--A propos, dit-il en s'adressant à Marcof qui avait repris le bras de

Pinard; à propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux

avoir?

--Qu'est-ce que cela te fait? répondit le marin, que toutes ces lenteurs

commençaient singulièrement à impatienter.

--Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne

dois et ne puis livrer. Le bien de la République avant tout.

--Oh! ceux-là n'intéressent guère le salut de la République! Il s'agit

d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble.

--Un domestique seul?

--Non; lui et son compagnon.

--Et comment les nommes-tu?

--Je ne sais pas sous quel nom le dernier a été écroué; mais le premier

se nomme Jocelyn.

--Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en lâchant la plume.

--Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof étonné de l'accent avec lequel le

proconsul venait de répéter le nom du vieux serviteur.

--Oh! oh! fit Carrier, cela demande réflexion alors.

--Pourquoi?

--Parce qu'il me plaît de réfléchir.

--Mais il ne me plaît pas d'attendre, à moi! s'écria Marcof qui sentait

qu'il allait bientôt ne plus être maître de lui-même.

--Plaît-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence.

En ce moment la porte s'ouvrit doucement.

--Qu'est-ce? demanda Carrier à une sorte de valet qui parut timidement

sur le seuil.

--Citoyen, répondit le pauvre diable, c'est le souper.

--Eh bien, le souper?

--Il est prêt....

--A table, alors! s'écria le proconsul avec une joie manifeste; à table!

--Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant à peine.

--Quel ordre?

--Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes.

--Après souper, citoyen!...

--Cependant....

--Allons, à table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons

ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras.

Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.

Marcof dévora son impatience. Il sentait, à n'en pas douter, qu'un éclat

perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris

par le bras et s'efforçait de l'entraîner.

Le marin n'hésita plus. Se dégageant doucement, il saisit la main de

Pinard qu'il voulait avoir toujours à sa portée; et s'adressant à

Carrier:

--Eh bien! répondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais

boire!

Puis se penchant à l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait

la porte communiquant avec le salon:

--Garde à toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir!

Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il

signe.

Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa

pensée courait rapidement vers un plus vaste horizon; il espérait

pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'était cette inspiration

généreuse qui lui avait donné la force de dominer sa nature violente et

impétueuse.

Carrier, lui, avait accueilli avec une joie réelle l'annonce du souper

qui le dispensait et de signer immédiatement l'ordre demandé et de

donner une explication de son refus.

--Dès que Fougueray sera arrivé, se disait-il, je saurai à quoi m'en

tenir. Alors j'agirai en conséquence et je ferai envoyer ce drôle au

dépôt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me

dérober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se

trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs,

j'ai tout à gagner en attendant et rien à perdre.

Quant à Pinard, lui aussi se réjouissait de ce retard, car il se disait

de son côté qu'il était impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire

présidant à toutes les orgies du proconsul, il ne trouvât moyen de se

débarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois étaient

donc entrés dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pensées

bien différentes.

Ce salon, dans lequel ils venaient de pénétrer, était une vaste pièce,

aux proportions élégantes, splendidement éclairée, et envahie, comme

cela était la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu

choisie. Rien n'était plus étrange, plus incroyable, plus

pittoresquement hideux que la vue de cette société bizarre qui formait

la cour du proconsul. On y voyait des généraux républicains, des

officiers supérieurs de la garnison de Nantes en sabots et en épaulettes

de laine, suivant l'usage de l'époque; des membres du département en

carmagnoles, la tête coiffée du bonnet phrygien, les bras nus, les

manches déchirées; des juges au tribunal révolutionnaire, sans gilet et

sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux vêtements

sales, graisseux, maculés de taches de sang; des fournisseurs, des

habitués des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossières, aux

propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards

éhontés.

Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe à

la bouche, se prélassant sur des sièges soyeux que le sybaritisme du

citoyen représentant avait fait mettre en réquisition dans les somptueux

hôtels des ex-grands seigneurs. Des blasphèmes effrayants retentissaient

dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de

violentes disputes, mais c'étaient tout simplement les fleurs dont on

ornait le langage.

