--Oui, interrompit Marie-Augustine; j'étais privée de la raison. La

terreur m'avait rendue folle. Hélas! je suis restée dix-sept ans dans ce

malheureux état! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonnée. Et pourtant

j'étais pauvre, je ne possédais rien. Ce digne homme avait gardé un si

profond souvenir de votre généreuse action, Marcof, car il savait, lui,

ce que je n'ai appris que plus tard, c'est-à-dire que vous m'aviez

laissé tout ce que vous possédiez, payant de votre travail votre passage

en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conservé de cette

action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse née de

l'admiration qu'elle lui avait inspirée. Quand, il y a deux ans, je

revins à la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent nécessaire pour me

mettre à même de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France

était déjà interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer à

Messine. C'était dans l'endroit même où vous m'aviez laissée que vous

deviez me retrouver.

--J'ignorais ces détails, reprit Marcof. Mon frère lui-même m'engagea

vivement à me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener près

de lui si vous viviez encore. Cette espèce de similitude qui régnait

entre les malheurs qui vous avaient accablés tous deux, lui faisait

considérer mademoiselle de Fougueray comme faisant réellement partie de

sa famille. Julie elle-même désirait vivement vous connaître, car elle

vous savait désormais seule au monde. Aller à Messine et vous ramener

près d'eux était donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie.

--Et le second? demanda Marie-Augustine.

Au lieu de répondre, Marcof appela un mousse qui rôdait autour du mât

d'artimon. L'enfant accourut.

--Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille

en cuir rouge que tu trouveras sur ma table.

--Oui, commandant, répondit le mousse en se précipitant pour exécuter

l'ordre qu'il venait de recevoir.

Il reparut promptement tenant à la main le portefeuille indiqué. Marcof

le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constellée de

cachets; au centre étaient empreintes sur la cire les armes papales. La

suscription portait:

_A Mademoiselle Julie de Château-Giron._

Les cachets étaient volants. Marcof tendit l'enveloppe à mademoiselle de

Fougueray.

--Prenez! dit-il.

--Qu'est-ce que cela? répondit-elle en tournant l'enveloppe de tous

côtés.

--Veuillez ouvrir et lire.

Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle déploya une

large feuille de parchemin couverte d'écritures.

--Ah! fit-elle après l'avoir parcourue du regard. Sa Sainteté consent à

relever mademoiselle de Château-Giron des voeux qu'elle avait prononcés.

Il lui est permis de demeurer près de son époux et de reprendre le titre

auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touché à

Civita-Vecchia et que vous êtes allé à Rome?

--Pour cela même, mademoiselle.

--Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre

à la marquise?

--Je vous en prie!

En ce moment Bervic, son chapeau ciré à la main, s'approcha du groupe.

--Tout est paré pour le mouillage, dit-il.

--Bien, répondit Marcof.

Puis, se tournant vers Keinec qui était demeuré immobile près de Jahoua,

sans mêler un mot à la conversation qui venait d'avoir lieu:

--Veille à la manoeuvre, lui dit-il.

Keinec s'élança sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du

bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa échapper un geste

d'impatience.

--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine.

--J'ai que je serais complètement heureux si ces deux gars pouvaient

l'être également.

--Pauvres jeunes gens!

--Oui, plaignez-les, car ils sont véritablement à plaindre. Jadis

ennemis acharnés, maintenant frères dévoués l'un à l'autre, le bonheur

du premier doit faire le malheur du second.

--Leur amour n'a pas faibli?

--Nullement.

--Et lequel Yvonne aime-t-elle?

--Elle préfère Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec;

c'est lui qu'elle doit épouser.

--Pourquoi?

--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai

racontée?

--La jeune fille devait épouser celui qui la sauverait?

--Oui, et Keinec est celui-là.

--Pourtant, il semble plus triste que son compagnon.

