Boishardy s'avança avec précaution et se trouva bientôt en face d'un

nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrêta

brusquement à deux pas du chef royaliste: c'était effectivement le jeune

Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.

--Eh bien? demanda le marin.

--Sauvée! répondit Keinec avec un élan joyeux impossible à exprimer.

--Qui cela? s'écrièrent en même temps Boishardy et Marcof.

--Yvonne! Yvonne est sauvée!

--Tu l'as retrouvée?

--Oui.

--Où cela?

--Chez Carfor, et je suis arrivé à temps.

--Comment? Explique-toi?

Keinec raconta rapidement la scène qui avait eu lieu entre lui et Diégo.

Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misérable Italien; il

ne l'avait aperçu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des

souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'éloignement avait

empêché Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc

qu'il avait solidement garrotté l'envoyé du Comité de salut public avec

lequel il avait lutté, et qu'il l'avait laissé sous la garde d'Yvonne.

--Nous verrons cela plus tard, répondit Marcof. Maintenant, ne perdons

pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauvée! songeons à

Philippe et à Jocelyn!

Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:

--Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe à ce qui te reste

à faire. Voici le moment décisif arrivé. Tu vas payer de ta personne.

Rappelle-toi qu'à la moindre hésitation tu es mort!

Carfor ne répondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se

dirigèrent vers le Bouffay. Arrivés au poste de garde, Pinard demanda le

chef et se fit reconnaître. Quelques sans-culottes étaient là; ils

poussèrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la

compagnie Marat. Carfor, toujours enlacé à Marcof, les remercia de leurs

démonstrations d'amitié et voulut passer outre, mais l'officier de garde

l'arrêta.

--On n'entre pas! dit-il.

--Comment, on n'entre pas? répondit Pinard avec étonnement.

--Non.

--Pourquoi?

--C'est la consigne.

--Est-ce que tu ne me reconnais pas?

--Si fait.

--Tu sais que je suis l'ami de Carrier?

--Sans doute.

--Eh bien?

--Il y a ordre du citoyen représentant de ne laisser pénétrer qui que ce

soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept à

peine.

Cet ordre, on se le rappelle, avait été donné le matin par Carrier à

l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec

inquiétude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entrée de la

prison.

--Nous reviendrons à onze heures, dit-il en entraînant Carfor.

Tous quatre retournèrent sur leurs pas.

--Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous

ne rencontrerons personne.

Ils traversèrent la place et gagnèrent les rives de la Loire. Après

avoir jeté un regard investigateur autour de lui et s'être assuré de la

solitude complète de l'endroit où il se trouvait, Marcof s'arrêta et ses

compagnons l'imitèrent.

--Fâcheux contre-temps! dit Boishardy.

Marcof frappa du pied avec impatience. Tout à coup il saisit la main de

Carfor et s'écria brusquement:

--Si tu nous avais trompés!

--Grâce! fit le sans-culotte d'une voix déchirante; j'ai dit la vérité,

je ne vous trompe pas.

Marcof haussa les épaules.

--Es-tu sûr que Carrier ait ajouté foi à ta lettre? demanda Boishardy en

s'adressant à Pinard.

--Je le crois.

--Cet ordre en serait-il la conséquence?

--Je l'ignore.

--Pourquoi aussi avoir fait écrire cette lettre! s'écria le marin.

--Pourquoi! répliqua le chef royaliste.

--Oui.

--Pour mieux réussir.

--Je ne vous comprends pas.

--Écoutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pensé, et

cela était indubitable, que Pinard serait reconnu à son entrée dans la

ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au

besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu

faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe?

Non, n'est-ce pas?

--Cela est vrai! répondit Marcof.

--Tandis qu'en adressant à Carrier la lettre dont vous parlez,

poursuivit M. de Boishardy, en le prévenant de l'arrivée de Pinard et

surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre

tranquillité provisoire était assurée, et de notre tranquillité présente

dépend la réussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la

nuit dernière m'ont mis en goût de bataille. J'ai pensé que nous

pourrions tirer parti de la recommandation faite au représentant

d'envoyer un détachement de sans-culottes à la porte de l'Erdre.

--Je comprends! s'écria Marcof; l'ordre que vous avez donné ce matin à

Kérouac est une conséquence de tout ceci.

--Sans doute.

--Il est allé au placis?

--Oui. Ce soir, à onze heures, Fleur-de-Chêne et une partie de nos gars

seront embusqués sur la route de Saint-Nazaire.

--De sorte qu'à un moment donné, nous exterminerons les sans-culottes,

qui croient marcher à une victoire facile.

--C'est cela.

--Mais Philippe?

--Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de

l'un de nous. Il s'échappera plus facilement pendant que nous

ferraillerons.

--Admirable!

