appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats
faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa
un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.
La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparaître,
puis, s'élançant hors de son comptoir, elle courut à son
arrière-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avança vers
elle.
--Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-là?
--Un républicain comme moi, répondit la marchande; il a des façons de
gentilhomme, il ne s'est pas formalisé de l'absence du tutoiement, et il
a souri lorsque j'ai prononcé à demi le nom de la feue reine.
--Mais comment se nomme-t-il?
--Je l'ignore, répondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son
nom; mais en revanche, il s'est qualifié d'envoyé du Comité de Salut
public de Paris.
--Un envoyé du Comité de Salut public, madame Rosine? répéta vivement
l'inconnu. Vous êtes certaine de ce que vous dites?
--J'ai écrit ce titre sous sa dictée.
L'homme fit un geste énergique, puis faisant rapidement quelques pas
dans la chambre, il s'arrêta en se frappant le front.
--Un envoyé du Comité de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il
doit être tout-puissant à Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons à
son gré! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage
précieux! Il faut que je devienne maître de cet homme!
Et l'homme s'avança vers la porte. La marchande l'arrêta.
--Où allez-vous? demanda-t-elle avec inquiétude.
--Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache où il va, où
je dois le retrouver!
--Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira où il
s'est rendu; alors le jour sera tombé, et vous pourrez sortir sans
danger.
L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un siège, étreignit
le manche d'un poignard placé dans sa ceinture, tandis que son oeil
sombre lançait un éclair chargé de menaces.
XXVII
L'AMOUR D'UN BANDIT
Diégo continuait rapidement sa route, toujours accompagné par la femme
qui portait ses riches emplettes. Arrivé à la porte de Pinard, il
congédia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de
l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger était
fermée à triple tour. Diégo introduisit la lame d'un poignard dans la
serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Après quelques secondes
d'un travail opiniâtre, il y réussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien
entra.
Yvonne était dans la seconde pièce. La pauvre enfant, accroupie par
terre, tenait sa tête dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle
paraissait plus calme. Au bruit que fit Diégo, elle se leva avec un
mouvement de terreur et se réfugia dans un angle de la chambre.
--Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!
Diégo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforçant de donner à sa
voix toute la suavité dont elle était capable.
--Non, chère Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.
--Qui donc? demanda la jeune fille en s'avançant timidement.
--C'est un ami.
--Un ami?
Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois,
elle ne fit aucun mouvement pouvant déceler qu'elle reconnût son
interlocuteur ou qu'elle éprouvât un moment de crainte.
--Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intéresse
à vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?
--Quitter cette maison?
--Oui....
Yvonne demeura immobile. Elle parut réfléchir profondément; puis une
expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'écria avec une
terreur indicible:
--Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.
--Vous ne voulez pas fuir?
--Non.
--Vous resterez donc ici?
--Il le veut.
--Carfor, n'est-ce pas?
Yvonne ne répondit pas; mais elle se mit à trembler si fort que Diégo
crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu
à peu. L'Italien pensa qu'il était prudent de changer le sujet de
l'entretien.
Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait déposé en entrant,
il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et
qui avait encore conservé une certaine fraîcheur. Il était évident que
la pauvre victime à laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas dû
faire un long séjour dans les prisons. Diégo présenta le vêtement à la
jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.
--C'est pour moi? demanda-t-elle.
--Oui, répondit l'Italien.
--Pour moi? Bien vrai?
--Sans doute.
--Et ces beaux souliers aussi?
--Certainement.
--Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?
--Tout cela est à vous et pour vous, ma belle petite.
--Alors... je puis les prendre... me parer...?
--Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite
je vous emmènerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison où il y
a de vives lumières, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous
souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le
misérable vous donnait.
Yvonne n'écoutait pas.
Absorbée dans la contemplation des élégants objets qu'elle avait sous
les yeux, et qu'elle maniait d'une main frémissante comme l'enfant
auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment désiré, elle ne
se lassait pas de déplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux
étincelants.
Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la
couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait
établir une comparaison intérieure entre sa pauvreté et ces richesses,
et un combat visible avait lieu dans son âme. Évidemment elle doutait
que tout cela pût être pour elle, et elle hésitait à s'en parer. Enfin
la coquetterie, ce sentiment inné chez la femme et qui l'abandonne
rarement, même lorsque la raison est égarée, la coquetterie l'emporta.
Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers
coquets.
Alors elle se regarda avec une admiration naïve et profonde; elle
joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les
plis troués de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant
se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fièvre du plaisir
donnait de l'éclat à son teint et ranimait ses lèvres pâlies. Diégo la
contemplait en silence.
--Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il;
et ce brigand de Carrier sera trop heureux!
Yvonne s'était arrêtée près de la table. S'imaginant dans sa folie être
seule, elle commença lentement à dégrafer son justin. Le corsage tomba
en glissant sur ses bras, et ses épaules rondes et blanches, ravissantes
encore de suaves contours, en dépit des tortures qu'elle avait subies,
apparurent dans toute leur délicate beauté.
Les yeux de Diégo étincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir
dans son coeur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis
allumée.
La jeune fille se mit alors à chanter d'une voix douce et mélancolique
une vieille complainte de la Cornouaille, tout en détachant les épingles
qui retenaient à peine ses cheveux, lesquels se déroulèrent autour
d'elle en splendide manteau aux reflets dorés. Ses bras nus, arrondis
gracieusement au-dessus de sa tête, s'efforçaient en vain de réunir le
flot de ses boucles soyeuses. Elle était ainsi ravissante de coquetterie
enfantine.
Diégo, s'avançant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit
pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de
la jeune fille, et l'attirant à lui sans mot dire, il voulut la presser
tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dégagea vivement.
--Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle avec cet accent de
terreur particulier aux personnes que l'on réveille subitement, les
arrachant par un fait matériel au rêve qui les berçait.
Diégo ne répondit pas; mais il s'avança encore, et s'efforça de saisir
la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se débattre.
Cependant, au contact de ces mains frémissantes effleurant ses épaules,
Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula
vivement....
Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais défaut à la femme, lui fit
chercher à couvrir ses épaules à l'aide de ses vêtements en désordre;
mais Diégo ne lui en laissa pas le temps.
--Au diable Carrier! s'écria-t-il avec la rage des bandits de son espèce
habitués à ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions;
au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne
les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix
brève et saccadée, et avec une expression hideuse. Je t'aime,
entends-tu!
Et le misérable, enlaçant sa victime, imprima ses lèvres sur les épaules
et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insensée poussait des cris
inarticulés en s'efforçant de se soustraire à cette horrible étreinte.
Tout à coup, avec une suprême énergie, elle s'arracha des bras de
l'Italien, et, se jetant brusquement en arrière, elle passa la main sur
son front brûlant en lançant autour d'elle des regards rapides. Dans ses
regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui éclaira soudain sa
physionomie entière. Redressant la tête, et étendant la main vers son
persécuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et
sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son être frémit,
agité par un frisson convulsif.
--Ah! s'écria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous êtes
le comte de Fougueray!
Diégo, stupéfait du changement étrange qui venait de s'opérer dans la
jeune fille, recula malgré lui; mais, se remettant promptement, il
s'élança vers elle, la saisit de nouveau, et s'efforça de l'enlever de
terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlacée par les bras vigoureux de
Fougueray, elle se débattait sans pouvoir échapper au misérable.
--Va! disait Diégo tout en contenant les mouvements de la jeune fille;
va! personne ne peut venir à ton aide.
Yvonne poussait des cris déchirants. Malheureusement pour la pauvre
enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gîte était habitée par
lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite
de Carrier. Diégo avait dit vrai; Yvonne était à sa merci, et nul ne
pouvait la secourir.
Déjà les forces manquaient à la jeune fille. Épuisée par la lutte, elle
demeura inerte et sans défense entre les mains du bandit. Diégo laissa
échapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses
lèvres la tête virginale de la fiancée de Jahoua.
Yvonne ne sentit même pas le baiser impur dont le monstre souilla ses
beaux yeux éteints. Diégo, entraîné par une sorte de frénésie, porta la
main sur les vêtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant.
Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore
à s'échapper des bras de l'Italien. Elle se précipita dans la première
pièce.
--Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de désespoir.
Mais Diégo l'avait suivie.
--Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa
proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.
