incarcération, votre geôlier vous apporta vos provisions de pain et de
riz comme à l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouvé un
billet?
--Si fait.
--Que vous disait ce billet?
--Il me recommandait de ne pas répondre dans le cas où mon nom serait
appelé; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il
était signé: «un ami inconnu.»
--C'est bien cela.
--Ainsi vous en aviez connaissance?
--Il avait été dicté par moi et enfermé sous mes yeux dans le pain qui
vous était destiné.
--Et vous ne m'avez donné cet avertissement salutaire que pour être
toujours à même de torturer mon coeur, n'est-ce pas?
--Je vous ai donné cet avis pour vous préserver de la mort et ne pas
ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au
fait, maintenant que vous connaissez les principaux détails. Il me faut
la fortune entière de votre femme. Cette fortune une fois entre mes
mains, vous serez délivré sur l'heure et vous aurez les moyens de
quitter Nantes la nuit même de mon entrevue avec la citoyenne de
Château-Giron. Libre à vous alors de rejoindre votre seconde femme et de
vivre auprès d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant
Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant
de répondre: la liberté pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie.
C'est l'amour de Julie de Château-Giron; c'est votre bonheur et le sien;
c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour
votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en
prenez qu'à vous de tous les malheurs qui en résulteront. Vous ne
mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que
vous aimez. Julie arrêtée sera d'abord jetée en prison, puis elle
servira de jouet aux amis de Carrier.
--Misérable! s'écria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!
Et, plus rapide que la pensée, le marquis s'élança sur Diégo et
l'étreignit. On sait que les colères de Philippe étaient terribles.
L'accès que l'Italien avait provoqué décuplait les forces du prisonnier;
mais malheureusement ces forces étaient presque éteintes par les
souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition,
ou plutôt le pronostic infâme de Diégo, avait tellement surexcité le
courroux du marquis que, malgré toute sa vigueur, l'Italien plia et fut
à demi renversé. Mais hélas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.
Piétro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis
quarante-six heures. Le fait était exact. Il y avait près de deux jours
que Philippe n'avait mangé! Diégo sentit donc mollir les bras qui
l'étreignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son
siège.
--Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe désormais incapable
de résistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de
Carrier: puis ensuite elle sera noyée ou fusillée. Tu crois, citoyen
Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose à
voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof
le chouan, de Marcof ton frère, entends-tu?
--Marcof! répéta Philippe.
--Oui. Il est à Nantes, et, suivant son habitude de folle témérité, il y
est venu accompagné seulement de deux hommes. Il est arrivé hier soir.
Il te cherche sans doute; mais je le défie de pénétrer jusqu'ici. Tous
mes ordres sont donnés. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir.
Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains.
Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui
ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?
Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mépris sur l'homme qui
lui parlait ainsi avec une brutalité si horrible. Il parut hésiter.
Puis les forces l'abandonnèrent, et il retomba sur sa chaise en
comprimant son front entre ses mains crispées. Diégo le couvait sous ses
regards ardents.
--Décide-toi! dit-il.
En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Piétro entra.
--On te demande de la part de Carrier, dit-il à Diégo.
--Qui cela?
--Son aide de camp.
--Qu'il attende.
--Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouvé!
--Pinard est retrouvé?
--Oui.
--C'est bien! je te suis.
Piétro sortit et referma la porte. Diégo revint vivement vers le
marquis.
--Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Réfléchis, et sache bien
qu'il faut que ta réponse soit décisive. La liberté et la vie en échange
de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frère et la
tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant,
j'agirais comme si tu avais refusé. Tu vois que la tête est bonne et que
je prévois tout. Adieu! ou plutôt au revoir; à bientôt!
Et Diégo s'élança au dehors.
Philippe était atterré. Il n'entendit pas Piétro rentrer près de lui. Le
geôlier s'arrêta cependant devant le gentilhomme, et, le considérant
attentivement, il murmura:
--Ah! ce pauvre homme est le frère de Marcof! Eh bien! je vais d'abord
lui donner la moitié de mon pain. Après, nous verrons.
XXV
A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI
Diégo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous
deux se dirigèrent rapidement vers Richebourg. Carrier était seul dans
son cabinet.
--Viens donc! dit-il brutalement à Diégo en le voyant apparaître sur le
seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau à te
communiquer.
--Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.
