mon lit, et là, _je pense_...--Mais à quoi pensez-vous? me

dit en riant la bonne religieuse.--Je pense au bon Dieu, à la rapidité

de la vie, à l'éternité; enfin, _je pense_!» Cette réflexion ne fut pas

perdue, et plus tard ma maîtresse aimait à me rappeler le temps où _je

pensais_, me demandant _si je pensais encore_... Je comprends

aujourd'hui que je faisais alors une véritable oraison, dans laquelle le

divin Maître instruisait doucement mon cœur.

* * * * *

Les trois mois de préparation à ma première communion passèrent vite;

bientôt je dus entrer en retraite et pendant ce temps devenir grande

pensionnaire. Ah! quelle retraite bénie! Je ne crois pas que l'on puisse

goûter une semblable joie ailleurs que dans les communautés religieuses:

le nombre des enfants étant petit, il est d'autant plus facile de

s'occuper de chacune. Oui, je l'écris avec une reconnaissance filiale:

nos maîtresses de l'Abbaye nous prodiguaient alors des soins vraiment

maternels. Je ne sais pour quel motif, mais je m'apercevais bien

qu'elles veillaient plus encore sur moi que sur mes compagnes.

Chaque soir, la première maîtresse venait avec sa petite lanterne ouvrir

doucement les rideaux de mon lit, et déposait sur mon front un tendre

baiser. Elle me témoignait tant d'affection, que, touchée de sa bonté,

je lui dis un soir: «O Madame, je vous aime bien, aussi je vais vous

confier un grand secret.» Tirant alors mystérieusement le précieux petit

livre du Carmel, caché sous mon oreiller, je le lui montrai avec des

yeux brillants de joie. Elle l'ouvrit bien délicatement, le feuilleta

avec attention et me fit remarquer combien j'étais privilégiée.

Plusieurs fois, en effet, pendant ma retraite, je fis l'expérience que

bien peu d'enfants, comme moi privées de leur mère, sont aussi choyées

que je l'étais à cet âge.

J'écoutais avec beaucoup d'attention les instructions données par M.

l'abbé Domin, et j'en faisais soigneusement le résumé. Pour mes pensées,

je ne voulus en écrire aucune, disant que je me les rappellerais bien;

ce qui fut vrai.

Avec quel bonheur je me rendais à tous les offices comme les

religieuses! Je me faisais remarquer au milieu de mes petites compagnes

par un grand crucifix donné par ma chère Léonie; je le passais dans ma

ceinture à la façon des missionnaires, et l'on crut que je voulais

imiter ainsi ma sœur carmélite. C'était bien vers elle, en effet, que

s'envolaient souvent mes pensées et mon cœur! Je la savais en

retraite aussi; non pas, il est vrai, pour que Jésus se donnât à elle,

mais pour se donner elle-même tout entière à Jésus, et cela le jour même

de ma première communion. Cette solitude passée dans l'attente me fut

donc doublement chère.

Enfin le beau jour entre tous les jours de la vie se leva pour moi!

Quels ineffables souvenirs laissèrent dans mon âme les moindres détails

de ces heures du ciel! Le joyeux réveil de l'aurore, les baisers

respectueux et tendres des maîtresses et des grandes compagnes, la

chambre de toilette remplie de _flocons neigeux_, dont chaque enfant se

voyait revêtue à son tour; surtout l'entrée à la chapelle et le chant du

cantique matinal:

O saint autel qu'environnent les anges!

Mais je ne veux pas et ne pourrais pas tout dire... Il est de ces choses

qui perdent leur parfum dès qu'elles sont exposées à l'air; il est des

pensées intimes qui ne peuvent se traduire dans le langage de la terre,

sans perdre aussitôt leur sens profond et céleste!