En effet, personne ne répondit aux cris de la jeune fille. La pauvre
enfant, haletante et sans force, implorait la miséricorde divine. Dieu
seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.
Au moment même où Diégo emportait Yvonne à demi-évanouie, la porte
d'entrée, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait
sauter la serrure, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas, et un homme
bondit d'un seul élan jusqu'au milieu de la pièce. Diégo s'arrêta.
Par un double mouvement plus rapide que l'éclair, il fut sur la
défensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un
pistolet passé à sa ceinture et l'arma.
L'entrée du nouveau personnage qui venait interrompre cette scène
épouvantable, avait été si brusque, que celui-ci demeura lui-même comme
étourdi de son action et dans un premier moment d'indécision inquiète.
A la vue de cet homme, Yvonne s'était redressée, et ses yeux
démesurément ouverts, sa bouche béante, indiquaient une émotion
violente, terrible, venant se joindre encore à celle qu'elle éprouvait
déjà. Tous trois demeurèrent un instant immobiles; mais cet instant fut
court.
Le nouveau venu se trouvait placé en face d'Yvonne; ses regards
s'arrêtèrent tout à coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant
s'échappa de sa poitrine.
--Yvonne! s'écria-t-il d'une voix rauque et étranglée.
Puis se retournant sur Diégo:
--Ah! ajouta-t-il avec une expression de férocité inouïe. Tu vas mourir!
Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'élançant sur sa proie, il
tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoyé du Comité de Salut public
s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras
du défenseur d'Yvonne; mais telle était la force de cet homme et la
puissance de la folle colère qui le dominait, qu'il ne sentit même pas
la blessure dont le sang partit à flots.
Étreignant son adversaire à la gorge, il le terrassa d'un seul effort
comme il eût plié un faible roseau. Le bandit râla sous cette énergique
pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au
violet, et il demeura étendu sur le sol, la poitrine écrasée par le
genou puissant de son ennemi.
--Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant à Yvonne et en
lançant autour de lui un regard rapide et investigateur.
Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascinée par le
spectacle qu'elle avait sous les yeux, était incapable de comprendre et
d'agir. Alors l'homme qui était venu si miraculeusement au secours
d'Yvonne étreignit Diégo d'une seule main, en contenant tous ses
mouvements, et de l'autre il arracha un poignard placé à sa ceinture,
puis, se penchant sur le misérable, il lui saisit le bras droit, le
contraignit à l'étendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le
parquet, et levant la lame tranchante et acérée, il la laissa retomber
en traversant cette main, qu'il cloua littéralement sur le plancher.
Diégo poussa un cri aigu de douleur, auquel répondit un cri de joie
échappé des lèvres d'Yvonne.
--Keinec! s'écria la jeune fille en se précipitant dans les bras de son
sauveur.
Keinec, car c'était lui, contempla quelques instants en silence la jolie
Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait,
qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait
abattre, qu'il croyait perdue à jamais, et que le hasard venait de lui
faire retrouver. Keinec ignorait la présence à Nantes de la pauvre fille
du vieux pêcheur dont il avait récemment vengé la mort.
Keinec n'avait pas assisté à l'interrogatoire que Marcof s'était préparé
à faire subir à Pinard dans le cellier de la petite ferme de
Saint-Étienne.
Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournât
sur-le-champ à Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se
mettre à même de connaître l'émotion que provoquerait la connaissance du
combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir
ce qui résulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie
Marat.
Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il était urgent de
ne pas tomber dans un piège et de pouvoir être prévenus en cas de
besoin. En conséquence, Keinec était remonté à cheval sur l'heure, et
tandis que se préparait le supplice de Carfor, il avait repris la route
qu'il venait de parcourir.
Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport
avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste,
il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le
chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant
de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer
dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel
aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal
convenu.
Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de
quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la
capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante
utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en
emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du
Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au
jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait
laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste.
La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout
d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme
qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint
le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de
la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que
lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder
à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et
roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette
nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et,
se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse:
--Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray!
maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée!
Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le
travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas
du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le
moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle
venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et
parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa
physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois
le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de
nouveau s'arrêter sur le hardi Breton.
En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme
attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action
de grâces que prononçait son sauveur.
Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble
extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant
pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente
prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases
sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui
inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs.
