La figure du marin se trouvait alors en lumière. Piétro poussa une
exclamation joyeuse.
--Marcof! s'écria-t-il.
--Tais-toi! répondit le marin en tirant son poignard.
--Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le geôlier
tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconnaître Piétro le Calabrais?
--Piétro?
--Lui-même.
--Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon garçon, rends-moi un dernier
service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn.
--Le marquis?
--Oui.
--Ils ne sont plus dans la salle commune.
--Où sont-ils?
--Là, dans ma chambre. J'ai su que cet homme était ton frère, et je
voulais le sauver.
--Brave garçon! s'écria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage.
--Ainsi Philippe est là? demanda Boishardy.
--Oui, messieurs, répondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser
la porte et se précipitait dans les bras de ses amis.
Keinec, pendant ce temps, pénétra dans la chambre et s'approcha vivement
de la fenêtre donnant sur la cour. Il aperçut des sans-culottes portant
des torches, et il reconnut Carfor parmi eux.
--Nous sommes cernés! s'écria-t-il.
--Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu'à mourir.
--Mais au moins nous mourrons ensemble, répondit Philippe. Une arme!
Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!...
--Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix émue.
Le vieux Jocelyn s'avançait à son tour.
--Tiens, dit Marcof, prends ce poignard.
--Ils montent, cria Keinec.
--Essayons toujours de vaincre, répondit Marcof.
--Non, non, fuyons, interrompit Piétro. Venez, venez, suivez-moi. Que
l'un de vous seulement éteigne la lanterne.
Keinec brisa la lampe. Piétro alors saisit la main de Marcof et
l'entraîna dans l'obscurité. Leurs compagnons les suivirent. On
entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient hâtivement
l'escalier. L'obscurité pouvait encore protéger Piétro et ceux qu'il
dirigeait; mais cette obscurité allait cesser, car déjà la lueur des
torches apparaissait à l'entrée du corridor.
Piétro venait d'atteindre l'extrémité opposée. Il poussa une porte tout
ouverte, et pénétra dans une petite pièce dans laquelle brûlait une
bougie enfermée dans une lanterne sourde. Tous se précipitèrent. Piétro
referma la porte et poussa deux verrous intérieurs.
--La porte est doublée de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous
aurons le temps de fuir.
--Par où? demanda Boishardy.
Piétro désigna les fenêtres. Il y en avait trois toutes garnies de
barreaux de fer.
--Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof.
--Ils le sont, répondit le geôlier. Détachez-les vite.
Keinec, Boishardy et Jocelyn s'élancèrent. Effectivement, les barreaux
des trois fenêtres, sciés habilement, aux deux extrémités, n'offrirent
aucune résistance. Pendant ce temps, Piétro, ouvrant un coffre, en
tirait trois cordes à noeuds.
--Attachez cela, dit-il; j'ai ménagé un barreau exprès. Comme il n'y a
pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au
dehors de ce côté.
--Mais, dit Marcof, tu avais donc tout préparé?
--Sans doute. Puisque cet homme était ton frère, je devais le sauver.
--Oui, ajouta Philippe, ce pauvre garçon m'avait promis de fuir avec
nous.
--Les cordes sont attachées, cria Keinec.
En ce moment, un bruit épouvantable éclata dans le corridor, et la porte
trembla sous les coups de la hache.
--Partez! fit Piétro.
--Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, répondit Marcof.
--Mais....
--Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous périrons tous.
L'hésitation n'était pas possible; la porte commençait à se fendre.
Philippe enjamba une fenêtre. Piétro s'élança sur l'autre, et Marcof
aida Jocelyn à escalader la troisième. Tous trois disparurent.
--A nous! fit M. de Boishardy. Dépêchons!
Il était temps en effet. La porte volait en éclats, les fers des piques
la traversaient. Les plaques de tôle offraient seules encore une minime
résistance. Pinard, l'oeil en feu, l'écume aux lèvres, excitait les
sans-culottes. Boishardy et Keinec étaient déjà au dehors; leur tête
passait encore au-dessus de l'appui de la fenêtre.