Ah! qu'il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme! Oui, ce fut un

baiser d'amour! Je me sentais aimée, et je disais aussi: «Je vous aime,

je me donne à vous pour toujours!» Jésus ne me fit aucune demande, il ne

réclama aucun sacrifice. Depuis longtemps déjà, lui et la petite Thérèse

s'étaient regardés et compris... Ce jour-là, notre rencontre ne pouvait

plus s'appeler un simple regard, mais une _fusion_. Nous n'étions plus

deux: Thérèse avait disparu comme la goutte d'eau qui se perd au sein de

l'océan, Jésus restait seul; il était le Maître, le Roi! Thérèse ne lui

avait-elle pas demandé de lui ôter sa liberté? Cette liberté lui faisait

peur; elle se sentait si faible, si fragile, que pour jamais elle

voulait s'unir à la Force divine.

Et voici que sa joie devint si grande, si profonde, qu'elle ne put la

contenir. Bientôt des larmes délicieuses l'inondèrent, au grand

étonnement de ses compagnes qui, plus tard, se disaient l'une à l'autre:

«Pourquoi donc a-t-elle pleuré? N'avait-elle pas une inquiétude de

conscience?--Non, c'était plutôt de ne pas avoir près d'elle sa mère ou

sa sœur carmélite qu'elle aime tant!» Et personne ne comprenait que

toute la joie du ciel venant dans un cœur, ce cœur exilé, faible

et mortel, ne peut la supporter sans répandre des larmes...

Comment l'absence de ma mère m'aurait-elle fait de la peine le jour de

ma première communion? Puisque le ciel habitait dans mon âme: en

recevant la visite de Jésus, je recevais aussi celle de ma mère

chérie... Je ne pleurais pas davantage l'absence de Pauline; nous étions

plus unies que jamais! Non, je le répète, la joie seule, ineffable,

profonde, remplissait mon cœur.

L'après-midi, je prononçai au nom de mes compagnes, l'acte de

Consécration à la Sainte Vierge. Mes maîtresses me choisirent sans

doute, parce que j'avais été privée bien jeune de ma mère de la terre.

Ah! je mis tout mon cœur à me consacrer à la Vierge Marie, à lui

demander de veiller sur moi! Il me semble qu'elle regarda sa _petite

fleur_ avec amour et lui sourit encore. Je me souvenais de son _visible_

sourire qui m'avait autrefois guérie et délivrée; je savais bien ce que

je lui devais! Elle-même, le matin de ce 8 mai, n'était-elle pas venue

déposer dans le calice de mon âme, son Jésus, _la Fleur des champs et le

Lis des vallées_[22]?

Au soir de ce beau jour, papa, prenant la main de sa petite reine, se

dirigea vers le Carmel; et je vis ma Pauline devenue l'épouse de Jésus:

je la vis avec son voile blanc comme le mien et sa couronne de roses. Ma

joie fut sans amertume; j'espérais la rejoindre bientôt, et attendre à

ses côtés le ciel...

Je ne fus pas insensible à la fête de famille préparée aux Buissonnets.

La jolie montre que me donna mon père me fit un grand plaisir; et

cependant mon bonheur était tranquille, rien ne pouvait troubler ma paix

intime. Enfin, la nuit termina ce beau soir; car les jours les plus

radieux sont suivis de ténèbres: seul, le jour de la première, de

l'éternelle communion de la patrie sera sans couchant!

* * * * *

Le lendemain fut couvert à mes yeux d'un certain voile de mélancolie.

Les belles toilettes, les cadeaux que j'avais reçus ne remplissaient pas

mon cœur! Jésus seul désormais pouvait me contenter, et je ne

soupirais qu'après le moment bienheureux où je le recevrais une seconde

fois. Je fis cette seconde communion le jour de l'Ascension, et j'eus le

bonheur de m'agenouiller à la Table sainte entre mon père et ma

bien-aimée Marie. Mes larmes coulèrent encore avec une ineffable

douceur; je me rappelais et me répétais sans cesse les paroles de saint

Paul: «_Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi[23]!_»

Depuis cette seconde visite de Notre-Seigneur, je n'aspirais plus qu'à

le recevoir. Hélas! les fêtes alors me paraissaient bien éloignées!...