--J'ai reçu une lettre de Pinard.
--Quand cela?
--A l'instant.
--Et qui te l'a remise?
--Un sans-culotte de garde.
--Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle été
apportée à Nantes, et par qui a-t-elle été donnée au sans-culotte?
--Par un paysan breton de Saint-Étienne, un rude patriote que nous
connaissons depuis longtemps.
--Et cette lettre est bien de Pinard?
--Sans doute.
--Voyons-la!
--Tiens; relis-la moi.
Et Carrier tendit à Diégo une feuille de papier soigneusement pliée que
l'Italien prit avec une mauvaise humeur évidente.
Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Citoyen représentant,
«Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les
mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les
tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer
digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver,
parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les
suivaient à contre-coeur. Nous nous sommes compris; les instants
étaient précieux; nous avons agi sans retard.
«A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me
cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec
les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de
leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite.
«Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui
avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je
m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras
en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.
«Salut et fraternité,
«Pinard.»
Diégo replia froidement la lettre, la remit à Carrier et plongea ses
regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier détourna la tête.
--Que feras-tu? demanda l'Italien.
--Que ferais-tu à ma place? répondit Carrier en éludant ainsi une
réponse à la question si nettement posée.
--Ce que je ferais?...
--Oui.
--Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray
d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux
de la compagnie Marat, et je ferais arrêter Pinard.
--Arrêter Pinard!
--Parfaitement.
--Et ensuite?
--Ensuite, je le déporterais... verticalement.
--Pourquoi?
--Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait
avec toi les rançons que je te ferai donner, parce que Pinard te gêne,
et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des
millions que nous avons à toucher.
--Ceux du marquis de Loc-Ronan?
--Oui.
--Tu lui avais donc promis quelque chose?
--Il le fallait bien!
--Comment cela?
--Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le
marquis.
--C'est vrai.
--Comprends-tu, maintenant?
--Je commence. Et où en est cette affaire?
--Elle sera terminée aujourd'hui même.
--Nous aurons l'argent? s'écria Carrier dont les yeux brillèrent.
--Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.
--Comment toucherai-je, moi?
--Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes
mains, j'irai à la Roche-Bernard l'échanger contre une autre qui me
révélera l'endroit où est enfoui le trésor. Donne-moi une escorte pour
aller à la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener à Nantes mort
ou vif.
--J'accepte.
--Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble à l'endroit indiqué
et nous partagerons.
Cette fois, Diégo agissait avec franchise et sans la moindre
arrière-pensée. Il préférait de beaucoup avoir affaire à Carrier plutôt
qu'à Pinard. Il avait espéré que le lieutenant du proconsul aurait été
massacré, et il avait nourri la pensée de s'approprier entièrement la
fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite
qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit
de son manque de foi à son égard ne négligerait rien pour se venger.
Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul,
faire disparaître Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.
Avec sa rapidité de conception ordinaire, Diégo avait envisagé la
situation sous ses différentes faces et s'était promptement décidé,
ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'était
fait jour dans sa pensée. L'ancien bandit réfléchissait qu'Yvonne
demeurait seule à sa merci; sa passion étouffée se réveilla tout à coup
en voyant les obstacles tomber.
De son côté, Carrier se laissait aller à des idées qui, quoique
différentes, devaient aboutir au même but. Il trouvait plus simple et
plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en même temps il
songeait aux moyens de ramener Fougueray à Nantes après avoir dépouillé
le trésor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il
ne doutait pas qu'il ne parvînt à s'approprier la somme tout entière.
Aussi, après quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle
plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la
question.
--Tu veux faire disparaître Pinard? dit-il.
--Oui, répondit Diégo sans hésiter.
--J'y consens.
--Très bien.
--A une condition.
--Laquelle?
--Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.
--Soit.
--Tu le feras arrêter?
--Ce soir même, s'il se présente.
--Mais tu ne sortiras pas de la ville?
--Je te le promets.
--Cela ne suffit pas.
--Que veux-tu pour te rassurer complètement?
--Une certitude matérielle.
--Parle!
--Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate,
et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demandée pour te rendre
à la Roche-Bernard.
--Si je pars, qui arrêtera Pinard?
--C'est juste.
--Tu te défies de moi?
--J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me
tromper.
--Dans la crainte que la tentation ne soit forte?
--Précisément.
--Alors, autre chose.
--Quoi?
--Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs à Pinard, et
ce ne sera qu'après l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au
Bouffay.
--Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?
--Agis en conséquence; défends jusqu'à nouvel ordre l'accès des prisons.
--Tu as raison.
Et Carrier appela à haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du
cabinet.
--Chaux est-il en bas? demanda Carrier.
--Oui, citoyen.
--Fais-le monter.
Deux minutes après, Chaux faisait son entrée dans le cabinet du
proconsul. Carrier écrivit rapidement quelques lignes et tendit le
papier au sans-culotte.
--Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'exécuteras toi-même; prends des
hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pénétrer dans les
prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais
guillotiner toi et tous les geôliers si j'apprenais que quelqu'un eût pu
voir un prisonnier.
Chaux sortit sans répondre. Carrier paraissait être de mauvaise humeur,
et dans ces moments-là ses meilleurs amis eux-mêmes, ses plus dévoués
lieutenants n'osaient lui adresser la parole.
--Très bien, dit Fougueray après la sortie du sans-culotte.
Carrier donna un violent coup de poing sur la table.
--Tu te moques de moi! s'écria-t-il dans un style plus énergique que
celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!
--C'est possible, répondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce
cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.
--Tu me dis d'empêcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au
Bouffay que mon aide de camp t'a trouvé.
--Eh bien, après?
--Eh bien! tu as vu le marquis!
--Oui.
--Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.
Fougueray haussa les épaules.
--Me crois-tu donc un niais? dit-il dédaigneusement. Si j'avais la
lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais
ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur
la route en tournant le dos à la ville.
Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura complètement.
--C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu
n'as pu avoir cette lettre....
--Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis à tel point
qu'il n'oserait pas même se tuer pour m'échapper. Les millions seront à
nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la même chambre. Ce
soir, à onze heures, je serai à la prison, et je ne reviendrai ici
qu'avec la lettre, j'en réponds.
--Je donnerai l'ordre à Chaux de ne pas te quitter depuis ton entrée au
Bouffay jusqu'à ton retour ici.
--A ton aise!
--Maintenant, dit Carrier, va à tes affaires, et à ce soir! Oh! nous
avons joyeuse réunion à souper, tu sais?
--Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour
pouvoir entrer dans les prisons, et en même temps je t'amènerai
quelqu'un.
--Homme ou femme?
--Femme.
--Jeune?
--Vingt ans.
--Jolie?
--Blonde comme un épi et blanche comme un ci-devant lis.
--Aimable?
--Elle est un peu folle.
--Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-être sa
raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amène ta protégée;
je lui réserve bon accueil, d'autant plus qu'Angélique et Hermosa
commencent à me fatiguer.
--Sultan! répondit Diégo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'était
qu'un caniche pour la fidélité auprès de toi! Allons, à ce soir. Tu
seras content!
Et Diégo, échangeant une poignée de main avec le proconsul, quitta le
cabinet de travail.
--Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le
regardant s'éloigner, dans cinquante, toi, tu seras déporté
verticalement!
--Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes
ordres! se disait de son côté Diégo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu
un accès de loyauté et de franchise, et tu ne m'en sais pas gré! Eh
bien! tant pis pour toi! Décidément, tu n'auras rien, et j'aurai tout!
Imbécile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings!
Est-ce que j'aurais été assez bête pour les employer tous! Il m'en reste
un, et avec celui-là j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!
XXVI
LA MARCHANDE A LA TOILETTE
Diégo était sorti et avait gagné la place. Tout à coup il s'arrêta en
réfléchissant profondément.
--Le renard, dit-il, est capable de me faire épier, et cinq minutes
après mon entrée au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me
servirait donc à rien qu'à me faire prendre. Il faut trouver autre
chose!
Et l'Italien se remit en marche, la tête penchée, le front soucieux,
dans l'attitude de quelqu'un qui médite, absorbé dans sa pensée.
L'imagination du bandit était de celles qu'on ne prend jamais sans vert:
son cerveau, éclos sous le soleil des Calabres, était doué d'une
activité dévorante. Bientôt son oeil étincela et sa lèvre ébaucha un
sourire.
