ses amis qu'il allait perdre peut-être par sa folle témérité; ce n'était
plus le frère du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au
couteau révolutionnaire, ce n'était plus le chouan dévoué à la cause
royale, c'était le démon de la vengeance en face de ceux qu'il devait
punir. Sa hache, maniée avec une adresse merveilleuse par ses doigts
crispés, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide,
frappant sans relâche dès qu'elle trouvait jour à tuer ou à blesser. Les
étincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des
lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les
sans-culottes à ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs
poussant les premiers, ceux-ci tombèrent, sans pouvoir reculer sous les
coups du marin.
En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulèrent à
ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura
l'épaule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache,
qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste était désarmé, et
les piques acérées menaçaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la
main gauche, sans reculer d'un pas, il écarta violemment les fers prêts
à le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet passé à sa
ceinture, il cassa la tête de celui qui le serrait de plus près.
Cependant la position n'était plus tenable.
Marcof s'était bien emparé d'une pique, mais cette arme, moins
favorable que la hache pour attaquer et se défendre, ne lui permettrait
pas de lutter longtemps.
Puis, malgré son énergie et sa force extraordinaire, son bras commençait
à s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une
sueur abondante l'aveuglait par moments.
Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups
qui lui étaient portés. Sa carmagnole pendait en lambeaux.
Par un hasard providentiel il n'était pas encore blessé; mais il allait
être écrasé par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui
servaient de rempart. Déjà ses genoux fléchissaient, un nuage de sang
passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrière lorsqu'il se sentit
enlever de terre et jeter de côté par deux bras nerveux. Deux éclairs
brillèrent au-dessus de sa tête, deux détonations retentirent
simultanément, et deux sans-culottes roulèrent sur les dalles qui
pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres.
C'était Boishardy qui, l'oeil en feu, frappait à son tour.
Le gentilhomme, dévoré d'impatience, avait attendu néanmoins le retour
de Keinec; mais dès que le jeune Breton était arrivé, portant toujours
Pinard inanimé sur ses épaules, le brave royaliste lui avait
impérativement commandé de prendre sa place à la garde des chevaux, et
s'était élancé au secours de son ami.
Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et
d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, trompés
encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne
s'aperçurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait
d'avoir lieu. Les plus hardis reculèrent devant cette nouvelle attaque
impétueuse. Près de la moitié de la bande avait déjà succombé. Il
étaient nombreux encore néanmoins; mais une sorte de terreur panique
s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus
terrible.
Ils crurent à l'arrivée subite d'une troupe entière de royalistes. Les
misérables prirent la fuite par le verger.
Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrêta d'une main
ferme. Sans mot dire, il l'entraîna dans la direction des chevaux. En ce
moment Keinec, dévoré par la rage de l'inaction à laquelle Boishardy
l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et
poings liés, était couché en travers sur l'encolure de celui que montait
son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au
galop. La rapidité de la course rafraîchit le sang du marin. Son cerveau
se dégagea et il secoua la tête.
--Oh! j'en ai bien tué! furent ses premières paroles.
--Oui! répondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a été bonne, et la
compagnie Marat en garde mémoire! Vous n'êtes pas blessé, au moins?
--Je ne crois pas.
--A la bonne heure! Et toi, Keinec?
--Moi, répondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait!
Marcof a agi seul.
--Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauvé
la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.
--Et cette fois je ne le lâcherai pas.
--Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait
seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'armée royaliste,
nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les égorgeurs
monteraient à leur tour sur l'échafaud qu'ils ont dressé pour le roi
martyr.
--En attendant, nous voici loin de Nantes. Où allons-nous?
--A Saint-Étienne, répondit Marcof.
--Chez Kérouac, qui nous a donné ces déguisements.
--Oui.
--Mais il y a plus de six lieues de Nantes à Saint-Étienne.
--Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit où nous
soyons certains qu'il soit bien gardé.
--C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.
--Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je réponds du succès.
Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout à
Nantes; Pinard fouille les prisons à son gré, condamne ou absout suivant
sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements nécessaires,
et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne
de bandits.
--S'il ne voulait pas parler?