La veille de ces heureux jours, Marie me préparait comme elle l'avait

fait pour ma première communion. Une fois, je m'en souviens, elle me

parla de la souffrance, me disant qu'au lieu de me faire marcher par

cette voie, le bon Dieu, sans doute, me porterait toujours comme un

petit enfant. Ces paroles me revinrent à l'esprit après ma communion du

jour suivant, et mon cœur s'enflamma d'un vif désir de la souffrance,

avec la certitude intime qu'il m'était réservé un grand nombre de croix.

Alors mon âme fut inondée de telles consolations que je n'en ai point eu

de pareilles en toute ma vie. La souffrance devint mon attrait, je lui

trouvai des charmes qui me ravirent, sans toutefois les bien connaître

encore.

Je sentis un autre grand désir: celui de n'aimer que le bon Dieu, de ne

trouver de joie qu'en lui seul. Souvent, pendant mes actions de grâces,

je répétais ce passage de l'Imitation: «_O Jésus! douceur ineffable,

changez pour moi en amertume toutes les consolations de la terre._»[24]

Ces paroles sortaient de mes lèvres sans effort; je les prononçais comme

une enfant qui répète, sans trop comprendre, ce qu'une personne amie lui

inspire. Plus tard je vous dirai, ma Mère, comment Notre-Seigneur s'est

plu à réaliser mon désir; comment il fut toujours, lui seul, ma douceur

ineffable. Si je vous en parlais maintenant, il faudrait anticiper sur

ma vie de jeune fille; et j'ai beaucoup de détails à vous donner encore

sur ma vie d'enfant.

* * * * *

Peu de temps après ma première communion, j'entrai de nouveau en

retraite pour ma confirmation. Je m'étais préparée avec beaucoup de soin

à la visite de l'Esprit-Saint; je ne pouvais comprendre qu'on ne fît pas

une grande attention à la réception de ce sacrement d'amour. La

cérémonie n'ayant pas eu lieu au jour marqué, j'eus la consolation de

voir ma solitude un peu prolongée. Ah! que mon âme était joyeuse! Comme

les Apôtres, j'attendais avec bonheur le Consolateur promis, je me

réjouissais d'être bientôt parfaite chrétienne, et d'avoir sur le front,

éternellement gravée, la croix mystérieuse de ce sacrement ineffable.

Je ne sentis pas le vent impétueux de la première Pentecôte; mais plutôt

cette _brise légère_ dont le prophète Elie entendit le murmure sur la

montagne d'Horeb. En ce jour, je reçus _la force_ de souffrir, force qui

m'était bien nécessaire, car le martyre de mon âme devait commencer peu

après.

[Illustration: PENSIONNAT DES BÉNÉDICTINES DE LISIEUX]

[Illustration: THÉRÈSE LE JOUR DE SA PREMIÈRE COMMUNION]

[Illustration: CHŒUR DES RELIGIEUSES _où Thérèse fit sa Première

Communion_.]

Ces délicieuses et inoubliables fêtes passées, je dus reprendre ma vie

de pensionnaire. Je réussissais bien dans mes études et retenais

facilement le sens des choses; j'avais seulement une peine extrême à

apprendre mot à mot. Cependant, pour le catéchisme, mes efforts furent

couronnés de succès. Monsieur l'Aumônier m'appelait son _petit docteur_,

sans doute à cause de mon nom de Thérèse.

Pendant les récréations, je m'amusais bien souvent à contempler de loin

les joyeux ébats de mes compagnes, me livrant à de sérieuses réflexions.

C'était là ma distraction favorite. J'avais aussi inventé un jeu qui me

plaisait beaucoup: je recherchais avec soin les pauvres petits oiseaux

tombés morts sous les grands arbres, et je les ensevelissais

_honorablement_, tous dans le même cimetière, à l'ombre du même gazon.

