Au moment où Diégo y pénétra, un grand tumulte régnait dans le

corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux

et étaient en train de le pousser dans la rue pour le pendre à la corde

de la lanterne qui éclairait l'entrée de la demeure du proconsul.

L'homme menacé d'un genre de supplice qui était alors de mode pour les

petits coupables et le menu des aristocrates, n'était autre que maître

Nicoud.

Voici ce qui s'était passé: On se rappelle que Pinard avait donné

l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour,

sous peine de se voir incarcérer. Or, être incarcéré signifiait tout

simplement être guillotiné, fusillé ou noyé. Donc maître Nicoud s'était

empressé d'obéir, et le malheureux avait une telle confiance dans les

promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avisé de bouger de

place, se fût-il agi de tout l'or des mines du Pérou. (La Californie, et

l'Australie n'ayant pas encore été inventées en l'an de grâce 1793).

Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui étaient devenus

ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret étant situé à

proximité du fleuve, et l'opération attirant fort en cet endroit

messieurs de la compagnie Marat. Maître Nicoud avait donc passé les deux

premières heures assez agréablement, causant, riant, plaisantant, et se

prêtant aux bons mots d'un goût assez équivoque que ses clients se

permettaient assez familièrement à son endroit.

On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du

quai de la Loire. Après l'enlèvement de Pinard, et la boucherie que les

royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants

avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment

de terreur passé, la honte d'avoir été battus par deux hommes, ou plutôt

par un seul homme, car Marcof avait lutté presque seul; la honte,

disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent à la

charge. Mais ils ne trouvèrent plus d'ennemis, et, grâce à la précaution

qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils

ne purent même pas découvrir la direction par laquelle s'étaient élancés

les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant,

maudissant, sans même se soucier de porter secours aux blessés qui

criaient et aux mourants qui râlaient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne

pouvaient venger leur défaite, les misérables se réunirent pour tenir

conseil.

Que fallait-il faire? était la grande question que l'on se renvoyait de

bouche en bouche. La position en effet était difficile.

Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute façon, il fallait en

arriver à prévenir Carrier. De plus, il était fort évident que le

proconsul ferait massacrer sans pitié celui ou ceux qui lui

annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tué plus

de vingt sans-culottes, avaient enlevé son lieutenant, et n'avaient pas

reçu la moindre égratignure. La délibération fut bruyante. Enfin, l'on

arrêta, faute d'une décision meilleure, qu'il fallait de toute nécessité

aller rendre compte à Carrier de ce qui s'était passé, et l'avertir de

la disparition de Pinard. En conséquence, les sans-culottes se mirent en

route, décidés à se présenter en corps et ayant l'intention de faire

monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils

trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'était l'exécution de

ce projet arrêté qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position où

nous l'avons laissé.

Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouvèrent le

cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'être

massacrés, ils l'avaient accusé de complicité avec les royalistes.

Nicoud avait voulu protester, et il essaya même d'un discours destiné à

prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute

participation aux crimes qui venaient d'être commis; mais on avait

étouffé ses paroles sous des vociférations effrayantes. Les cris de: «A

mort le traître! A la lanterne l'aristocrate!» retentirent de toutes

parts.

Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une

sorte de vengeance à présenter à Carrier, et ils avaient résolu de

pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la colère du maître.

L'aubergiste se débattait sous les poignets de fer qui le poussaient au

dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses

bourreaux. C'étaient ces cris, ce bruit, ces débats qui avaient provoqué

le vacarme dont le citoyen Fougueray s'était ému en traversant la cour

de la maison du proconsul.

Le tumulte était si grand, que personne ne prit garde au délégué du

Comité de salut public lorsqu'il pénétra dans le poste; mais en sa

qualité d'envoyé de Paris, Diégo crut de son devoir, afin de mieux jouer

le rôle qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette

exécution nocturne, et de ce scandale qui mettait en émoi tous les bons

citoyens.

Maître Nicoud le prit tout au moins pour un ange libérateur, et se

précipita à ses pieds, laissant une partie de ses vêtements entre les

mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrogés

expliquèrent rapidement au citoyen délégué les raisons qu'ils avaient

pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les événements de la

nuit, Diégo pâlit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme, à sa

connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de

courage pour l'exécuter. Il ne douta pas un seul instant que le

royaliste dont on lui parlait ne fût Marcof.

Marcof à Nantes! Il y avait bien là en effet de quoi faire pâlir

l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord pétrifié et

anéanti. Mais sa conception si vive lui démontra rapidement qu'il ne

fallait pas se laisser entraîner par le découragement.

--Prévenons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut

pas nuire, quoiqu'il soit évident qu'il ne sache rien.