--Venez donc! cria le gentilhomme à Marcof qui restait immobile.
Tout à coup la porte tomba, renversée dans l'intérieur. Marcof venait de
saisir la corde à noeuds.
--Vite! cria-t-il à ses compagnons qui se laissèrent glisser rapidement.
--Coupez les cordes, hurla Pinard en se précipitant vers la fenêtre sur
laquelle venait de monter le marin. Coupez-les....
Il ne put achever. Une balle lui fracassait la mâchoire. Marcof laissa
tomber son pistolet désarmé, et se laissant glisser rapidement, il
acheva de descendre. Philippe le reçut dans ses bras.
--En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!...
--Où est Keinec? demanda Marcof.
--Il est parti en éclaireur, répondit Philippe.
--Silence! ordonna Boishardy; on se bat à l'une des portes de la ville.
Keinec accourait.
--Fleur-de-Chêne vient d'attaquer, dit-il vivement.
--Alors, nous sommes sauvés; en avant!
Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'élancèrent dans la
direction de l'Erdre.
--Comment Fleur-de-Chêne est-il déjà à Nantes? demanda Marcof sans
ralentir la marche.
--Keinec lui a porté l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait
pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Chêne a attaqué trop tôt.
--Qu'importe! qu'il tienne jusqu'à notre arrivée, et nous passerons.
--Oh! il tiendra. Il a dû surprendre la garde; il avait le mot de passe.
--Qui le lui avait donc donné?
--Moi.
--Vous, Boishardy?
--Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon côté. Savez-vous quel était
l'homme que j'ai trouvé chez Pinard?
--Non.
--C'était le comte de Fougueray.
--Le comte de Fougueray?
--Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouvé
le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi à pénétrer dans la prison.
C'est lui qui m'a donné le mot de passe que j'ai transmis à
Fleur-de-Chêne, et grâce auquel Keinec a pu sortir de la ville et
conduire Yvonne près de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a été
long, mais enfin j'en suis venu à bout.
--Et qu'est-il devenu?
--Il est mort.
--Mort?
--Les souffrances l'ont tué.
--Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la vérité? Je ne saurai donc jamais
ce qu'était réellement ce bandit?
--Si fait, dit Piétro qui n'avait pas quitté Marcof, et venait
d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais
tout.
--Tu connaissais cet homme? s'écria le marin avec étonnement.
--Cet homme se nommait Diégo, celui dont tu as détruit la bande dans les
Abruzzes, la nuit même où tu nous as quittés. Rappelle-toi les deux
voyageurs assassinés, la jeune fille sauvée par toi, et tu devineras la
vérité.
--Oh! je comprends....
--Attention! interrompit Boishardy, nous voici en présence de l'ennemi!
Ils venaient en effet d'arriver près de la porte de la ville d'où
partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats
républicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Chêne,
opposaient néanmoins une vive résistance.
Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, à
la tête des sans-culottes, déboucha sur la petite place au moment même
où Boishardy et ses compagnons s'élançaient vers les leurs.
Le tambour battant la charge annonçait en même temps la rapide arrivée
d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait
devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage coûte que coûte.
Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans.
Aussitôt Fleur-de-Chêne arrêta l'élan de ses hommes. Les soldats de
garde, décimés, se replièrent sur les sans-culottes. Un passage était
libre. Boishardy en profita habilement.
--Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Chêne pour protéger la
retraite.
--Non pas, partez tous! je réponds du reste! répondit le chouan qui
venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs.
Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entraînèrent malgré lui. En ce
moment le combat recommença. Fleur-de-Chêne soutint bravement le choc.
Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs
soldats et les gars les plus déterminés du placis.
Les sans-culottes reculèrent; mais les soldats républicains les
soutinrent. Alors une tuerie épouvantable ensanglanta la porte de la
ville. Après une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Chêne, blessé,
donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde.