D'autres fois je racontais des histoires, et souvent de grandes élèves

se mêlaient à mes auditeurs; mais bientôt notre sage maîtresse me

défendit de continuer mon métier d'orateur, voulant nous voir _courir_

et non pas _discourir_.

Je choisis pour amies, en ce temps-là, deux petites filles de mon âge;

mais qu'il est étroit le cœur des créatures! L'une d'elles fut

obligée de rentrer dans sa famille pour quelques mois; pendant son

absence je me gardai bien de l'oublier, et je manifestai une grande joie

de la revoir. Hélas! je n'obtins qu'un regard indifférent! Mon amitié

était incomprise; je le sentis vivement, et ne mendiai plus désormais

une affection si inconstante. Cependant le bon Dieu m'a donné un cœur

si fidèle, que, lorsqu'il a aimé, il aime toujours; aussi je continue de

prier pour cette compagne et je l'aime encore.

En voyant plusieurs élèves s'attacher particulièrement à l'une des

maîtresses, je voulus les imiter, mais ne pus y réussir. O heureuse

impuissance! qu'elle m'a évité de grands maux! Combien je remercie le

Seigneur de ne m'avoir fait trouver qu'amertume dans les amitiés de la

terre! Avec un cœur comme le mien, je me serais laissé prendre et

couper les ailes; alors comment aurais-je pu «_voler et me

reposer_[25]»? Comment un cœur livré à l'affection humaine peut-il

s'unir intimement à Dieu? Je sens que cela n'est pas possible. J'ai vu

tant d'âmes, séduites par cette fausse lumière, s'y précipiter comme de

pauvres papillons et se brûler les ailes, puis revenir blessées vers

Jésus, le feu divin qui brûle sans consumer!

Ah! je le sais, Nôtre-Seigneur me connaissait trop faible pour m'exposer

à la tentation; sans doute, je me serais entièrement brûlée à la

trompeuse lumière des créatures: mais elle n'a pas brillé à mes yeux.

Là, où des âmes fortes rencontrent la joie et s'en détachent par

fidélité, je n'ai rencontré qu'affliction. Où est donc mon mérite de ne

m'être pas livrée à ces attaches fragiles, puisque je n'en fus préservée

que par un doux effet de la miséricorde de Dieu? Sans lui, je le

reconnais, j'aurais pu tomber aussi bas que sainte Madeleine; et la

profonde parole du divin Maître à Simon le pharisien retentit dans mon

âme avec une grande douceur. Oui, je le sais, «_celui à qui on remet

moins, aime moins_[26]». Mais je sais aussi que Jésus m'a plus remis

qu'à sainte Madeleine. Ah! que je voudrais pouvoir exprimer ce que je

sens! Voici du moins un exemple qui traduira un peu ma pensée:

Je suppose que le fils d'un habile docteur rencontre sur son chemin une

pierre qui le fasse tomber et lui casse un membre. Son père vient

promptement, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cet

effet toutes les ressources de l'art; et bientôt son fils, complètement

guéri, lui témoigne sa reconnaissance. Sans doute, cet enfant a bien

raison d'aimer un si bon père; mais voici une autre supposition:

Le père, ayant appris qu'il se trouve sur le chemin de son fils une

pierre dangereuse, prend les devants et la retire sans être vu de

personne. Certainement ce fils, objet de sa prévoyante tendresse, ne

sachant pas le malheur dont il est préservé par la main paternelle, ne

lui témoignera aucune reconnaissance, et l'aimera moins que s'il l'eût

guéri d'une blessure mortelle. Mais, s'il vient à tout connaître, ne

l'aimera-t-il pas davantage? Eh bien, c'est moi qui suis cet enfant,

objet de l'amour prévoyant d'un Père «_qui n'a pas envoyé son Verbe pour

racheter les justes, mais les pécheurs_[27]». Il veut que je l'aime,

parce qu'il m'a remis, non pas _beaucoup_, mais _tout_. Sans attendre

que je l'aime beaucoup, comme sainte Madeleine, il m'a fait savoir

comment il m'avait aimée d'un amour d'ineffable prévoyance, afin que

maintenant _je l'aime à la folie_!