Ces mots n'étaient pas achevés que Nicoud, enlevé de terre, poussé,

battu, déchiré, fut jeté au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la

corde fut enroulée autour du cou du malheureux, et un hourra retentit

dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balançait au-dessus de la

tête des sans-culottes.

--Cela vous servira d'introduction auprès de Carrier, fit observer

tranquillement Fougueray.

En effet, le bruit extérieur avait attiré l'attention du proconsul, et

un aide-de-camp en sabots et en épaulettes de laine accourut pour en

connaître la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble.

Fougueray les interrompit et leur imposa silence.

--Je vais prévenir le citoyen représentant, dit-il. Tenez-vous prêts à

recevoir ses ordres.

Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes

qui, de cette façon, n'allaient plus se trouver en face de la première

colère du proconsul, personne n'éleva la voix pour émettre un autre

avis. Le citoyen délégué, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit

précipitamment le premier étage de l'escalier, et entra dans le salon où

nous avons déjà introduit nos lecteurs. Il alla droit à Carrier qui

causait devant la cheminée avec Angélique et Hermosa.

--J'ai à te parler, lui dit-il.

--D'affaires? demanda le proconsul.

--Oui.

--Au diable, alors! j'ai fermé boutique pour aujourd'hui. A demain

matin.

--Non pas!

--Je te répète que je ne t'écouterai pas.

Puis se penchant à l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta:

--Les chouans ont pénétré dans Nantes cette nuit même.

Carrier devint blanc comme un linceul. Le misérable lâche frissonna de

tous ses membres. Son oeil vitreux exprima une terreur invincible.

--Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il eût espéré que

Diégo allait se rétracter, après avoir essayé d'une plaisanterie.

--Certes, cela est vrai! répondit vivement Fougueray.

--Ils ont attaqué la ville?

--Non.

--Qu'ont-ils fait alors?

--Ils ont tué plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens

dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures

vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes,

les empêcher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons.

Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entraîner; Fougueray

raconta tout ce qu'il venait d'apprendre.

--Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant

son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof.

--Malheureusement, la chose est exacte.

--Impossible! te dis-je.

--Pourquoi?

--Il n'y a pas de créature au monde capable de tant de force et de

hardiesse.

--Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et

cet homme, je le connais.

--Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui

a tué seul près de vingt sans-culottes?

--Lui, aidé de deux autres.

--Quel est son nom?

--Marcof le Malouin.

--Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqué le convoi des prisonniers

venant de Saint-Nazaire?

--Lui-même.

--Et les deux hommes qui accompagnaient?

--J'ignore qui ils sont.

--Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands?

--Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je

vais l'écrire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses

plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux

portes de la ville, arrêter tous ceux qui inspireraient le plus léger

doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur.

--C'est facile, répondit Carrier; je vais faire faire des arrestations

sur une grande échelle; par exemple, il faudra nous hâter de vider les

prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du

diable si je sais où fourrer un prisonnier. Les dépôts regorgent! Enfin,

n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arrêter, arrêter quand

même, arrêter en masse, arrêter sans trêve, sans relâche, et on

exécutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance

de nous débarrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la

République!

Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stupéfaction. Tout

scélérat qu'il fût, il avait peine à comprendre que la manie du meurtre

pût être portée à un point aussi épouvantable. Il contemplait avec

stupeur cet homme qui parlait d'arrêter, de noyer, de mitrailler, avec

un calme, un sang-froid qui décelaient l'indifférence de son âme et le

peu de trouble que ressentait sa conscience.

--Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arrêter ainsi sans

preuves, sans indices de culpabilité?

--Ce droit-là, je le prends, répondit le proconsul.

Puis, haussant les épaules et présentant à Fougueray une feuille

imprimée placée sur le bureau, il ajouta en souriant:

--D'ailleurs, lis la loi contre les _suspects_, et tu verras qu'on peut

arrêter tout le monde. Tiens, écoute ce décret.

Et il lut à haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des

phrases:

«Doivent dorénavant être considérés comme _suspects_ et mis en état

d'arrestation et d'incarcération:

«1º Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie

par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.

«2º Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs

de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont

toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur

affectée.

«3º Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les

événements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des

fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des

patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité,

une sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un

modéré ou d'un aristocrate.

«4º Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels

la loi est obligée de prendre des mesures.

«5º Ceux qui, ayant toujours les mots de «liberté, république ou

patrie» sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les

contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les

modérés, et s'intéressent à leur sort.

«6º Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui

intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir

le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur

service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.

«7º Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution

républicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son

établissement et sa durée.

«8º Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien

fait pour elle.

«9º Ceux qui ne fréquentent pas leur section et donnent pour excuse

qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en

empêchent.

«10º Ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des

signes de la loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la

liberté.

