comme tu le dis très bien toi-même, et que j'eus compassion de toi.
--Aussi te suis-je dévoué, Diégo!
--C'est ce que nous verrons.
--Mets-moi à l'épreuve.
--Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'état des deux
prisonniers que le citoyen Pinard t'a confiés.
--Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn?
--Oui.
--C'est d'eux qu'il s'agit?
--Précisément.
--Ils sont là!
--Dans la salle commune?
--Sans doute; il n'y a de place nulle part.
--Tu vas me conduire près d'eux.
--Il vaut mieux qu'ils viennent ici.
--Pourquoi?
--Tu n'as donc pas encore visité les prisons?
--Non.
--Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas
entrer.
Diégo se leva, et les deux hommes sortant de la petite pièce
traversèrent un large corridor et se trouvèrent en face d'une porte
toute bardée de barres de fer et de plaques de tôle. Piétro souleva le
trousseau de clefs pendu à sa ceinture, suivant la coutume
traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'énorme
serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant
de chêne massif.
Une bouffée de vapeur fétide, apportant une odeur affreuse vint frapper
Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas.
--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se détournant pour ne pas respirer
les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers.
--C'est l'odeur des cadavres, répondit tranquillement Piétro.
--Les prisonniers sont-ils donc morts?
--Presque tous.
--Mais les deux hommes dont je te parlais?
--Oh! tranquillise-toi! Ceux-là sont encore vivants; je le crois du
moins.
--Comment; tu le crois?
--Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entré dans les salles;
car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il
en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins.
--Mais enfin où sont-ils?
--Ils doivent être là.
--Dans ce cloaque?
--Oui. Veux-tu toujours y pénétrer?
--Je veux voir, répondit Diégo en s'avançant.
Il passa devant Piétro, poussa tout à fait le battant de la lourde
porte, et essaya de faire quelques pas en avant.
Nous disons «essaya» car l'Italien ne put pénétrer dans la salle. Certes
Diégo, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoyé de
Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience chargée de meurtres
et de pillages, possédait une solidité de nerfs à l'épreuve des plus
rudes atteintes; eh bien! telle était la monstruosité repoussante du
hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux, que le brigand, l'assassin, le
persécuteur sans pitié du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord
pétrifié et cloué sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un
violent effort pour s'arracher à la contemplation qui le fascinait, il
s'élança au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte.
C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanité tout entière, rien
dans les plus sanglantes annales du moyen âge, rien parmi les narrations
des atrocités commises par les peuplades les plus sauvages, rien même
dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne
peut donner une idée du terrifiant tableau qu'offrait l'intérieur des
prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le
représentant de la République une et indivisible, l'envoyé
extraordinaire de la Convention nationale.
La salle de laquelle venait de sortir si précipitamment le citoyen
Fougueray, après avoir tenté d'en affronter l'accès, était une de celles
consacrées aux prisonniers destinés aux noyades et aux mitraillades, à
ceux qui étaient conduits à la mort sans avoir paru devant les juges, à
ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner la
_représentation_ aux bons sans-culottes de la «compagnie Marat.»
C'était un vaste parallélogramme éclairé sur la cour intérieure de la
prison par quatre fenêtres percées régulièrement dans une épaisse
muraille, et soigneusement grillées. Des contrevents en forme de
soufflet ne laissaient pénétrer que difficilement un jour blafard
équivalant à la demi-obscurité du crépuscule. Les murs, entièrement nus,
soutenaient un plafond très bas. Une seule porte permettait d'entrer
dans cette salle: c'était celle qu'avait ouverte le porte-clefs.
Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pièce, était étendue
une sorte de litière de paille, semblable à celle que l'on voit dans les
écuries mal tenues; cette paille putréfiée, pourrie par le temps,
s'était transformée en un fumier aux exhalaisons fétides qu'auraient
refusé des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par
envahir la salle entière, gisaient pêle-mêle, entassés les uns sur les
autres d'une muraille à l'autre, et tellement nombreux et serrés
qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus
formant une couche humaine.
Ces corps étaient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de
tous âges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux
qui étaient à terre étaient morts!
Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers;
cinq seulement étaient debout. Ceux-là seuls vivaient encore! De ces
cadavres amoncelés en une masse repoussante, les premiers étaient là
depuis plus d'un mois!
--Toutes les salles représentent-elles donc le même spectacle? demanda
Diégo en se remettant à peine du sentiment d'horreur et de dégoût qu'il
venait d'éprouver.
--Toutes sans exception, répondit Piétro.
--Mais pourquoi n'enlève-t-on pas les morts?
--Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand même, qui oserait toucher
aux cadavres? C'est trop déjà de respirer les miasmes qui émanent de
leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Dernièrement un
guichetier, celui d'en bas, est tombé asphyxié en ouvrant la porte de sa
salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se
dévouer à cette tâche périlleuse, de leur rendre la liberté après
l'exécution. Quarante se sont présentés. Trente ont péri avant la fin du
travail.
--Et les dix autres?
--Ceux qui avaient survécu?
--Oui.
--Carrier les a fait guillotiner le soir même, disant qu'ils allaient
ainsi être libres.
--Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers?
--De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque
tous les soirs, le poste de garde est décimé quand il ne meurt pas tout
entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y résister. Et
puis la faim tue pas mal.
--La faim?
--Sans doute.
--Ne les nourrit-on pas?
--On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain
mêlé de paille. Encore voilà-t-il quarante-six heures que la
distribution n'a été faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de
quoi la payer meurent de soif.
--Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superposés les uns sur les autres?
--Pourquoi?
--Oui.
--C'est bien simple. Les premiers morts ayant occupé toute la place de
la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-là ont été
obligés pour se coucher de s'étendre sur les défunts. Dans la salle d'en
bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante
prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours,
déblayé les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui
ouvrir les portes!...
Diégo, épouvanté de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua
cependant à interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si
ignobles détails que nous nous refusons à les transcrire ici. Que ceux
qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire
consultent toute la série du _Moniteur_ du 1er au 25 frimaire an III
(du 20 novembre au 15 décembre 1794), époque du procès de Carrier;
qu'ils lisent attentivement les rapports faits à la Convention sur le
proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dressé contre lui, les
dépositions des témoins oculaires, entre autres celles du citoyen
Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la
ville martyre, qu'ils étudient les mémoires de l'époque, et ils
trouveront, non seulement tous les détails qui précèdent donnés par
Piétro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous
ne voulons pas décrire[5].
[Note 5: Plusieurs écrivains ont cherché à établir le chiffre des
victimes immolées pendant l'époque de la Terreur. Il n'est aucun d'eux
qui offre autant de garantie, pour l'exactitude, que le républicain
Prud'homme: partisan de la Révolution, il a recueilli dans six gros
volumes tous les détails des événements qui se passaient sous ses yeux.
Deux de ces volumes sont consacrés à un dictionnaire où chaque
_condamné_ se trouve inscrit, à sa lettre alphabétique, avec ses noms,
prénoms, âge, lieu de naissance, qualité, domicile, profession, date et
motif de la condamnation, jour et lieu de l'exécution.
Nous en extrayons les chiffres suivants concernant le proconsulat de
Carrier à Nantes:
_Victimes sous le proconsulat de Carrier à Nantes._
En tout 32,360 qu'il faut répartir ainsi qu'il suit:
Enfants au-dessous de 12 ans, _noyés_ 1,500
Id. id. _fusillés_ 500
Femmes _noyées_ 500
Id. _fusillées_ 264
Prêtres _noyés_ 460
Id. _fusillés_ 300
Nobles _noyés_ 1,400
Artisans _noyés_ 3,300
Id. _fusillés_ 2,000
_Guillotinés_ en tout 9,136
_Morts de faim_ dans les prisons 5,000
_Morts du typhus_ dans les prisons 8,000
------
Total 32,360
Or, le consulat de Carrier de Nantes a duré deux cent trente jours.
C'est donc une moyenne d'environ 141 victimes par jour.
Quand on consulte les tables de population de cette époque, et que l'on
trouve que la ville de Nantes contenait 70,000 habitants, quand on
réfléchit que les trois quarts de ces 32,360 victimes étaient prises au
sein même de cette population, on en vient à douter que de tels excès de
férocité aient pu trouver place dans un cerveau humain.