J'ai entendu dire bien des fois, pendant les retraites et ailleurs,

qu'il ne s'était pas rencontré une âme pure aimant plus qu'une âme

repentante. Ah! que je voudrais faire mentir cette parole!

* * * * *

Mais je suis bien loin de mon sujet, je ne sais plus trop où le

reprendre...

Ce fut pendant ma retraite de seconde communion que je me vis assaillie

par la terrible maladie des scrupules. Il faut avoir passé par ce

martyre pour le bien comprendre. Dire ce que j'ai souffert pendant près

de deux ans me serait impossible! Toutes mes pensées et mes actions les

plus simples me devenaient un sujet de trouble et d'angoisse. Je n'avais

de repos qu'après avoir tout confié à Marie, ce qui me coûtait beaucoup;

car je me croyais obligée de lui dire absolument toutes mes pensées les

plus extravagantes. Aussitôt mon fardeau déposé, je goûtais un instant

de paix; mais cette paix passait comme un éclair, et mon martyre

recommençait! Mon Dieu, quels actes de patience n'ai-je pas fait faire à

ma sœur chérie!

* * * * *

Cette année-là, pendant les vacances, nous allâmes passer quinze jours

au bord de la mer. Ma tante, toujours si bonne, si maternelle pour ses

petites filles des Buissonnets, leur procura tous les plaisirs

imaginables: promenades à âne, pêche à l'équille, etc. Elle nous gâtait

même pour notre toilette. Je me souviens qu'un jour elle me donna des

rubans bleu ciel. J'étais encore si enfant, malgré mes douze ans et

demi, que j'éprouvai de la joie en nouant mes cheveux avec ces jolis

rubans. J'en eus tant de scrupule ensuite que je me confessai, à

Trouville même, de ce plaisir enfantin qui me semblait être un péché.

Là, je fis une expérience très profitable:

Ma cousine Marie avait bien souvent la migraine; et ma tante en ces

occasions la câlinait, lui prodiguait les noms les plus tendres, sans

obtenir jamais autre chose que des larmes, avec l'invariable plainte:

«J'ai mal à la tête!» Moi, qui presque chaque jour avais aussi mal à la

tête et ne m'en plaignais pas, je voulus un beau soir imiter Marie. Je

me mis donc en devoir de larmoyer sur un fauteuil, dans un coin du

salon. Bientôt ma grande cousine Jeanne que j'aimais beaucoup s'empressa

autour de moi; ma tante vint aussi et me demanda quelle était la cause

de mes larmes. Je répondis comme Marie: «J'ai mal à la tête!»

Il paraît que cela ne m'allait pas de me plaindre: jamais je ne pus

faire croire que ce mal de tête me fît pleurer. Au lieu de me caresser,

ainsi qu'elle le faisait d'habitude, ma tante me parla comme à une

grande personne. Jeanne me reprocha même, bien doucement, mais avec un

accent de peine, de manquer de confiance et de simplicité envers ma

tante, ne lui disant pas la vraie cause de mes larmes, qu'elle pensait

être un gros scrupule.

Finalement, j'en fus quitte pour mes frais, bien résolue à ne plus

imiter les autres, et je compris la fable _de l'âne et du petit chien_.

J'étais l'âne qui, témoin des caresses prodiguées au petit chien, avait

mis son lourd sabot sur la table pour recevoir aussi sa part de baisers.

Si je ne fus pas renvoyée à coups de bâton, comme le pauvre animal, je

n'en reçus pas moins pourtant la monnaie de ma pièce, et cette monnaie

me guérit pour toujours du désir d'attirer l'attention.