Les chouans, à un signal donné, se dispersèrent tout à coup, et, mettant
l'obscurité à profit, s'élancèrent dans la campagne. L'officier bleu qui
avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il
craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par expérience les ruses
royalistes. Pendant ce temps, Pinard était transporté sans connaissance
dans la maison du proconsul.
Quant à Marcof, à Boishardy, à Philippe, à Yvonne et à leurs compagnons,
ils avaient atteint Saint-Étienne. La mission du marin était accomplie;
il avait sauvé son frère. Seul Keinec était triste et sombre.
ÉPILOGUE
MADEMOISELLE DE FOUGUERAY
I
ALGÉSIRAS
A l'extrémité sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la péninsule
espagnole, et à l'entrée de ce canal étroit creusé entre les deux vieux
continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque
cataclysme effroyable, et qui du lac méditerranéen a fait une mer
tributaire du vaste Océan, se creuse dans les terres, en découpures
capricieuses, une énorme baie, profonde et sûre, fréquentée dès
l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les
nations maritimes. Cette baie est celle d'Algésiras, dont les deux bras,
s'élançant à droite et à gauche dans les eaux bleuâtres qui les
baignent, semblent s'efforcer de tendre à l'Afrique une main amie, que
celle-ci refuse de prendre en s'éloignant.
Par un phénomène bizarre, et qui prouve jusqu'à l'évidence que jadis les
deux continents ont été violemment désunis, tout ce qui est saillie dans
l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar à la
pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre découpée par le
milieu à l'aide d'un seul coup d'un emporte-pièce: ici un promontoire,
en face une baie; à droite et à gauche, les deux versants opposés d'une
montagne tranchée par son centre en deux parties égales. De sorte que
si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux
et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un
même tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de
casse-tête chinois qui font la joie et le désespoir de l'enfance.
Néanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilité
orientale et se recule devant les démonstrations amicales que lui font
les deux bras étendues de sa vieille soeur l'Europe. Ces deux bras, ces
deux points extrêmes, sont Gibraltar et Tarifa.
Gibraltar, avec sa montagne aride descendant à pic dans la mer, comme
s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant
sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses
jardins impossibles, sa fumée de charbon de terre, ses sentinelles aux
habits rouges, abritées des ardeurs du ciel sous de petits toits en
paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs
gueules menaçantes comme des milliers de têtes d'épingles enfoncées dans
une grosse pelotte de soie brune.
Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes
enveloppées dans leur «_haich_» savamment drapé, qui leur couvre la
figure et ne laisse passer que l'éclair d'un grand oeil noir frangé de
cils d'ébène; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts
feuillages, et ses rues désertes à l'heure du soleil.
Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, à droite,
San-Roque, à gauche, Algésiras, toutes deux véritables villes
espagnoles, toutes deux filles non dégénérées de la poétique Andalousie.
Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tête un
soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azurée. Gibraltar est
un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais
l'ont fait monter pour le passer à leur doigt. Ils ont dédaigné les
autres points du golfe dont la position topographique, pour être tout
aussi pittoresque, est bien moins défendue par la nature. Mais ces
considérations, dont le développement nous entraînerait trop loin, ne
sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que,
sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous
venons de nommer. Treize mois se sont écoulés depuis le moment où nous
avons interrompu notre récit. C'est au mois de janvier 1794 que nous
allons le reprendre.
Il est dix heures du matin; l'air est tiède et le soleil rayonnant. Une
forte brise de l'est souffle dans le détroit et augmente la force du
courant qui porte la Méditerranée vers l'Océan. Un navire vient de
doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce
navire est le lougre _le Jean-Louis_.
A l'avant, le vieux Bervic est appuyé sur les bastingages et contemple
avec indifférence le riche paysage qui se déroule sous ses regards
blasés. Un groupe de cinq personnes est à l'arrière. C'est d'abord
Marcof, puis Keinec, Jahoua et Piétro. Ils entourent un siège sur lequel
est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, à
l'expression mélancolique.
Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte
d'un cachet indéfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche
souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards
bienveillants, indiquent l'ineffable bonté de l'ange qui a souffert et
qui pardonne à ses bourreaux. Elle écoute avec une anxiété visible les
paroles de Marcof, qui semble terminer un long récit.
--Après? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.
--Après?
--Oui.
--Piétro vous donnera plus de détails, mademoiselle. Qu'il complète mes
révélations.
L'inconnue se tourna alors vers l'Italien.
--Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bonté de parler à
votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus légers détails.
Vous devez penser à quel point ce récit m'intéresse. Ne vous inquiétez
pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache
tout.
Piétro interrogea Marcof du regard.
--Parle! répondit le marin.
L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et
commença:
--Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai déjà raconté à Marcof,
et je le tiens de la bouche même de Cavaccioli, l'ami de Diégo. Voici ce
qui s'est passé après que Marcof vous eut arrachée à une mort certaine.
Diégo et Raphaël avaient emporté la cassette contenant les papiers de
vos deux frères. Il paraît que dans ces papiers ils découvrirent un
secret de famille.
--Secret que je puis vous révéler maintenant, interrompit l'inconnue,
car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs,
qu'en 1768 mon père fut exilé de France par ordre du roi Louis XV. Il
avait eu le malheur de déplaire à madame Du Barry, et de s'être déclaré
le partisan zélé de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir
le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille
s'installer à Rome. Nous étions trois enfants. L'aîné, mon frère, qui
devait un jour hériter du nom et des armes de la famille, était alors le
vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi
enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premières années de notre
séjour dans la capitale du monde chrétien se passèrent calmes et
heureuses. Mon père avait fait réaliser une grande partie de sa fortune.
Il ne possédait plus en France qu'une petite terre située dans la basse
Normandie. Nous vivions grandement à Rome. Enfin le malheur s'abattit
sur nous. Nous perdîmes notre père. Mon frère aîné sollicita du roi
notre rentrée en France et il l'obtint. Nous résolûmes de quitter
l'Italie. Nous étions alors en 1774.
La pauvre femme s'arrêta comme dominée par l'émotion, puis elle reprit:
--Il y avait douze années que j'avais quitté la France. Notre nom
n'était pas oublié; mais il n'en devait pas être de même de nos
personnes. Nous étions enfants lors du départ de notre père, et nous
allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnaîtrait? Nous
n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous
recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous étions bien seuls
tous trois. Aussi n'étions-nous pas pressés de revoir la patrie. Mon
frère aîné, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de
l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif désir de
parcourir les Calabres. Nous partîmes. Hélas! qui nous ayant vus joyeux
au départ aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les
suites de ce voyage? Mes deux frères tués sous mes yeux! Et moi!...
moi!... Oh! que serais-je devenue sans la miséricordieuse intervention
de celui qui m'a défendue au péril de ses jours! Marcof! comment vous
exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?
--En aimant ceux près desquels je vous conduis, répondit le marin, qui
d'un geste désignait la terre.
--Sommes-nous donc si près du port?
--Voici Algésiras, et bientôt des mains amies vont serrer les vôtres. Il
y a entre vous et eux la fraternité du malheur, car vous avez tous
souffert les tortures imposées par les mêmes bourreaux.
--Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre
une telle infamie?
--Vous allez le savoir en écoutant Piétro. Continue, mon ami.
Piétro reprit:
--La cassette que Diégo et Raphaël avaient emportée contenait
probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire,
mademoiselle.
--Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par écrit un compte
régulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal.
Hélas! je prévois que ce soin puéril est devenu la source d'une partie
des malheurs qui sont arrivés.
--Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne
en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom
de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la résolution
de remplacer vos deux frères. Ils avaient en leur puissance tous vos
papiers de famille. Ils étaient à peu près du même âge que les deux
gentilshommes assassinés. Ils ne manquaient ni d'esprit ni
d'intelligence; lors même qu'ils vous eussent rencontrée, ils vous
eussent accusée d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Diégo
avait ramassé dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa
maîtresse. Cette créature, belle comme une madone du Titien, avait seize
ans à peine à l'époque dont vous parlez. Mais son artifice et sa
perfidie avaient devancé l'âge pour en faire une courtisane éhontée et
dangereuse. A elle revint le rôle de la jeune fille. Hermosa se fit
appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms volés qu'ils
s'embarquèrent à Messine. C'est là tout ce que Cavaccioli en avait su.
--Le reste est facile à comprendre, reprit Marcof. Une fois à Paris, les
bandits dissipèrent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de
la beauté d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la première proie qui
tomba dans leurs filets.
--Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.
--Oui, mademoiselle. Le premier, Raphaël, fut empoisonné par ses deux
complices. Hermosa, elle, tomba frappée par une balle qui m'était
destinée, et Diégo fut tué par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent
parlé.
--Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes décrets sont
inévitables.
Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbée dans de
sombres réflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux
pensées qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant à Marcof:
--Ainsi, dans quelques heures, je vais connaître le marquis de
Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la côte
voisine.
Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur
Algésiras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite,
accrochées à la base du rocher dénudé.
--Dans moins d'une heure, mademoiselle, répondit le marin, vous serez
près du marquis et de sa digne femme.
--Elle a quitté le voile?
--Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le
nom de son époux.
--Comment cela?
--Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu'à ce
jour, j'avais voulu vous laisser entièrement à vos tristes souvenirs et
ne pas y mêler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, grâce au
ciel, la force vous est revenue, et après vous avoir raconté les
différentes particularités de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis
reprendre mon récit au moment où je l'avais interrompu. Nous avons
encore près d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous
plaît-il de m'écouter?
--De grand coeur; parlez vite. Vous vous étiez arrêté à l'instant où,
grâce à votre dévouement, à celui de vos amis, vous veniez d'arracher
votre frère, pardon, M. le marquis....
--Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire «mon frère». Philippe a fait
serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre.
--Eh bien, votre frère, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de
l'arracher, dis-je, à une mort certaine.
--C'est cela même, mademoiselle. Je vous ferai grâce, cependant, des
détails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois,
et de la joie qu'éprouva mademoiselle de Château-Giron en revoyant son
époux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonnât, momentanément au moins,
cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa santé
délabrée ordonnait impérieusement le calme et le repos. Lui ne voulait
pas partir; il se devait, disait-il, à ses amis et à la cause royale. Sa
pauvre femme se désespérait. Encore six semaines de fatigues, et
Philippe se mourrait d'épuisement. Alors je n'hésitai plus; j'employai
la ruse et la force pour l'embarquer à bord de mon lougre. Une fois en
mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille
dont je vous ai parlé, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si
cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le
malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre
la santé à Philippe. J'avais toujours été charmé par le paysage qui nous
entoure; je connaissais quelques braves gens à Algésiras, et cette
petite ville présentant toutes les conditions exigibles, je résolus d'y
conduire Philippe. Puis j'étais poussé encore par deux autres pensées;
je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En
Italie, j'avais deux missions à remplir; la première vous concernait.
--Brave et excellent coeur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une
émotion profonde; vous n'avez jamais songé qu'aux autres, et vous avez
été la providence de tous ceux qui vous ont approché.
--Je remplissais un devoir, mademoiselle. Piétro, en me racontant la
vérité, en m'apprenant quels étaient les deux gentilshommes dont Diégo
et Raphaël avaient pris les noms, Piétro me parla de la jeune fille qui
les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait été sauvée par
moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle était devenue.
Lorsque, arrivés tous deux à Messine, je vous avais remise dans cette
maison de santé, mademoiselle, votre état alarmant ne me permettait pas
d'espérer une prompte guérison.