--Oui, tout irait bien si nous pouvions pénétrer dans la prison avant

onze heures.

--Nous y pénétrerons!

--Comment cela?

--J'ai mon plan.

--Dites! fit vivement le chef royaliste.

Marcof réfléchit quelques instants, puis s'adressant à Carfor:

--Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.

--Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, répondit Pinard.

--Alors tu vas lui en demander l'ordre.

--Quand cela?

--Tout de suite.

--Mais il faut que j'aille à Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet

ordre que tu exiges.

--Tu vas y aller!

Carfor ne put maîtriser un violent geste de joie, et son oeil fauve

lança un éclair sinistre.

--Comment, s'écria Boishardy, vous allez vous fier à cet homme?

--Allons donc! répondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soudé

à ses côtés.

--Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.

--Eh bien! sans doute!

--Quoi! vous iriez avec lui?

--Certainement.

--Et nous?

--Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.

--Marcof! Marcof! réfléchissez!

--A quoi?

--Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une témérité

tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!

--Si fait!

--Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de

bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh

bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas

seul!

--Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.

--Non, s'écria Keinec à son tour.

--Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune

défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention

générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du

prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous

viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le

sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma

résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi,

Keinec, je te l'ordonne!

Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir.

--Faites donc, dit-il.

--J'obéirai! ajouta Keinec.

--Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans

retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que

je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de

mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il

l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite,

mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux

auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure.

Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier

endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt!

Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition

nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille

détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il

se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit

Marcof, le tigre dompté par le lion.

Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'oeil

l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur

de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les

poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec:

--Viens! lui dit-il; hâtons-nous, et ensuite tenons-nous prêts à porter

secours à Marcof.

Tous deux s'élancèrent à leur tour, et gagnèrent promptement le quartier

qu'habitait Pinard. Keinec pénétra dans l'intérieur de la maison.

Boishardy le suivit.

XXIX

LE FIL D'ARIANE

Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre

et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hâte de

rejoindre Yvonne; Boishardy était impatient de se trouver en face du

prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clarté, brillant

sur le palier du deuxième étage, vint activer leurs pas, et bientôt ils

eurent atteint la porte d'entrée du misérable logis.

Au pied de cette porte, accroupie sur la dernière marche de l'escalier,

ils aperçurent, à la lueur s'échappant d'une petite lampe posée sur le

carreau, Yvonne, dormant doucement la tête appuyée contre la muraille,

et les mains jointes comme si le sommeil fût venu la surprendre dans la

prière. La jeune fille avait cédé à la fatigue morale aussi bien qu'à

l'épuisement physique, et elle s'était endormie. La pauvre enfant

n'avait pas voulu rester dans la même pièce que Diégo, bien que celui-ci

fut incapable d'essayer un seul mouvement.

Keinec avait solidement attaché l'Italien au pied du lit de Pinard; et

comme il n'avait pas pris la précaution de bander la blessure que son

poignard avait faite en traversant la main du misérable, le sang avait

continué à couler avec violence, et Diégo avait senti ses forces

diminuer d'heure en heure. Une épouvantable crainte s'était emparée de

lui. Une pensée horrible le torturait. Cette pensée était que,

peut-être, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'épuisement et de

faim. Il voyait, comme dans un rêve fantastique, défiler devant lui

toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamné à une semblable

mort. Bâillonné étroitement, il ne pouvait articuler un son, et tout

espoir d'être secouru était bien perdu pour lui. Cependant, de temps à

autre, semblable au noyé qui se raccroche à une branche frêle et

délicate, et croit trouver un moyen de salut, Diégo se reprenait à

songer à Pinard.

--Il est libre, pensait-il; il rentrera à Nantes ce soir; il viendra ici

et il me délivrera.

Puis une autre réflexion venait anéantir cette suprême espérance.

--Carrier le fera disparaître. Il sera arrêté et noyé ce soir peut-être;

et c'est de moi qu'est née cette inspiration! Oh! tous mes plans

détruits, tout mon avenir brisé par un hasard fatal. Maudite soit cette

passion inspirée par Yvonne! Maudite soit la pensée qui m'est venue de

me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison?

Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dépit de nous-mêmes?

Un Dieu! reprit-il en frémissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas

y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela

n'est pas! cela n'est pas!

Et l'oeil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel,

semblait lui jeter un regard de menace et de défi. Le marquis de

Loc-Ronan commençait à être vengé des supplices que lui avait infligés

son bourreau.

Bientôt, à l'épuisement causé par la perte du sang, se joignirent les

hallucinations provoquées par la fièvre. Diégo vit alors passer sous ses

yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa

vie antérieure, et le cortège de ses victimes.