* * * * *

Je reviens à ma grande épreuve des scrupules. Elle finit par me rendre

malade, et l'on fut obligé de me faire sortir de pension dès l'âge de

treize ans. Pour terminer mon éducation, mon père me conduisait,

plusieurs fois la semaine, chez une respectable dame de laquelle je

recevais d'excellentes leçons. Ces leçons avaient le double avantage de

m'instruire et de m'approcher du monde.

Dans cette chambre meublée à l'antique, entourée de livres et de

cahiers, j'assistais souvent à de nombreuses visites. La mère de mon

institutrice faisait, autant que possible, les frais de la conversation;

cependant, ces jours-là, je n'apprenais pas grand'chose. Le nez dans mon

livre, j'entendais tout, même ce qu'il eût mieux valu pour moi ne pas

entendre. Une dame disait que j'avais de beaux cheveux, une autre en

sortant demandait quelle était cette jeune fille si jolie. Et ces

paroles, d'autant plus flatteuses qu'on ne les prononçait pas devant

moi, me laissaient une impression de plaisir qui me montrait clairement

combien j'étais remplie d'amour-propre.

Que j'ai compassion des âmes qui se perdent! Il est si facile de

s'égarer dans les sentiers fleuris du monde! Sans doute, pour une âme un

peu élevée, la douceur qu'il offre est mélangée d'amertume, et le vide

immense des désirs ne saurait être rempli par des louanges d'un instant;

mais, je le répète, si mon cœur n'avait pas été élevé vers Dieu dès

son premier éveil, si le monde m'avait souri dès mon entrée dans la vie,

que serais-je devenue? O ma Mère vénérée, avec quelle reconnaissance je

chante les miséricordes du Seigneur! Suivant une parole de la Sagesse,

ne m'a-t-il pas «_retirée du monde avant que mon esprit ne fût corrompu

par sa malice, et que les apparences trompeuses n'eussent séduit mon

âme_[28]»?

En attendant, je résolus de me consacrer tout particulièrement à la très

sainte Vierge, en sollicitant mon admission parmi les Enfants de Marie;

pour cela, je dus rentrer deux fois par semaine au couvent, ce qui me

coûta un peu, je l'avoue, à cause de ma grande timidité. J'aimais

beaucoup, sans doute, mes bonnes maîtresses, et je leur garderai

toujours une vive reconnaissance; mais, je l'ai déjà dit, je n'avais

pas, comme les autres anciennes élèves, une maîtresse particulièrement

amie, avec laquelle il m'eût été possible de passer plusieurs heures.

Alors je travaillais en silence jusqu'à la fin de la leçon d'ouvrage;

et, personne ne faisant attention à moi, je montais ensuite à la tribune

de la chapelle jusqu'à l'heure où mon père venait me chercher.

Je trouvais à cette visite silencieuse ma seule consolation. Jésus

n'était-il pas mon unique Ami? Je ne savais parler qu'à lui seul; les

conversations avec les créatures, même les conversations pieuses, me

fatiguaient l'âme. Il est vrai, dans ces délaissements, j'avais bien

quelques moments de tristesse et je me rappelle que, souvent alors, je

répétais avec consolation cette ligne d'une belle poésie que nous

récitait mon père:

Le temps est ton navire et non pas ta demeure.

Toute petite, ces paroles me rendaient le courage. Maintenant encore,

malgré les années qui font disparaître tant d'impressions de piété

enfantine, l'image du navire charme toujours mon âme et lui aide à

supporter l'exil. La Sagesse aussi ne dit-elle pas que «_la vie est

comme le vaisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui

aucune trace de son passage rapide_[29]?»

Quand je pense à ces choses, mon regard se plonge dans l'infini; il me

semble toucher déjà le rivage éternel! Il me semble recevoir le

embrassements de Jésus... Je crois voir la Vierge Marie venant à ma

rencontre avec mon père, ma mère, les petits anges mes frères et

sœurs! Je crois jouir enfin, pour toujours, de la vraie, de

l'éternelle vie de famille!