Cependant les faits sont là.
(_Note de l'auteur._)]
Diégo, atterré, ne pouvait revenir de la stupéfaction dans laquelle le
récit de son ancien compagnon l'avait plongé. Enfin, secouant la tête
pour en chasser les idées terrifiantes qui s'y étaient logées:
--Ah bah! fit-il avec insouciance, après tout, cela ne me regarde pas;
mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il
paraît qu'il était temps que j'arrivasse.
Puis, continuant sa pensée et s'adressant à Piétro:
--Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts?
--Qui cela, le marquis de Loc-Ronan?
--Le compagnon du prisonnier Jocelyn.
--Ah! c'est un marquis?
--Oui.
--Tiens! tiens! tiens!
--Qu'as-tu donc?
--Il l'a échappé belle!
--Comment cela?
--On l'a appelé trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici.
--Pour quoi faire?
--Pour aller avec les autres, donc!
--Et il n'a pas répondu?
--Non.
--On ne l'a donc pas cherché?
--Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne répond pas, on suppose
qu'il est mort et on ne s'en occupe plus.
--C'est donc ça que j'avais entendu dire que plusieurs s'étaient sauvés
par ce moyen.
Allons, pensa Diégo, Carfor ne m'avait pas trompé; il avait fait
prévenir Philippe.
--Que faut-il faire maintenant? demanda Piétro en voyant son compagnon
garder le silence.
--Amène le marquis dans ta chambre.
--Sans l'autre prisonnier?
--Oui.
--Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre?
--Tiens! lis ces papiers, répondit Diégo en tendant à Piétro les
feuilles qu'il avait dans sa poche.
--Inutile, répondit le geôlier, je ne sais pas lire, je préfère m'en
rapporter à toi.
--Fais donc vite.
Fougueray rentra dans la pièce dans laquelle il avait pénétré en
premier, et Piétro se hasarda dans la salle.
Quelques minutes après, l'amant d'Hermosa et le mari de la misérable
étaient en présence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans
depuis le jour où nous l'avons quitté lors de sa fuite de l'abbaye de
Plogastel. Ses traits amaigris dénotaient tout ce qu'il avait souffert
de douleurs et de privations, de chagrins et d'inquiétudes, de honte et
de misère. C'était véritablement grand miracle que le marquis eût pu
résister au séjour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en
respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les
terroristes infligeaient à leurs victimes.
Ainsi que Marcof l'avait raconté à Boishardy, Philippe et Jocelyn
faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats
républicains conduisaient de Saint-Nazaire à Nantes, lorsque l'intrépide
marin avait attaqué l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu
qu'ils fussent demeurés aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et
son fidèle serviteur avaient donc été conduits au château d'Aulx
d'abord, puis transférés ensuite dans l'intérieur de la ville.
XXIV
LE MARCHÉ
Lorsque le marquis entra dans la pièce où l'attendait son estimable
beau-frère, Diégo s'était brusquement retourné, afin que le jour, qui
pénétrait par une étroite fenêtre, ne tombât pas tout d'abord sur ses
traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En dépit de lui-même,
l'Italien se sentait ému, non de commisération pour sa victime, mais de
la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-être, et il
aurait entre les mains la lettre qui mettait à sa discrétion cette
fortune si ardemment convoitée, si laborieusement poursuivie. Il avait
voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux
mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait
énormément sur l'impression causée par ces horreurs pour décider
Philippe, dont il connaissait la fermeté. Puis, à défaut de ce moyen, il
en tenait un autre en réserve: celui-là concernait l'amour du marquis
pour sa seconde femme.
Enfin, maître de lui-même, il se retourna froidement. Philippe, dont les
yeux rougis par les veilles étaient devenus d'une faiblesse extrême, ne
distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un
interrogatoire, il se retourna vers Piétro qui demeurait sur le seuil de
la porte:
--Où me conduisez-vous? demanda-t-il.
--Ici, citoyen, répondit le geôlier.
--Pour quoi faire?
--Quelqu'un veut te parler.
--Qui cela?