--Lui? Il a essayé une fois de refuser de me répondre quand je voulais
l'interroger. Demandez à Keinec si j'ai su lui délier la langue? Le
scélérat doit encore porter les marques de ma colère! Oh! il parlera,
cela ne m'inquiète pas!
Tandis que Marcof répondait ainsi aux questions du chef royaliste,
Pinard était peu à peu revenu de l'étourdissement causé par le coup de
poing du jeune Breton.
La situation était trop tendue et trop critique pour que la mémoire lui
fît défaut et que la présence d'esprit ne lui revînt pas en même temps
que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit
au-dessus de sa tête le buste athlétique de Keinec, à sa droite et à sa
gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de
tenter un seul mouvement qui pût déceler qu'il eût repris connaissance,
il demeura dans une immobilité complète, obéissant comme une masse
inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il était
attaché donnait à son corps.
--Ah çà! demanda tout à coup Boishardy en se retournant vers Marcof,
lorsque vous aurez tiré de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que
vous en ferez?
--Je ne sais encore, répondit le marin.
--Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?
Un léger frémissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le
misérable attendait avec une anxiété horrible la réponse de son ennemi,
qui paraissait hésiter; Pinard tenait à la vie.
--Cela dépendra de ses réponses, dit enfin Marcof.
XXI
KÉROUAC
Un soupir de soulagement expira sur les lèvres du prisonnier. Les trois
cavaliers, qui suivaient la levée du fleuve depuis Nantes, atteignaient
en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'était en
partie dissipé, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la
campagne environnante.
--Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus;
prenons par Saint-Herblain.
--Non, répondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile.
Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'à Couéron; de là,
nous gagnerons Saint-Étienne à travers les bruyères.
Boishardy fit un geste d'assentiment et s'élança sur la droite, coupant
le pays du sud à l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois
hommes continuèrent en silence leur course furieuse et eurent bientôt
doublé les dernières maisons du petit bourg.
La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolérable et
se métamorphosait graduellement en un véritable et atroce supplice.
Couché sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tête et ses bras pendaient
d'un côte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient
dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus élevée que les extrémités, le
sang ne circulait plus et menaçait de l'étouffer ou d'envahir
complètement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglantée déjà
par le coup que lui avait porté le jeune homme avant de l'enlever de
l'auberge, était devenue violacée et se décomposait rapidement. Les
veines du cou, gonflées à éclater, apparaissaient en saillie comme des
cordes. Un râle sourd s'échappait avec peine de sa gorge, menacée d'une
strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau
connaissance.
Les cavaliers avaient dépassé Couéron et atteint les hautes bruyères
dans lesquelles leurs chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Ils
galopaient toujours cependant.
Bientôt les maisons de Saint-Étienne se détachèrent sur les nuages gris
qui couraient au-dessus de leurs têtes, et, quittant les landes de
bruyères, ils entrèrent dans la petite ville, qui paraissait plongée
dans un profond sommeil. Ils tournèrent les premières maisons sans
ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas,
ils s'avancèrent vers une ruelle étroite dans laquelle l'obscurité
semblait plus profonde encore.
Marcof sauta à terre et heurta doucement à une porte située au
rez-de-chaussée d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une
modeste ferme bretonne. On veillait sans doute à l'intérieur, malgré
l'heure avancée de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitôt. Un
vieillard, tenant à la main un flambeau, parut sur le seuil. En
apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la
plus vive.
--Vous avez donc réussi? dit-il.
--Pas précisément, répondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon
brave Kérouac.
--Grand Dieu! s'écria le vieillard en remarquant le désordre des
vêtements des trois cavaliers et le sang dont ils étaient couverts;
grand Dieu! seriez-vous blessés?
--Non pas, tonnerre!
--Vous vous êtes battus cependant?
--Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te
raconterons la chose en détail. Pour le moment il s'agit de transporter
chez toi le prisonnier.
--Un prisonnier!
--Fait à Nantes cette nuit même.
--Qui donc?
--Pinard.
--Le lieutenant de Carrier?
--En personne!
--Oh! fit le vieillard dont les yeux étincelèrent. Merci de l'avoir
amené vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tué mon frère
et ma fille!