* * * * *

Mais avant de me voir assise au foyer paternel des cieux, je devais

souffrir encore bien des séparations sur la terre. L'année où je fus

reçue enfant de la sainte Vierge, elle me ravit ma chère Marie[30],

l'unique soutien de mon âme. Depuis le départ de Pauline, elle restait

mon seul oracle, et je l'aimais tant que je ne pouvais vivre sans sa

douce compagnie.

Aussitôt que j'appris sa détermination, je résolus de ne plus prendre

aucun plaisir ici-bas; je ne puis dire combien de larmes je versai!

D'ailleurs, c'était mon habitude en ce temps-là: je pleurais non

seulement dans les grandes occasions, mais dans les moindres. En voici

quelques exemples:

J'avais un grand désir de pratiquer la vertu, toutefois je m'y prenais

d'une singulière façon: je n'étais pas habituée à me servir; Céline

faisait notre chambre, et moi je ne m'occupais d'aucun travail de

ménage. Il m'arrivait quelquefois, _pour faire plaisir au bon Dieu_, de

couvrir le lit, ou bien le soir d'aller, en l'absence de ma sœur,

rentrer ses boutures et ses pots de fleurs. Comme je l'ai dit, c'était

_pour le bon Dieu tout seul_ que je faisais ces choses; ainsi, je

n'aurais pas dû attendre le merci des créatures. Hélas! il en était tout

autrement; si Céline avait le malheur de ne pas paraître heureuse et

surprise de mes petits services, je n'étais pas contente et le lui

prouvais par mes larmes.

S'il m'arrivait de causer involontairement de la peine à quelqu'un, au

lieu d'en prendre le dessus, je me désolais à m'en rendre malade, ce qui

augmentait ma faute plutôt que de la réparer; et, lorsque je commençais

à me consoler de la faute elle-même, je pleurais d'avoir pleuré.

Je me faisais vraiment des peines de tout! C'est le contraire

maintenant; le bon Dieu me fait la grâce de n'être abattue par aucune

chose passagère. Quand je me souviens d'autrefois, mon âme déborde de

reconnaissance; par suite des faveurs que j'ai reçues du ciel, il s'est

fait en moi un tel changement que je ne suis pas reconnaissable.

* * * * *

Lorsque Marie entra au Carmel, ne pouvant plus lui confier mes

tourments, je me tournai du côté des cieux. Je m'adressai aux quatre

petits anges qui m'avaient précédée là-haut, pensant que ces âmes

innocentes, n'ayant jamais connu le trouble et la crainte, devaient

avoir pitié de leur pauvre petite sœur qui souffrait sur la terre. Je

leur parlai avec une simplicité d'enfant, leur faisant remarquer

qu'étant la dernière de la famille, j'avais toujours été la plus aimée,

la plus comblée de tendresses, de la part de mes parents et de mes

sœurs; que, s'ils étaient restés sur la terre, ils m'eussent donné

sans doute les mêmes preuves d'affection. Leur entrée au ciel ne me

paraissait pas être pour eux une raison de m'oublier; au contraire, se

trouvant à même de puiser dans les trésors divins, ils devaient y

prendre pour moi _la paix_, et me montrer ainsi que là-haut on sait

encore aimer.

La réponse ne se fit pas attendre; bientôt la paix vint inonder mon âme

de ses flots délicieux. J'étais donc aimée, non seulement sur la terre,

mais aussi dans le ciel! Depuis ce moment, ma dévotion grandit pour mes

petits frères et sœurs du paradis; j'aimais à m'entretenir avec eux,

à leur parler des tristesses de l'exil et de mon désir d'aller bientôt

les rejoindre dans l'éternelle patrie.

[Illustration: LA PAIX SOIT AVEC TOI]

[Illustration: TOUT CE QUE VOUS DEMANDEREZ EN MON NOM A MON PÈRE IL VOUS

LE DONNERA. JOAN. XVI. 23]

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 41 / 403 题