A chaque crime, à chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien

poussait un blasphème nouveau espérant conjurer ces apparitions

sinistres; mais la justice divine, niée par cette âme dépravée, semblait

s'acharner à une juste vengeance. Diégo ne se vit délivré de cette sorte

de revue rétrospective que pour retomber dans les angoisses du présent.

Ce fut en ce moment qu'un bruit extérieur le fit tressaillir.

L'espérance et la crainte se succédèrent dans sa pensée, et son esprit

tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances énervantes de

l'inquiétude et de l'anxiété.

--Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a blessé? est-ce la

délivrance? est-ce la mort?

Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait ému l'Italien.

Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La

jeune fille tendit la main à son sauveur, tandis que le chef royaliste

la contemplait en souriant avec bonté.

--C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en désignant Yvonne.

--Oui, monsieur le comte, répondit le jeune homme.

Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:

--C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas.

Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas à

Nantes, et tu serais la victime de ce misérable.

La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le

gentilhomme, l'attirant doucement à lui, déposa un baiser sur son front

pâli.

--Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!

--Hélas! monseigneur, j'ai été folle!

--Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colère sourde. Enfin, mon

enfant, vous êtes sauvée maintenant, et désormais vous aurez de braves

coeurs pour vous défendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je

viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire

deux fois sa blessure qui l'a contraint à rester au placis.

En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et

Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes.

Une émotion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilèrent et il

devint d'une pâleur extrême.

--Elle l'aime toujours! pensa-t-il.

Puis une révolution subite sembla s'accomplir dans son âme, et une

douceur ineffable remplaça peu à peu l'expression de haine qui avait

envahi ses traits.

--Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon

Dieu! permettez que je sois tué cette nuit!

Boishardy se mordait les lèvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se

passait dans l'âme des deux jeunes gens, et il se repentait du mot

imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant écarter le nuage

sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de

changer le sujet de la conversation.

--Où est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.

--En haut, répondit le jeune homme.

--Montons alors, et hâtons-nous!

Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'était aperçue des

sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle

sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son âme.

Pendant les quelques heures qu'ils étaient demeurés ensemble, Keinec

avait raconté une majeure partie des événements qui s'étaient succédé

depuis la nuit fatale où Raphael avait enlevé la jolie Bretonne.

Seulement, par un sentiment d'une délicatesse exquise, il ne lui avait

pas fait part du serment échangé entre lui et Jahoua, lors de la fuite

de Diégo, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne à

celui qui parviendrait le premier à retrouver la jeune fille et qui

l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs.

Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caractère

impétueux de Keinec, s'était donc sentie saisie par une terreur vague en

remarquant l'altération des traits du jeune homme, et, à cette terreur,

venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait

toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire à Boishardy que son fiancé

était blessé, et elle avait compris que, lui aussi, était demeuré

fidèle. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en

rencontrant celui de Keinec, arrêta subitement sur ses lèvres les

questions prêtes à s'en échapper. Elle baissa la tête et comprima un

soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu

dans l'âme du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les

yeux vers le ciel avec une expression de résignation infinie.

Boishardy pénétrait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne

prête à le suivre, et se penchant vers son oreille:

--Jahoua sera guéri lors de notre arrivée, dit-il à voix basse, et il

t'aime plus que jamais!

Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonnèrent d'un suprême éclat de joie,

et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta à ses lèvres avant

que celui-ci eût pu deviner son intention et arrêter ce mouvement.

--Sois béni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de clémence!

--Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant.

--Rien! répondit Keinec. Entrons maintenant et hâtons-nous! Marcof est

peut-être en péril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes à

combattre, de périls à braver, d'ennemis à frapper!

Le jeune homme prononça ces derniers mots avec un tel élan de férocité

sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son être. Boishardy comprit encore

ce qui se passait dans le coeur du pauvre gars.

--Ton coeur est aussi grand par la bonté que par le courage, dit-il.

Viens! ne pensons plus qu'à notre mission.

--Ce n'est pas de la bonté, répondit Keinec en pressant la main que le

gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour!

Yvonne demeura dans la première pièce et les deux hommes passèrent dans

celle où était attaché Diégo.

XXX

UN SOUPER CHEZ CARRIER.

Tandis que Boishardy reconnaissait l'infâme beau-frère du marquis de

Loc-Ronan sous le costume de l'envoyé du Comité de salut public, Marcof

et Carfor pénétraient dans la maison du citoyen proconsul. En passant

devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer

davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger passé sous

le sien. Le sans-culotte comprit à merveille. Les sentinelles,

reconnaissant Pinard, lui livrèrent passage sans difficulté. La

compagnie Marat savait que son lieutenant était attendu chez Carrier.

Pinard marcha donc droit au cabinet du représentant.

Carrier était alors chez Angélique, dont l'appartement était situé à

l'étage supérieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il

lâcha un juron énergique exprimant à moitié ce qui se passait en lui.