--Il l'est davantage, en effet. C'est un coeur d'or que celui de ce

garçon-là. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas

être un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce

qui se passe dans son âme. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarquât

pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'épouser. Il a

volontairement retardé le mariage. Lors de notre arrivée à Algésiras, il

a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte

perpétuelle de générosité. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser

vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu

quitter mon bord pour ne pas demeurer seul à terre près d'Yvonne. Oh!

les pauvres enfants sont véritablement malheureux. Cependant il faut que

cet état de choses ait un terme. Nous allons débarquer, et le mariage

doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste dénouement.

--Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine.

--Mouille! interrompit la voix rude de Keinec.

La chaîne fila sur le fer de l'écubier et une légère secousse indiqua

que l'ancre venait de mordre le fond de sable.

--Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe à tribord.

--C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'écria Marcof en se penchant sur le

bastingage.

Puis, s'adressant à Marie-Augustine:

--Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous présente votre

nouvelle famille.

Mademoiselle de Fougueray, très émue, se leva et s'appuya sur le bras

que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe,

s'élançant sur le pont, se retournait pour donner la main à sa charmante

femme. Yvonne venait après elle. Keinec descendit lentement du banc de

quart; Jahoua le saisit par le bras.

--Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fiancée!

--Tu souffres bien, n'est-ce pas? répondit Keinec.

--Non, fit le bon fermier en s'efforçant de sourire; je suis heureux

puisque tu vas l'être, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien.

Et Jahoua entraîna Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof

avait présenté mademoiselle de Fougueray à son frère et à la marquise de

Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis.

--On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en

pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues.

Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu?

II

_Le Moniteur_ DU 25 FRIMAIRE AN III

Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison située sur le

bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers

et de grenadiers.

Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée du _Jean-Louis_, la joie la

plus vive régnait parmi la petite famille.

Marie-Augustine avait trouvé une soeur dans la personne de Julie de

Loc-Ronan.

Marcof, heureux du bonheur dont, à juste titre, chacun le prétendait

l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une préoccupation, celle

de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec était sombre

et rêveur: Yvonne lui prodiguait en vain des témoignages de tendresse.

Jahoua affectait inutilement une indifférence complète à l'égard de la

jeune fille, rien ne parvenait à dissiper les nuages qui couvraient le

front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les préoccupations

de son frère. Il aimait Yvonne qui l'avait entouré de soins dignes d'une

fille dévouée. Son coeur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui

avait risqué ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur

d'âme du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le

désespoir et le chagrin le dévoraient. Mais Jahoua tenait son serment;

Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances.

Le soir du jour dont nous venons de parler, les différents personnages

qui habitaient la petite maison d'Algésiras étaient réunis dans une

vaste salle du rez-de-chaussée. Marcof venait d'entrer en tenant à la

main un paquet de journaux.

Le courrier anglais de Gibraltar avait apporté, le jour même, des

nouvelles de France.

Chacun était avide de connaître ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les

journaux et les parcourut rapidement. Tout à coup il fit un geste

d'étonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue.

--Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise.

--Ce journal... répondit Philippe en désignant le numéro du _Moniteur_

qui portait la date du 25 frimaire an III de la République française.

--Eh bien? fit Marcof.

--Il s'agit de Carrier.

--De Carrier?

--Oui.

--Encore de nouveaux crimes?

--Non; un juste châtiment.

--Il est mort?

--Guillotiné à Paris, le 13 décembre dernier.

--Ah! s'écria Marcof; il y a une justice au ciel!

Et, s'emparant du journal, il lut à haute voix les détails de la

condamnation du terrible proconsul.

Après avoir donné rapidement connaissance du procès, il en arriva aux

lignes suivantes:

«...Séance du 25 frimaire an III de la République française une et

indivisible.

«Après de longs débats, après une défense habilement conçue, le

représentant du peuple Carrier, sur la déclaration de nombreux

témoins, dont les paroles ont fait plus d'une fois frémir

l'auditoire, a été déclaré coupable d'avoir donné des ordres

d'exécution, sans jugement préalable, signés de lui, et que le

tribunal lui représente.