--Peut-être ne te refuserai-je pas cette consolation.
--Entrez vite, messieurs! dit Kérouac en s'effaçant pour laisser passer
Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanimé du
sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.
Les trois hommes pénétrèrent dans la maison. Arrivé dans la première
pièce, Keinec allait jeter Pinard sur un siège, lorsque Marcof l'arrêta.
--Pas ici, dit-il.
--Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.
--Oui.
Et Marcof, prenant une lumière, conduisit ses compagnons vers l'entrée
de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.
--L'endroit dans lequel ils se trouvaient était une ancienne ferme,
dévastée deux fois déjà par les bleus. Le cellier, où l'on déposait
autrefois les provisions, était vide et désert. D'énormes crocs scellés
dans la muraille montraient leurs pointes acérées, veuves des quartiers
de viande salée et des jambons fumés qui y étaient appendus jadis en
prévision de l'hiver.
--Jette-le là, dit Marcof à Keinec en désignant le sol de la cave.
Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrière le dos, et
lie-le solidement au croc le moins élevé.
Keinec s'empressa d'obéir.
--Ah! fit-il en serrant les deux mains déjà liées du misérable, Carfor a
conservé la trace de notre visite à la baie des Trépassés, ses pouces
sont rongés. Nous ne pourrons plus employer le même moyen pour le faire
parler.
--Nous en trouverons d'autres, mon gars, répondit Boishardy.
En ce moment Kérouac entra dans le cellier.
--Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en écartant Keinec et
en plaçant en pleine lumière le visage de Pinard.
Les paupières du sans-culotte firent un mouvement qui n'échappa pas à
Marcof.
--Le drôle revient à lui, dit-il.
--Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma
fille; c'est lui qui a donné l'ordre de frapper mon frère!
Et ses regards dévoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien
berger de Penmarckh. Marcof vit l'émotion profonde qui se peignait sur
la physionomie de Kérouac. Il craignit une scène qui eût retardé
l'exécution de son plan.
--Kérouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne
veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous
soyons avertis des moindres événements du dehors.
Le vieillard hésita.
--Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxiété.
--Non.
--Tu me le promets?
--Je te le jure.
--Alors je vais veiller.
Et Kérouac remonta lentement les degrés de l'escalier qui conduisait à
la pièce supérieure. Le vieillard avait déjà disparu que l'on entendait
encore ses sanglots.
--Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacré son enfant?
--Oui, répondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmené sa
fille et son frère à Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de
Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a
été guillotiné. Kérouac était à Nantes ce jour même, et il a vu rouler
la tête de son frère en même temps qu'un geôlier compatissant lui
apprenait qu'il avait perdu sa fille.
--Les monstres! murmura le gentilhomme.
Puis désignant Pinard:
--Celui-là payera pour tous! ajouta-t-il.
--Celui-là, répondit Marcof, celui-là nous procurera les moyens de
satisfaire notre vengeance et d'arriver à notre but. Il nous aidera à
frapper Carrier et à délivrer Philippe, ou, sur mon salut éternel, je le
jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il
est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misérable jusqu'à ce
qu'il soit revenu complètement à lui.
Keinec appuya la lame aiguë de son arme contre le bras de Pinard, et
enfonça graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.
--Le voilà réveillé! dit froidement le marin.
--Oui, répondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te
vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volonté
est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai
rien. J'ai subi déjà les tortures que tu m'as infligées; mais
aujourd'hui mon âme saura braver la douleur et sera plus puissante que
mon corps!
--Je crois que le bandit parle de son âme! fit Marcof en riant. Il nous
défie; eh bien! nous allons voir.
Et s'adressant à Keinec:
--Va nous chercher, dit-il, un réchaud de charbon et un morceau de fer.
Keinec sortit vivement.
--Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.
--Employer un procédé fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan
pour faire obéir les éléphants.
--Et quel est ce procédé?
--Il consiste, à l'aide d'une forte brûlure, à entretenir une plaie vive
sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on
enfonce la lame qui sert d'éperon. Le moyen est d'autant meilleur qu'il
n'altère nullement la santé ni les forces, et que la douleur est
insurmontable.