Marcof, l'intrépide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour à

tour visité les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les

lieux de débauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof

n'avait jamais contemplé un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus

dégradant pour l'espèce humaine.

Après s'être esquivé des empressements dont lui et Pinard étaient

l'objet, il avait entraîné son compagnon dans un angle de la pièce, et,

quoique Carrier fût venu l'y retrouver, absorbé qu'il était par ce qu'il

voyait et ce qu'il entendait, à peine écoutait-il le citoyen

représentant. Enfin la présence d'esprit lui revint. Il comprit que

rester en arrière des autres serait se mettre mal dans la pensée du

proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon à

l'annonce que le souper était servi, et tous passèrent pêle-mêle dans la

salle à manger.

Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de

lui, et Carfor se laissa tomber sur un siège à côté de celui que l'on

pouvait, à bon droit, nommer son maître. Deux places seules demeurèrent

vides: l'une à la gauche de Carrier, l'autre à la droite de Marcof.

La table était servie avec une profusion qui contrastait outrageusement

avec l'état de famine dans lequel était plongée la ville entière; mais

Carrier était sensuel, mais Carrier était maître absolu, mais Carrier ne

reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions,

ses goûts ou ses moindres désirs, et peu lui importait qu'une partie de

la population mourût de faim et de misère, pourvu qu'il ne manquât de

rien. D'ailleurs plus la mortalité serait grande et plus vite sa mission

serait accomplie, puisque la seule qu'il se fût donnée était de tuer, de

tuer toujours.

Le placement des convives excita bien par-ci par-là quelques querelles,

beaucoup de blasphèmes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses

étaient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage

d'amuser singulièrement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme

se rétablit presque.

--Servez! dit alors Carrier d'une voix de maître, et prévenez les

citoyennes que nous les attendons!

Les valets, ou pour nous servir du style de l'époque, «les officieux»,

s'empressèrent d'obéir.

--Où donc est le citoyen délégué? demanda Grandmaison, placé sur le même

rang que Marcof et presque en face de Carrier.

--Fougueray? répondit le représentant. Je ne sais ce qu'il fait; il

devrait être ici.

Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli.

--Fougueray! répéta-t-il.

--Un délégué du Comité de salut public de Paris, dit Goullin.

--Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en

touchant, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans le cabinet de Carrier, le

sans-culotte entre les deux épaules.

Pinard se courba sous la faible pression, et lança à son voisin un

regard suppliant.

--Oui, répondit-il.

--Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le

comte de Fougueray avec lequel tu étais en relation politique? Réponds

nettement, réponds vite!

--C'est lui! dit précipitamment Carfor; c'est le même! Ne me touche pas,

je t'en conjure! Je souffre trop!

Marcof laissa échapper de ses lèvres un sifflement de joie.

--Ah! se dit-il, c'est décidément Dieu qui m'a conduit à Nantes!

En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de

beauté et de parure firent leur entrée dans la salle. Tous les regards

se tournèrent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de

toutes parts. Ces deux femmes étaient Angélique Caron et Hermosa.

La situation se compliquait singulièrement pour Marcof. Le marin

reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait

suivre devait décider de son sort et du succès de la soirée.

Sur un double signe de Carrier, Angélique accourut prendre place à ses

côtés, et l'Italienne se dirigea fièrement vers le siège resté vide à la

droite de Marcof. Hermosa, occupée de répondre aux propos qu'on lui

adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait

être son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment

devenait horriblement critique.

Marcof, résolu à tout, la main droite appuyée sur la crosse de son

pistolet, se tourna complètement vers Pinard, avec lequel il parut

engagé dans une conversation des plus intéressantes. Il entendit, sans

bouger, le murmure soyeux de la jupe qui frôlait sa chaise; il sentit

Hermosa prendre place et s'installer à son côté.