--Le citoyen.
Et Piétro désigna du geste le délégué du comité de Salut public. Le
marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui
indiquait.
Philippe, en dépit de son séjour prolongé dans les prisons, n'avait rien
perdu de sa dignité morale. C'était toujours ce beau gentilhomme aux
façons élégantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur.
En apercevant Diégo, qu'il reconnut au premier coup d'oeil, le sang lui
monta au visage.
--Le comte de Fougueray! dit-il en reculant.
--Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, répondit Diégo avec une
ironique politesse et en faisant un geste à Piétro, qui sortit et
referma la porte.
--Cela devait être! murmura le marquis avec un mépris profond.
Diégo sourit.
--Tu ne m'attendais guère, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette
brutalité de langage qui était de mode à cette triste époque.
--Si fait, je vous attendais.
--Bah! vraiment?
--J'ai été victime d'une infâme délation; puisqu'il s'agissait de
lâcheté, je devais penser à vous.
--Citoyen Loc-Ronan!
--Monsieur le comte!
--Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'écria Diégo avec
colère, car il craignait que quelque surveillant, en rôdant dans le
corridor, n'entendît le marquis lui donner un titre qui entraînait alors
le dernier supplice pour ceux qui le portaient.
Philippe devina la pensée de son interlocuteur, mais il se contenta de
hausser dédaigneusement les épaules.
--Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une
hauteur extrême.
--Causer quelques instants, avec vous, cher beau-frère, répondit Diégo
avec une affabilité railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous
sommes vus que nous devons avoir bien des choses à nous dire!
--Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni
terres, ni châteaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc?
--Vous avez un bien plus précieux que tout cela à défendre, et ce bien
c'est la vie.
--Est-ce donc à ma vie que vous en voulez?
--Je veux la défendre, mon cher beau-frère.
--Vous?
--Moi-même, qui vous ai toujours apprécié comme vous le méritez.
--Je suis condamné, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai hâte de
mourir pour être délivré de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant
de vous, je la repousserais!
--Cependant, dit Diégo, la mort est une vilaine chose, surtout par la
façon dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble
qu'être noyé dans la Loire ou fusillé sur la place du Département....
--Vaut mieux mille fois que d'être guillotiné devant une foule
sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la
mort du soldat; ce doit être la mienne. Mourir noyé dans le fleuve,
c'est quitter la vie entouré de pauvres innocents qui vous font cortège
pour monter au ciel. L'une ou l'autre façon de gagner l'éternel sommeil
ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme,
presque avec impatience.
Diégo se mordit les lèvres. Les exécutions n'avaient nullement porté
l'effroi dans l'âme du stoïque gentilhomme, et le bandit avait perdu en
vain quatre jours à attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la
chambre.
--Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.
--Si fait! s'écria Diégo; causons au contraire, et plus que jamais je
tiens à votre aimable compagnie.
--Je n'ai rien à entendre, vous dis-je.
--Vous croyez?
--J'en suis certain.
--Peut-être vous trompez-vous?
--Non.
--C'est ce que nous allons voir.
Et Diégo, après une légère pause, reprit d'une voix ferme:
--Il s'agit de votre seconde femme.
--De Julie! s'écria Philippe avec un violent mouvement.
--D'elle-même.
--Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrêtée de nouveau,
elle qu'un miracle avait sauvée?
--Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit où elle se
cache!
Philippe poussa un soupir.
--Vous voyez bien que nous avons à causer! continua Diégo en souriant.
--Seigneur! s'écria le marquis en levant les mains vers le ciel;
Seigneur! qui me délivrera donc de ces maudits attachés à mes pas!
--Oh! les grands mots! répondit l'Italien. Les phrases à la Voltaire!
Ceci est un peu bien passé de mode, je vous en avertis. Et puis, vous
venez de commettre une énorme faute de grammaire. Vous employez le
pluriel. Vous dites: «_les maudits!_» Erreur, cher beau-frère, grave
erreur. Il fallait vous écrier: «_le maudit!_» car j'ai une bonne
nouvelle à vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort.