Cependant faisant contre fortune bon coeur (au fond il craignait son

lieutenant), il se hâta de descendre et pénétra dans son cabinet avec de

grandes démonstrations de joie.

Pinard, sous l'étreinte de Marcof, joua son rôle à merveille. Il savait

que la moindre hésitation de sa part, le plus léger signe surpris, la

plus simple parole empreinte de trahison eussent été le signal d'une

mort immédiate. Il présenta Marcof comme l'un des braves patriotes

annoncés dans sa lettre du matin.

--C'est lui qui t'a aidé à fuir? demanda Carrier.

--Oui, répondit le marin en s'avançant.

--Tu as donc séjourné parmi les brigands.

--Comme tu le dis.

--Longtemps?

--Trois mois.

--Où cela?

--Un peu partout, dans les environs de Nantes.

--Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville?

--Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont osé

pénétrer ici la nuit dernière.

--Qui les commandait?

--Boishardy.

--Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre à même, dans quelques

heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates.

--Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face à face

avec eux!

--Mais Pinard m'annonçait deux hommes. Pourquoi es-tu seul?

--Mon compagnon est au Bouffay.

--Il devait venir avec toi.

--Il n'a pas voulu.

--Pourquoi?

--Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous

battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons

parfaitement. Si tu en doutes, demande à Pinard; il sait ce que nous

pouvons faire....

Tout en parlant ainsi, Marcof s'était peu à peu rapproché du proconsul.

Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pensée rapide

venait de traverser son cerveau. Carrier était là, en face de lui, à

portée de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il

s'arrêta.

Une hésitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En

une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se révéla

à lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitué à

frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras armé sur

un être sans défense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un

homme, quel qu'il fût, qui se livrait à ses coups sans défiance,

n'était-ce pas l'action d'un lâche qu'il allait accomplir? Marcof

recula.

Carrier ne se doutait pas du danger momentané qu'il venait de courir.

Pinard, profitant du moment d'hésitation du marin, s'était avancé peu à

peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la tête. Du geste

il rappela près de lui le sans-culotte.

--Écoute, lui dit-il. A toi à parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce

que je veux faire et ce que je demande.

--Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul.

--Oui.

--Si c'est de l'argent, je t'avertis que la République est pauvre.

--Je ne veux pas d'argent.

--Que veux-tu donc?

--Pinard va te le dire.

--Parle, alors.

--Il veut, répondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les

prisons et de disposer de deux hommes.

--C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les

regards s'éclaircirent.

--Peut-être, répondit le marin.

--Tu crains qu'ils n'échappent, et tu veux les tuer toi-même.

--Je crois que tu as deviné.

--Eh bien! laisse-les où ils sont, alors; ils souffriront davantage.

--Non; je veux les avoir entre les mains.

--Tu y tiens donc bien?

--Beaucoup.

--Eh bien, cela pourra se faire.

--Ce soir?

--Je n'y vois pas d'inconvénient.

--Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refusé l'entrée

des prisons.

--Écris-le, je vais signer.

Et Carrier désigna du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier,

plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un siège, prit

place, et posa la main sur une feuille ornée de l'entête républicain.

Pinard étouffa un soupir de joie. Son oeil vitreux s'éclaircit

brusquement, et il fit un pas en arrière. Marcof lui tournait le dos, et

Carrier placé entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant

de la compagnie Marat s'avança silencieusement vers la porte; profitant

du moment de liberté que lui avait imprudemment laissé le marin, il

allait fuir, il allait s'élancer au dehors. Déjà il étendait la main

pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en était fait

de Marcof; car la liberté de Pinard c'était la mort immédiate du frère

de Philippe de Loc-Ronan.

Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier;

l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-être lui coûter la

vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'étendue du

plancher de la pièce; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel

Carfor posa le pied, cependant avec une précaution extrême, rappela le

marin à la situation présente. D'un seul bond il fut debout, et sa main

saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit à

merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillité d'esprit

qui était loin de son âme. Carrier n'avait rien vu, rien deviné; il

songeait à Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il

cherchait à s'expliquer l'absence.

--Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever.

--Je ne sais pas écrire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume.

Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa familièrement la main sur

l'épaule gauche, et appuya son doigt légèrement sur la naissance du cou.

Pinard devint pâle comme un linceul, tout son corps frissonna

convulsivement, et il se précipita vers le fauteuil placé devant le

bureau.

--Je suis prêt! dit-il en attirant fiévreusement à lui la feuille de

papier que Marcof avait repoussée. Que faut-il écrire?

--L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure.

Pinard traça rapidement quelques lignes et passa l'ordre préparé et la

plume au citoyen représentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha

pour signer. Mais relevant la tête.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 19 / 22 段