Alors, tout en paraissant jouer négligemment avec l'arme meurtrière

qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur

la table, et la tenant de façon à ce que le canon menaçant fût dirigé

vers Hermosa, il se retourna lentement. Une résolution terrible se

lisait sur son front, et ses yeux étincelèrent de menaces.

Le geste de Marcof avait attiré tout d'abord l'attention de sa voisine,

qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme

à côté duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la tête,

et ils se trouvèrent subitement tous deux face à face.

Hermosa pâlit affreusement. Du premier coup d'oeil elle reconnut le

frère du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant,

l'avait interrogée dans la forêt de Plogastel, l'homme auquel enfin elle

avait voué une mortelle haine.

La situation était tellement tendue, que le moindre incident pouvait en

rompre l'équilibre, et transformer le souper en une scène sanglante.

Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si

nettement l'arrêt de sa mort à la plus légère imprudence, qu'elle

refoula au fond de sa poitrine le cri prêt à jaillir de sa gorge.

Les autres convives, heureusement, étaient trop occupés à vider les

bouteilles et à fêter les mets qui encombraient la table, pour prêter

attention à ce qui se passait sur le visage d'Hermosa.

--Eh! citoyen, cria tout à coup Carrier en s'adressant à Marcof; eh!

citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oublié de

m'annoncer ton nom!

--On m'appelle le tueur de hyènes, répondit Marcof.

--Le tueur de hyènes?

--Oui.

--Où diable as-tu pris ce nom-là?

--Je ne l'ai pas pris, on me l'a donné.

--Où cela?

--En Afrique!

--Tu as donc tué des hyènes?

--Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore.

--Est-ce que tu es marin?

--Mais oui.

--Et maintenant tu restes à terre pour faire la chasse aux aristocrates?

--Tu l'as deviné.

--Bravo! à ta santé!

--A la tienne et à celle de la citoyenne! répondit Marcof en élevant son

verre de la main gauche, tandis que de la droite il enlaçait Hermosa et

l'attirait à lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire à la

table du proconsul.

Hermosa plia sous l'étreinte du marin.

--Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof à l'oreille, en effleurant de

ses lèvres le cou de la courtisane, afin de motiver son action.

--Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infidèle, je te fais déporter ce

soir!

--Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain défaut, citoyen, et qui

sent l'aristocrate. Liberté, égalité, c'est ma devise! Donc, si tu es

libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous

sommes égaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation!

--Vive la nation! hurla l'assemblée tout entière.

--Bravo le tueur de hyènes!

--Vive la liberté!

--Vive l'égalité! cria-t-on de toutes parts.

Marcof grandissait en popularité. Carrier lui-même, habitué à voir tout

plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. Néron aussi

avait ses bons jours.

--Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique

que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet à côté de ton

assiette?

--Justement.

--Mais ce n'est pas d'usage ici.

--Et la liberté donc? D'ailleurs, demande à Pinard pourquoi je ne quitte

jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu

as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton séjour parmi les

aristocrates t'a rendu muet?

Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du misérable, appuya le

doigt sur la place qu'il avait déjà touchée deux fois. Carfor se

redressa comme s'il venait d'être mordu par un serpent.

--Parle donc! répéta Marcof.

--Qu'ai-je à dire? s'écria le sans-culotte avec une volubilité

fiévreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et

tendait les veines de son cou; qu'ai-je à dire, si ce n'est que tu es le

meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hyènes!

Pinard s'arrêta. Ses traits crispés exprimaient une douleur effrayante.

Mais l'orgie montait rapidement à son comble; les paroles

s'entre-croisaient de tous côtés. Personne, pas même Carrier, ne fit

attention à l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit

seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de

Pinard avait une grande réputation, on chanta les louanges du nouveau

venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le

regard plus suppliant que jamais, il murmura à voix basse:

--Par pitié, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux

mourir!

--Tu souffres donc?

--Comme un damné.

--Alors, songe à ceux que tu as fait souffrir!