«11º Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou

fréquenté des clubs et sociétés anti-civiques.

«12º Ceux qui sont reconnus pour avoir été de mauvaise foi,

partisans de La Fayette, et ceux qui ont marché au pas de charge au

Champ de Mars.»

--Eh bien! demanda Carrier après avoir achevé sa lecture, et en rejetant

la feuille imprimée sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi

maintenant qui est, ou plutôt qui n'est pas _suspect_ en France? Est-ce

qu'avec cela on ne peut pas faire incarcérer tous les citoyens, depuis

le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me

tracassait jamais, je saurais lui répondre. Donc, je vais donner mes

ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-même. Tu me plais, citoyen.

Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rusé compère. Puisque cet imbécile

de Pinard s'est laissé enlever, veux-tu sa place?

--La place de Pinard?

--Oui.

--En quoi consistait-elle?

--Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la

compagnie Marat. Dans la rédaction des ordres et des décrets qu'il me

donnait à signer.

--C'est tout?

--Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma

confiance.

--Et tu la reporteras sur moi?

--Je te le promets.

--Alors, marché conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et

je te réponds du reste.

--Tu veilleras à la sûreté de ma personne?

--A mon tour, je te le promets.

Et Carrier, attirant à lui cinq ou six feuilles de papier aux en-têtes

républicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en

déguisant la joie qu'il éprouvait sous une apparence calme. Les

blancs-seings de Carrier lui assuraient le succès de ses plans en lui

aplanissant tous les obstacles.

--Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres

à donner et de leur exécution.

Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit.

On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apogée de sa

fureur et de son cynisme.

Carrier fit sa rentrée au milieu du tumulte en se frottant les mains et

en lançant à droite et à gauche des regards de jubilation. Le proconsul

était enchanté d'avoir trouvé, sans plus chercher, un remplaçant au

sans-culotte enlevé par les royalistes. Pinard épargnait à son patron

une grande partie de la besogne journalière et ne lui laissait que les

plaisirs du métier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'était

parfaitement arrangé de cette existence qui allait être continuée, grâce

à la bonne volonté de Fougueray.

Puis, une autre pensée avait poussé le représentant à se fier à l'envoyé

du Comité de salut public, dont il était loin de suspecter les pouvoirs.

Fougueray lui avait paru bien autrement délié que Pinard, bien autrement

apte à remplir la caisse proconsulaire à laquelle, du premier coup, il

allait apporter deux millions. Enfin, l'intérêt personnel liait

Fougueray à Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien

autrement sérieux que ceux formés par l'amitié ou par une opinion

commune.

--Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage,

lui, les rançons et les autres bénéfices; or, le chiffre de ces rançons

peut et doit être énorme, s'il agit adroitement; donc il a intérêt à

protéger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas

fâché, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me

donne les millions en question, après, nous verrons bien!

Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Angélique qui l'attendaient.

Fougueray, demeuré seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la

pièce. L'expression de sa physionomie avait changé subitement depuis

quelques minutes; de soucieuse et inquiète, elle était devenue joyeuse

et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un

fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite:

--Victoire! s'écria-t-il, victoire! Décidément, la soirée est bonne! Je

me croyais près de ma perte, et la position devient plus belle que

jamais! Mes espérances se changent en certitudes! Les difficultés

disparaissent. Pinard me gênait; Marcof m'en débarrasse! Merci, Marcof!

tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la

tranquillité de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les

moyens d'atteindre mes ennemis là où ils sont. Cela durera-t-il?

continua-t-il après avoir réfléchi un instant. Bah! que m'importe! Ce

qu'il me fallait, c'était vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je

les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bientôt le jour,

j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint à me donner une lettre pour

Julie de Château-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me

restera à voir la religieuse. Or, elle est à bord du _Jean-Louis_.

Ici Diégo tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y

prit une lettre qu'il parcourut du regard.

--Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent être exacts. Julie

était au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le

patron du navire sur lequel s'était embarqué Philippe, m'avait annoncé

que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce

vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damné

Marcof! Grâce à mon génie, à mon habileté, je les avais tous trois entre

mes mains. Dénoncés par mes soins, ils sont arrêtés à leur débarquement,

et il faut que ce démon incarné vienne se jeter au travers de mes

projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les

prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Agésilas.

Diégo prit une seconde lettre et lut à voix basse:

«La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougre _le Jean-Louis_ est à l'ancre

près de la ville; il est admirablement gardé. Celui dont tu me parles

n'est pas à bord.»

--Ce n'est pas cela, interrompit Diégo en refermant la lettre.

Il en ouvrit une autre.

«20 frimaire, lut-il.»

--Ah! c'est cela.