C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait
la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de
Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.
--Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son oeil limpide, dans
lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec,
remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non
seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je
puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure,
maintenant j'ai toute ma raison.
Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans
certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait
de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le
couvrait. Yvonne avait recouvré la raison.
XXVIII
LES TROIS SANS-CULOTTES
Deux heures environ après la scène qui venait d'avoir lieu dans le logis
du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment où la nuit close
s'étendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux
dire trois sans-culottes aux allures avinées, débraillées et
chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre,
se dirigeant vers la tour Gillet, près de laquelle s'ouvrait la porte de
la ville par où étaient entrés, la veille au soir, Boishardy, Marcof et
Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des épaulettes
d'officier attachées sur les épaules de sa carmagnole, hurlaient à
tue-tête un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait placé entre
eux deux, ne chantait pas. Arrivés en face de la tour, les chanteurs,
sans discontinuer leur symphonie, examinèrent chacun, d'un oeil
étrangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la
vieille forteresse.
--Rien! dit l'un d'eux.
--Alors, l'entrée est libre! répondit l'autre.
Ces paroles brèves s'échangèrent entre deux rimes, et les trois
promeneurs s'avancèrent plus chancelants que jamais vers la porte
devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci présenta les armes à
l'officier, se fit montrer les cartes de civisme épuré des deux autres
citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois
reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se
trouvait placé au milieu et qui gardait le silence, lança un regard du
côté du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait
négligemment la main à la crosse d'un pistolet qui sortait à moitié de
la poche de sa carmagnole.
--Pas d'imprudence si tu tiens à la vie! murmura-t-il à l'oreille de
l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.
La porte franchie, les nouveaux arrivés s'engagèrent dans l'intérieur de
la ville; mais plus ils avançaient et moins bruyant devenait leur chant,
moins avinée paraissait leur démarche; enfin les jambes s'affermirent,
les bustes se redressèrent et les bouches se turent complètement. Ils
venaient d'atteindre l'extrémité de la place du Département, pavée plus
encore peut-être que la veille de cadavres ensanglantés.
--Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisième
sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donné rendez-vous, n'est-ce
pas, Marcof?
--Sans doute, Boishardy, répondit le marin, sans doute, et le gars ne va
pas tarder à venir, si toutefois Carfor ne nous a pas trompés.
--Et comment vous aurais-je trompés? répondit le troisième
interlocuteur, qui n'était autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je
pas fait ce que vous avez voulu?
--C'est justice à te rendre, et tu n'y as même pas mis trop de mauvaise
volonté.
--Alors tu tiendras ta parole, Marcof?
--Est-ce que j'ai jamais failli à un serment?
--Non!
--Eh bien, alors?
--Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?
--Tu auras la vie sauve, mais tu sais à quelles conditions?
--Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider à délivrer le marquis et
Jocelyn.
--C'est cela même.
--Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le répète. Veux-tu
que je t'y conduise?
--Non, répondit Marcof; attendons Keinec, dès qu'il sera venu, je
l'enverrai délivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois à
la prison.
--Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec
impatience.
--Il va venir, fit Marcof.
--Oui! si le pauvre gars n'a pas été reconnu et arrêté, fit observer
Boishardy.
--Je lui avais donné le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor,
comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et
sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prît le
costume.
--Cela est vrai; mais ces épaulettes me pèsent, fit le chef royaliste en
arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.
--Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui
chancelait.
--Ma blessure me fait horriblement souffrir!
--Pourquoi nous as-tu contraints à te martyriser, puisque tu devais
finir par parler?
Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tête.
--Hum! fit Boishardy d'un air mécontent, je n'aime pas ces
demi-pâmoisons et ces accès de douleur. Le tigre fait patte de velours.
--Oui! mais il est entre les griffes du lion! répondit Marcof.
--Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste après un
silence.
--Je l'avais envoyé chez Rosine, et s'il lui était arrivé malheur, elle
aurait trouvé moyen de nous prévenir. La tour Gillet ne portait aucun
signal, donc tout doit bien aller.
Marcof s'arrêta en fixant son oeil d'aigle sur un point noir qui
apparaissait dans les ténèbres.
--Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit être Keinec! Voyez donc,
Boishardy.