--Oh! pensa Carfor, dussé-je être tué cette nuit par toi, tu ne sortiras

pas vivant de cette maison.

XXXI

PIÉTRO

Un tumulte étourdissant régnait dans la salle. On était à peine à la

moitié du souper, et presque tous les convives étaient ivres. Carrier

prodiguait ses caresses à Angélique Caron. Chacun criait, jurait,

blasphémait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers

Hermosa, à laquelle il n'avait encore adressé la parole que pour lui

donner l'avertissement que nous connaissons.

--Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse.

--Oui, répondit sourdement la courtisane.

--Et cela t'étonne de me rencontrer ici?

--Qu'y viens-tu faire?

--Es-tu vraiment curieuse de le savoir?

--Peut-être.

--Allons! ne joue pas la comédie en prenant des airs de reine. Je te

connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! maîtresse de

Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'idée que ce sera là ton

dernier amour.

--Comme ce souper sera ton dernier repas.

--Je ne crois pas.

--Moi, je l'espère; tu vois que je suis franche.

--A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas

avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'échapper de mes mains.

--Lequel?

--Celui de continuer à être franche.

--A quel propos?

--A propos des questions que je vais t'adresser.

--Des questions, à moi?

--Sans doute.

--Je ne comprends pas.

--Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au

milieu de ce bruit épouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement,

ne t'étonne pas de ce que je me tiens à demi penché vers ce cher Pinard;

c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un oeil sur

lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera

pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus

de deux années tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute?

--Oui. Après?

--Un peu de patience. Cette même nuit, je trouvai dans l'abbaye de

Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy,

et passait pour ton frère....

--C'était mon frère, interrompit Hermosa.

--Vraiment?

--Certes!

--Eh bien! cela est fâcheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui

qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les

Calabres.

--Impossible!

--Bah! Il l'a avoué lui-même.

--Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin était plus

instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que

tu voudras, je ne répondrai plus.

--Tu ne répondras plus?

Hermosa garda le silence.

--Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite

histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est là, assis près de moi. Cette

nuit, nous étions ensemble à quelques lieues de Nantes. J'avais à lui

parler d'affaires, et j'étais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi

ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus

simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer à blanc une petite

plaque de tôle et je l'ai appliquée sur l'épaule droite du citoyen. La

chair a crié, la plaque s'est enfoncée, et lorsque je l'ai enlevée, elle

emportait avec elle la peau et laissait l'épaule à vif. Alors j'ai fait

scier une étrille d'écurie et j'en ai appliqué un morceau du côté des

piquants, bien entendu, sur la brûlure. Puis, j'ai fait attacher

solidement l'étrille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus,

je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un

geste à accomplir pour le voir tomber à genoux et demander grâce!

--Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir?

--Je ne dis pas cela précisément; mais ce qui est incontestable, c'est

que je puis te brûler la cervelle avec ce pistolet.

--Tu ne le ferais pas!

--Pourquoi donc?

--Parce que ce serait assurer ta mort.

--On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre

pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que

causera ta mort.

--Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane dominée complètement par

son interlocuteur dont elle connaissait l'audace à toute épreuve.

--Je veux que tu répondes à mes questions.

--Encore?

--Toujours! Regarde! le canon de cette arme est à deux pouces de ta

poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu répondre?

--Mais....

--Veux-tu répondre, oui ou non?

--Eh bien!... oui!

--Franchement?

--Franchement.

--Ce Raphaël était-il ton frère?

--Non!

--Avait-il donc volé le titre qu'il portait?

--Oui!

--Tout à l'heure, Carrier t'a appelée Hermosa. Est-ce ton nom?

--Oui.

--Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine?

--Non!

--Mais qui es-tu?

--Qui je suis?

--Oui.

--La marquise de Loc-Ronan!

--Mensonge!

--Tu sais bien que je ne mens pas!

--Je veux connaître le mystère qui t'environne, s'écria Marcof avec

violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte!