«Deux de ses coaccusés, le citoyen Pinard et le citoyen

Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre

comme membre du comité du département, convaincus de complicité

avec le citoyen représentant, sont également déclarés coupables.

«En conséquence, les accusés Carrier, Pinard et Grandmaison sont

condamnés à la peine de mort.

«Les autres accusés, considérés comme instruments passifs, sont

renvoyés purement et simplement, déclarés innocents des crimes

reprochés aux trois premiers.»

--Ainsi, s'écria Marcof en s'interrompant, ce misérable Carfor n'avait

pas été tué par moi, comme je l'espérais. Je l'avais cependant vu

tomber, et ma balle l'avait atteint à la tête.

--Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au

crime?

--Rien autre que ses propres instincts, répondit Jahoua. J'ai connu

jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'être berger, sorcier et espion,

il avait été garçon de ferme chez mon père. Obéissant à ses vices

épouvantables, il avait volé et laissé accuser un pauvre gars innocent.

Ce fut moi qui découvris son crime et qui avertis mon père. Un hasard me

fit surprendre Carfor au moment où il accomplissait un nouveau vol.

Chassé honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop

lâche pour me braver ouvertement, il chercha à exploiter la haine d'un

ami.

--La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit à commettre

un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arrivé sans l'intervention de

Marcof!

--Il a conservé jusqu'au dernier moment toute l'atrocité de son

caractère, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici

ce que l'on écrit sur l'exécution de ces trois hommes: «Carrier et ses

deux coaccusés ont marché tous trois à l'échafaud, le premier protestant

énergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'exécuter

les ordres de la Convention. Au moment de l'exécution, et tandis que les

aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le

premier, Pinard, transporté d'une sorte de rage, se précipita tête

baissée sur Carrier, et, le frappant à la poitrine avec violence, le

jeta presque sans vie sur les degrés de l'échafaud. Peut-être allait-il

se porter à de nouveaux excès sur son complice, lorsqu'on parvint à

l'entraîner et à le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanimé,

subit le dernier la peine capitale.»

--Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper

moi-même.

--Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin.

--Pourquoi? j'écraserais sans pitié le scorpion que je rencontrerais sur

ma route. Agir ainsi, c'est rendre service à l'humanité.

--N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand

soulagement pour nous: et puisque vous êtes résolu à retourner en

France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas à redouter les

poursuites de ces hommes.

--Tu es donc décidé, frère? demanda Philippe.

--Il le faut, repartit Marcof.

--Tu pars... et je reste.

--Il le faut également. Tu n'es plus seul et tu as près de toi une

pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour

elle et consacre-toi à son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est

pris, mes ordres sont donnés. Demain _le Jean-Louis_ reprend la mer.

Peut-être pourras-tu bientôt rentrer en France. Nous avons emporté en

partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il

arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une année. Allons, mes

amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments

soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon coeur comme un souvenir

doux et bienfaisant qui m'aidera à supporter les fatigues et les

dangers.

--A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne.

--Après ton mariage, ma fille; je veux assister à la bénédiction

nuptiale avant mon départ.

--Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon

matin; car j'ai prévenu le prêtre aujourd'hui même, et il bénira les

époux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une grâce à vous

demander.

--Laquelle?

--Laissez-moi partir avec vous.

--Volontiers, mon gars.

--Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre à terre.

La Bretagne est saccagée, ma ferme est brûlée; je n'ai plus rien.

Engagez-moi!

--Ta place est prête à mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec.

--Merci!

Keinec se leva brusquement.

--Où vas-tu? demanda Marcof.

--A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte à

terre le peu que je possède.

--Je vais avec toi, dit vivement le fermier.

--Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour.