--Tout me sert! dit-il joyeusement, même l'idée que j'ai eue de lui
conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en
conséquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures
cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir
de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis à la place du
Département avec Carrier; à six heures, nous assistons, toujours
ensemble, aux noyades. Je parle de la beauté d'Yvonne; je monte la tête
au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des
soldats et je vais à la porte de l'Erdre; j'attends Pinard à dix heures;
je l'expédie au dépôt, où je le fais écrouer moi-même. A onze heures, je
conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son
habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du
marquis sous un prétexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis
que Carrier emmène Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot
dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et
bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se décide pas immédiatement, je le
presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul!
Quant à Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier
a assez d'elle, il saura bien s'en débarrasser, et il nous rendra
service à tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco!
je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il
s'agit maintenant, c'est de faire la leçon à la Bretonne, et de parer sa
beauté de façon à ce qu'elle fascine le citoyen représentant!
Et Diégo, le front haut, la face illuminée, la physionomie rayonnante,
le regard chargé de ruses, s'engagea dans l'intérieur de la ville, se
dirigeant vers la demeure de Pinard.
Diégo avançait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour,
formé par l'embranchement sur un même point de trois rues différentes,
ses yeux s'arrêtèrent sur une petite boutique de la plus modeste
apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un véritable amas
de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de
bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin,
qui, s'étalant pêle-mêle, offraient un coup d'oeil bizarre et
indescriptible.
Au-dessus de la porte d'entrée, sur un cartouche de bois peint en rouge,
et supporté par deux tringles de fer scellées dans la muraille, on
lisait en lettres blanches ces mots significatifs:
A LA CURÉE DES ARISTOCRATES.
Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande
de papier blanc, avec cette autre inscription:
LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,
MARCHANDE A LA TOILETTE.
Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne
Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et
trafiquait des effets de femme, _des défroques de la guillotine_,
suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui
envoyait.
Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui,
en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans
l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite,
grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se
tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne
Carbagnolles.
Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et
potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête
ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour
son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire
ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces
aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières
provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés
parfumés, pour amener la fortune dans une maison.
Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur;
car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu
anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de
sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de
modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté
avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne
continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne
plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes
des _impures_, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau
entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.
Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la
boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de
«_tricoteuses_» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de
l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis
en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne
Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son
jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le
comte de Fougueray:
--Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.
--J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en
montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux
une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux;
tiens, regarde, examine.
Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaquée contre
la muraille, et se mit en devoir de dénombrer les richesses qu'elle
renfermait.
--Voici des robes de ci-devant duchesses, fraîches et jolies à faire
pâmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes _pékin velouté et
lacté_, des caracos _à la cavalière_, des robes _rondes à la
parisienne_, des chemises _à la prêtresse_, des ceintures _à la Junon_,
des robes _au lever de Vénus_, des baigneuses; voilà des fichus _à la
Marie-Ant_..., _à la citoyenne Capet_, reprit-elle en se mordant les
lèvres.
Diégo la regarda en souriant.
--Je ne te dénoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin
bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut
des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui
est nécessaire à la toilette complète d'une jeune et jolie femme. Je ne
paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de
le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle
devait montrer; je paye en pièces d'or à l'effigie de l'ex-tyran!
--Je vais vous donner tout ce que vous demandez, répondit madame
Carbagnolles en souriant finement et en substituant le «_vous_»
aristocratique au «_toi_» sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme
qui payait en or avait droit à cette subtile distinction.
La marchande attira à elle un escabeau, y monta légèrement, et posa son
pied sur le comptoir pour être mieux à même d'atteindre une série de
cartons verts placés dans des rayons élevés tout autour du magasin. Or,
si la citoyenne avait la main fine et potelée, son pied était mignon et
cambré. Ce petit pied, gracieusement chaussé d'un bas bien blanc et d'un
joli soulier à boucle d'acier, attira l'oeil de l'acheteur.
Tandis que Diégo caressait du regard un bas de jambe élégamment modelé
que découvrait une jupe fort courte, la marchande avait tiré du rayon
deux cartons, qu'elle déposa successivement sur le comptoir, puis elle
sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que désirait
Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de côté tout ce
qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la
coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par
une personne qui l'accompagnerait.
--Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquière en ouvrant son registre
de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de
tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de
bons patriotes?
--Eh bien! citoyenne, écris simplement «l'envoyé du Comité de salut
public de Paris», répondit Diégo en se redressant sous cette pompeuse
dénomination. Mon nom n'a pas besoin d'être ajouté à ce titre.