--Qui donc va mourir? répondit Carrier qui depuis un moment prêtait une

attention singulière à ce qui se passait en face de lui et remarquait

enfin la contenance d'Hermosa.

Marcof, entraîné par la violence de son caractère, avait abandonné toute

prudence.

Il n'était plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le

canon de son pistolet sur le front de la courtisane:

--Réponds! s'écria-t-il.

Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, épouvanté, se leva avec

précipitation. Tous les convives, surpris, hésitèrent un moment; mais ce

moment eut à peine la durée d'un éclair.

Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant

l'instant où Marcof se levait, il avait arraché le second pistolet qui

pendait à la ceinture du marin.

--C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante.

Marcof fit un bond en arrière au moment où Carfor pressait la détente,

et la balle, dirigée par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin

et brisa le crâne de la courtisane. Le corps inanimé d'Hermosa

s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'épouvante

répondit à la détonation. Marcof comprit qu'il était perdu.

Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses

nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient

face. Les flambeaux glissèrent, les bougies s'éteignirent et l'obscurité

remplaça subitement l'éclat des lumières. Alors le marin, son poignard

à la main, s'élança, abattant et renversant tout ce qui lui faisait

obstacle.

Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du pêle-mêle. Dans

l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une

fenêtre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'hésita pas un moment, il la

franchit et sauta en dehors. Il était tombé devant le poste même de la

compagnie Marat. La sentinelle croisa la baïonnette sur lui. Le marin se

releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla à ses oreilles et

hâta encore sa course.

Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arrivé sur la

place, il se précipita vers l'échafaud. Boishardy et Keinec l'y

attendaient.

--Perdu! s'écria Marcof avec désespoir; tout est perdu par ma faute!

--Non! répondit Boishardy, tout est sauvé; nous pouvons pénétrer dans la

prison!

--Comment cela? Il est neuf heures à peine.

--J'ai un blanc-seing de Carrier!

--Un blanc-seing de Carrier?

--Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard.

J'ai trouvé ce papier dans la poche du prisonnier fait tantôt par

Keinec; venez, hâtons-nous!

La prison était voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes.

Boishardy s'avança le premier.

--Ordre de Carrier! dit-il en présentant la feuille tout ouverte à

l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir

de la petite table devant laquelle il était assis:

--Passez, citoyens, dit-il.

--Tu vois ce qu'il nous faut? répondit Boishardy.

--Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux

geôliers.

Boishardy, Marcof et Keinec pénétrèrent dans la prison. Marcof laissait

agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrepôt,

comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner

par un grenadier chargé d'appuyer leur demande. Il avait gardé par

devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de

mettre sa responsabilité à couvert.

Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du

citoyen représentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de

Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le

grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef.

--Jocelyn... et Loc-Ronan... répéta l'inspecteur; mais ils sont exécutés

depuis longtemps.

--Impossible, répondit Marcof; Pinard m'a affirmé le contraire.

--Quand cela?

--Aujourd'hui même.

--Peut-être a-t-il raison.... En tous cas, ils ont été incarcérés dans

la salle numéro 7; s'ils vivent, ils y sont encore.

--Et où est cette salle?

--Au fond de la deuxième cour, escalier H, troisième étage; voici

l'ordre pour le geôlier de service.... Veux-tu que je te fasse

accompagner?

--Inutile, répondit Boishardy, nous trouverons bien.

Au moment où Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqué,

un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de

garde, retentit dans la première cour.

Ils s'élancèrent plus rapides que la pensée. A la faible lueur d'une

lanterne fumeuse qui éclairait le corridor, ils distinguèrent deux

portes se faisant face. L'une d'elles portait le numéro 7. L'autre était

surmontée de cette inscription tracée en lettres noires:

CHAMBRE DU SURVEILLANT

Boishardy heurta violemment à cette dernière. Elle s'ouvrit aussitôt et

Piétro parut sur le seuil. Il tenait à la main une petite lampe.

--Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il.

--Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn.

--Le citoyen Loc-Ronan? répéta le geôlier.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 20 / 22 段