Le diable ait son âme! n'est-ce pas? Allons, je vois à votre physionomie
que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le
plus tôt possible ce cher frère que je pleure tous les jours. Mais, bah!
j'ai l'âme chevillée dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez
seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce
et belle Hermosa, que vous avez tant aimée.
--Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me
voulez-vous?
--Causer, je vous l'ai dit.
--A quel propos?
--A propos des choses les plus intéressantes pour nous deux. Mais
d'abord n'êtes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner
que vous étiez vivant, vous à l'enterrement duquel j'ai assisté jadis?
--Allez au but!
--Pour y arriver, je suis contraint de faire un détour.
Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrêta.
--Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'écoute.
--A la bonne heure. Je commence, et je vous réponds que vous ne
languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la
vie, la liberté et la tranquillité.
--Vous?
--En personne!
--Je n'y crois pas.
--Vous me méconnaissez.
--M. de Fougueray, vous m'avez dit à l'instant que vous connaissiez la
retraite où s'est cachée mademoiselle de Château-Giron. Si vous m'avez
parlé ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce
secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette
conversation qui me soulève le coeur!
--Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui
m'amène. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune,
réalisée jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle
seule possède le secret. Eh bien! je veux connaître ce secret et avoir
cette fortune. Suis-je suffisamment clair et précis?
--Infâme! s'écria le marquis, vous voulez dépouiller une femme!
--Parfaitement.
--Et c'est à moi que vous venez le dire!
--Pour que vous m'aidiez!
--Moi?
--Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.
--Jamais!
--Vous le ferez.
--Jamais, vous dis-je!
--J'aurai ce secret aujourd'hui même, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou
sans cela....
--Sans cela?
--La citoyenne Château-Giron sera arrêtée demain.
--Vous voulez me tromper; vous ne savez pas où est Julie.
--Réfléchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous
demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien.
Vous savez peut-être le secret; mais je sais également que vous ne me le
révélerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de
Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je
lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou
je remettrai cette lettre, et dès lors il faut bien que je sache où est
la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans
quel intérêt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est
parfaitement logique. Vous ne me répondez pas? Vous me croyez plus
ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, écoutez-moi.
Et Diégo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, à
demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tête entre ses mains
amaigries:
--Le soir même du jour où vous vous êtes fait passer pour mort, vous
avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous êtes rendu à l'abbaye de
Plogastel, abbaye dans laquelle nous étions nous-mêmes; mais nous
ignorions complètement votre présence. Dans les cellules souterraines,
vous avez retrouvé votre femme, Julie de Château-Giron. Puis vous vous
êtes sauvé à Audierne, et là, le fils d'une fermière des environs vous
a fait passer sur son navire de pêche et vous a conduit en Angleterre
ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en
pensez-vous, mon cher beau-frère? Ma police est-elle convenablement
faite?
--Mais qui donc vous a révélé tous ces détails? dit Philippe avec
stupeur.
--Cela vous serait agréable à savoir? Je vais vous le dire, d'autant que
le mystère m'importe peu maintenant. Huit jours après votre départ de
France, un homme me racontait ces événements qu'il tenait de la bouche
même de celui qui vous avait embarqué et qui vous avait parfaitement
reconnu. Cet homme était un simple berger et se nommait Carfor. Grâce
aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerçait une grande
influence sur le pays, et le pêcheur en question était à la dévotion du
prétendu sorcier. Celui-ci s'est renseigné d'abord et m'a raconté
ensuite. Voilà tout. Le fait est simple et croyable, car vous étiez hors
de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre.
Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver à
Londres, je me mis à votre recherche. Vous veniez de rejoindre les
émigrés en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des
gens à moi pour me suppléer, et depuis deux ans, depuis votre étonnante
résurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres démarches....
--Qu'aviez-vous donc à gagner en agissant ainsi? je ne possédais plus
rien.
--Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout à l'heure.
Laissez-moi achever. C'est sur ma dénonciation, ainsi que vous le
supposez, que vous avez été arrêté en débarquant sur les côtes de
France. C'est encore d'après mes ordres que vous êtes vivant
aujourd'hui.
--D'après vos ordres!
--Je le répète, c'est grâce à moi que vous vivez.
--Je n'accepte pas l'existence à ce prix.