Et, sans attendre une réponse, le jeune homme s'élança au dehors. Marcof

frappa du pied avec impatience. Yvonne s'était levée avec inquiétude.

Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint.

--Laisse-le faire, dit-il; moi-même je vais à bord pour donner les

derniers ordres, je saurai bien le ramener.

* * * * *

Une heure du matin venait de sonner à la charmante église de la petite

ville, et un morne silence régnait dans le jardin attenante l'habitation

du marquis. Une fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur un massif était

seule ouverte. Yvonne, la tête enveloppée dans ses petites mains, y

était accoudée. La pauvre enfant pleurait en étouffant ses sanglots.

Tout à coup les branches du massif s'écartèrent, une ombre traversa

rapidement l'allée et s'approcha de la fenêtre. Yvonne surprise releva

la tête.

--Jahoua! murmura-t-elle.

--Oui, répondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une dernière fois

et te parler.

--Keinec?

--Il n'est pas revenu.

--Mon Dieu!

--Oh! sois sans crainte! il est à bord avec Marcof. Mais écoute, Yvonne,

le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai

aimée, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moitié de ce qui

me reste à vivre pour qu'il me fût permis de passer l'autre moitié près

de toi. Hélas! un pareil bonheur m'est refusé! Tu pleures, tu es émue,

tu m'aimes encore peut-être?

--Oui, murmura la jeune fille.

--Alors, c'est au nom de notre amour à tous deux, que je te conjure de

m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui

appartiens. Nous nous devons au serment prononcé lorsque nous te

croyions à jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauvée. Keinec a vengé la

mort de ton père. Keinec t'aime autant que je t'aime. Épouse-le, Yvonne,

épouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour

amour. C'est un grand coeur, fais qu'il soit heureux!

--Oh! s'écria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure,

par la mémoire de mon père, d'être pour lui une compagne aimante et

fidèle; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie;

laisse-moi pleurer cette nuit.

--Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la

force nécessaire pour accomplir le sacrifice.

--J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et être digne de

toi et de lui.

--Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-être.

--Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus?

--Keinec connaît mon amour; Keinec sait que tu m'as aimé; ma présence

pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, après

la bénédiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli

dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est là tout ce que je

voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va

recevoir ta foi.

Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille,

s'élança sans oser tourner la tête, et disparut dans le jardin. Yvonne

leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fenêtre, alla s'agenouiller

devant une image de la Vierge apposée dans un angle de la chambre. Le

silence régna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif même

qu'avait traversé Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la

conversation précédente, s'était tenu blotti sans mouvement. Cet homme

était Keinec.

Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne

sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire,

lorsque Jahoua était arrivé. Alors il avait écouté. Lorsque le jardin

était devenu désert et silencieux, il s'était relevé doucement, ainsi

que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit

ensuite quelques pas dans la direction de la fenêtre d'Yvonne, puis il

s'arrêta de nouveau.

Enfin, prenant un parti décisif, il traversa le jardin, franchit le

petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.

_Le Jean-Louis_ se balançait à une demi-lieue en rade. Aucune

embarcation n'était sur la grève. Keinec se déshabilla, attacha ses

effets sur une planche, se jeta à la nage, et, poussant la planche

devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arrivé sous le beaupré, il

saisit une amarre et grimpa lestement à bord. Bervic veillait sur le

pont.

--Où est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.

--Dans sa cabine, répondit le vieux marin.

--Merci.

Et Keinec s'élança dans l'entrepont.

Marcof effectivement était assis dans son hamac, et paraissait absorbé

dans ses rêveries.

Keinec courut à lui.

--Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde

altération des traits de son ami.

--Je veux qu'Yvonne soit heureuse! répondit Keinec d'une voix sourde; je

veux que tu m'aides à assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il

faut que tu fasses.

III

LE MARIAGE

A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper à

la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la

jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amitié et un témoignage

d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait séché ses larmes,

Yvonne écoutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles

murmurées à son oreille.