«Un homme et une religieuse sont arrivés cette nuit. L'homme est le

patron du lougre; quant à la religieuse, je lui ai entendu donner le

titre de madame la marquise. La religieuse est restée à bord; le patron

est revenu à terre. S'il survient un événement, je t'en donnerai avis.»

Diégo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant

pas la lettre, il la replaça dans le portefeuille.

--Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore à bord du

_Jean-Louis_ et Marcof n'est pas retourné à la Roche-Bernard; or, il est

incontestable que c'est lui qui a tué les sans-culottes dans l'auberge

du quai. C'est lui qui a enlevé Pinard, qu'il aura reconnu, malgré le

changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre

heures seulement à Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps

d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et

j'enlèverai l'affaire à leur nez et à leur barbe! Qu'il sauve son frère

s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les écus! Allons, j'étais un

sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard

disparu, je n'ai plus de moyens à trouver pour éviter le partage. Quelle

heureuse inspiration que de n'avoir pas agi précipitamment et d'avoir

attendu! Les noyades et les mitraillades auront dû, grâce à leur aimable

perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant à

Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Diégo! tu es né sous une

heureuse étoile, mon cher ami, et la sorcière qui, dans ta jeunesse, t'a

prédit une triste fin, a volé l'argent de ta mère. Corpo di Bacco!

quelle succession de bonheurs!

Ici Diégo s'arrêta brusquement.

--Si Pinard allait tout révéler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un

moment de réflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il,

j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!

Sur ce, Diégo s'assit, et attirant à lui les feuilles revêtues de la

signature du proconsul, il se mit à écrire rapidement. Le jour parut et

le surprit encore dans ces occupations. Alors Diégo se leva, mit les

différents ordres dans sa poche, et, regardant à sa montre:

--Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de

voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit décider de ma

fortune!

XXIII

L'ENTREPÔT

L'entrepôt était le nom que les sans-culottes donnaient à la prison

principale. Cette prison, située près de l'endroit où se dressait la

guillotine, se trouvait à une distance assez considérable de Richebourg

où demeurait le proconsul. Diégo-Fougueray, avant de quitter la maison

de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les

différents ordres qu'il venait de rédiger aux chefs de corps de la

garnison.

Puis s'enveloppant dans un épais manteau, vêtement parfaitement justifié

par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gardé sur

lui, par mesure de précaution, un blanc-seing du citoyen représentant.

Ce blanc-seing, joint aux pièces fausses fabriquées par Pinard et qui

faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute

que les geôliers ne lui obéissent sans la moindre hésitation.

Aussi, fut-ce d'un ton de maître qu'il éleva la voix en s'adressant au

gardien général des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Piétro. Un

sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la première cour, et le

conduisant à travers un véritable dédale de corridors et d'escaliers, le

mit en présence d'un homme de petite taille, maigre et délicat

d'apparence, au teint fortement basané et à l'oeil expressif.

Cet homme était le geôlier Piétro qui, en apercevant Fougueray, laissa

échapper un geste du plus profond étonnement. Le sans-culotte se retira.

Les deux hommes demeurèrent seuls dans une sorte de chambre mal éclairée

par une fenêtre garnie de barreaux, et qui servait de gîte au geôlier.

Piétro joignit les mains en poussant une exclamation.

--Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Diégo!

--Est-ce que tu ne m'attendais pas? répondit Fougueray en prenant

l'unique siège qui se trouvait dans la pièce, et en s'asseyant avec

l'aplomb d'un maître qui se sait en présence de son subordonné.

--Non; je te croyais encore à Paris où je t'avais rencontré il y a deux

mois.

--Heureusement pour toi encore.

--Sans doute, et je ne le nie pas.

--Tu te rappelles donc ce que tu me dois?

--Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de misère!

Tu m'as recueilli, tu m'as donné de l'argent pour venir à Nantes, où tu

me procurais une place. Grâce à toi, j'existe encore, et quoique le

métier ne soit guère de mon goût, comme il me nourrit, je m'y résigne.

--A propos, caro mio, j'ai toujours oublié de te demander pourquoi tu

avais quitté le pays?

--Nos bandes avaient été détruites.

--Par qui?

--Par les carabiniers, donc!

--Comment! vous vous êtes laissé battre par ces drôles?

--A la première rencontre, Cavaccioli avait été tué. La désunion s'est

mise parmi nous. Alors chacun tira de son côté. Sachant bien que si

j'étais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. Là je

la perdis en peu de temps. C'est la fièvre qui me l'a tuée. Alors me

trouvant seul au monde, je pensai à aller à l'étranger. Un patron de

barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de là je gagnai la Corse,

puis la France. J'espérais, une fois à Paris, me tirer d'affaire, car on

prétendait qu'il était facile d'y faire des siennes; mais....

--Tu t'étais trompé!

--Je le sais.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 15 / 22 段