Julie surtout, la sainte créature qui, mieux que personne, comprenait

l'abnégation de soi-même, Julie, qui avait deviné depuis longtemps ce

qui se passait dans le coeur de la jeune fille, lui prodiguait les mots

les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne était prête.

Le mariage devait avoir lieu à huit. Yvonne voulut aller saluer le

marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof auprès de Philippe.

Elles n'y trouvèrent que Jahoua qui, paré de ses plus beaux habits,

devait servir de témoin à la jeune fille.

--Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec étonnement.

--Non, répondit Philippe; il se prépare sans doute. Il aura passé la

nuit à bord du _Jean-Louis_, et Marcof va nous le ramener.

--Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua

en s'approchant de la fenêtre qu'il ouvrit.

Le fermier poussa un cri étouffé. Puis il passa la main sur ses yeux et

regarda encore.

--Mon Dieu! dit-il.

--Qu'est-ce donc? s'écria Julie effrayée en accourant près de lui.

--_Le Jean-Louis_ n'est plus au mouillage!

--Impossible! s'écria Philippe en s'élançant à son tour.

--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en pâlissant.

--La rade est nue! fit le marquis avec stupeur.

En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra.

--Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers

lui.

--C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous

remettre.

--Marcof?

--Oui, monseigneur.

--Et quand vous a-t-il donné cette lettre?

--Ce matin, à quatre heures.

--Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt?

--Parce que le commandant m'avait ordonné expressément de ne la remettre

à monseigneur qu'au moment de la célébration du mariage, et huit heures

viennent seulement de sonner.

Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit.

Tous attendaient avec anxiété.

Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante.

Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier à Julie:

--Lisez, dit-il, je me sens trop ému.

Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main:

«Cher frère, lut-elle, au moment où tu recevras ces lignes, _le

Jean-Louis_ sera en plein détroit. Il met le cap sur la France.

Keinec est à bord. Le brave gars a voulu jusqu'à la fin se

sacrifier au bonheur de celle qu'il aime.

«Sa volonté expresse est qu'Yvonne épouse Jahoua ce matin même. Il

l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer

cette nuit.

«Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude où il

est que sa volonté sera accomplie. Je lui en ai engagé ma parole.

Que Jahoua et Yvonne obéissent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon

frère, je vais où tu sais: servir mon pays, et combattre les

ennemis de la France.

«A bientôt, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux

tous; et quand le vent mugira, quand la tempête grondera, priez

quelquefois pour les marins. Au revoir, frère; au revoir à tous

ceux que j'aime.

«Marcof.»

Julie s'arrêta. Des larmes étaient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait

et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avança lentement vers eux.

--Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu?

Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le prêtre vous

attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour

qu'il envoie l'oubli à l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos

à tous.

A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient à toutes volées

pendant la bénédiction nuptiale.

Yvonne et Jahoua, courbés religieusement devant l'autel, échangeaient

leur foi en présence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray

et du vieux Jocelyn.

A l'instant où le prêtre officiant élevait, en s'agenouillant, le divin

calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les côtes du

Maroc.

Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie française:

c'était le lougre _le Jean-Louis_.

Deux hommes, à l'arrière, laissaient errer leurs regards sur l'azur de

la mer.

--Keinec, disait l'un, jadis je t'avais proposé de devenir mon second;

aujourd'hui tu me le demandes, la moitié de ce que j'ai t'appartient. Tu

as perdu ta fiancée, mais tu as retrouvé un père. Viens dans mes bras,

enfant, et sois fort, car ton coeur est grand! Le passé porte le voile

des veuves, l'avenir celui des vierges. Derrière nous les souvenirs,

devant nous l'immensité de l'espérance. La main de Dieu sait mettre un

baume sur chaque blessure! Espère et regarde en avant!

FIN

SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.

End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu

Le marquis de Loc-Ronan · 第 22 / 22 段