Boishardy fit un geste de dégoût. Marcof haussa les épaules.
--Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme
vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.
--Et vous croyez qu'il parlera?
--Vous allez voir par vous-même.
Keinec rentrait, portant un réchaud de charbons enflammés et une plaque
de tôle d'une petite dimension, surmontée d'une tige de fer qui lui
servait de manche.
--Boishardy, veuillez faire chauffer à blanc la plaque, dit
tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous préparerons le
prisonnier.
Le gentilhomme s'approcha du réchaud, activa, en soufflant dessus de
toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et
présenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tôle aux
charbons étincelants. Marcof et Keinec avaient délié les bras du
prisonnier, et lui enlevèrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa
chemise; cela fait, Marcof étendit le corps de Pinard sur la terre, la
face tournée vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des
poignets, il fixa solidement l'extrémité de la corde aux barreaux de fer
d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le même procédé,
agissait en sens contraire à l'égard des jambes du sans-culotte. Pinard,
ainsi garrotté, était dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement.
Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une résolution farouche se
lisait sur son front légèrement relevé.
--La tôle est-elle chaude? demanda froidement Marcof.
--Oui, répondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces
à l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.
--Donnez-moi cela alors! dit le marin.
Boishardy passa les pinces à son compagnon. Sur la tôle rougie à blanc
on voyait des myriades d'étoiles qui semblaient la parcourir dans tous
les sens, s'éteignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient
scintillantes. Marcof secoua la tête en signe de satisfaction et revint
vers Pinard.
XXII
LE DÉLÉGUÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC
A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans
le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer
les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans
l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était
essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient
lieu à Nantes.
Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement
au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention
donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans
assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les
réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas.
Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était
tout naturellement au nombre des invités.
Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans
tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté
d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des
paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car
tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à
propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne
paraissait nullement disposée à abandonner sa part.
Les deux associés, séparés aux yeux de tous par les événements, mais
qui, cependant, n'avaient jamais cessé de s'entendre, étaient en quête
d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux
seuls le butin dont Diégo avait déjà promis deux portions assez
considérables.
--Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en
rapporter à moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des
rouages nécessaires pour faire marcher l'oeuvre; mais une fois nos
efforts couronnés de succès, je briserai les rouages ou je les jetterai
de côté. Pinard n'est qu'une bête féroce, possédant l'instinct du crime
sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de
ruses et confit de précautions, pour mieux lui donner confiance dans sa
propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!
Et Diégo lança sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser
dans la paume de sa main.
--Et Carrier? dit Hermosa.
--Celui-là, c'est différent: il est plus difficile à jouer, et il est à
craindre, car il n'a pas l'habitude d'hésiter devant les moyens
violents, mais il ne m'inquiète guère non plus: il a tant de vices,
qu'il offre prise aux gens véritablement habiles. D'ailleurs, s'il le
faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien
confectionnés. Avant qu'on en ait reconnu la fausseté, j'aurais dix fois
le temps de casser la tête au proconsul et de mettre Nantes sens dessus
dessous. C'est même peut-être là une idée à laquelle j'aurais dû songer
plus tôt. Ce serait réjouissant de se servir contre Pinard de son propre
ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait
falsifiés lui-même. Qu'en penses-tu?
--Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la
marquise.
--Mon Dieu! tu deviens d'un matérialisme épouvantable! Tu ne penses qu'à
l'argent! tu n'as plus de poésie!
--J'aurai de la poésie à mon heure, quand j'aurai les millions.
--Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est
fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que
jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigué, cette ignoble
société me dégoûte, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et
j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car
demain, bien certainement, j'aurai joué la seconde manche de cette
partie décisive, et peut-être bien que le soir venu nous fuirons
ensemble.
Les deux complices se pressèrent mystérieusement les mains, et Diégo, se
levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des
cris, des chants et des vociférations des convives, dont les trois
quarts menaçaient de rouler bientôt sous la table. L'Italien traversa le
salon et descendit les degrés de l'escalier qui conduisait dans le
vestibule. De là il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner
la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intérieur du
corps-de-garde, l'arrêta brusquement dans sa marche. Il s'avança
vivement pour connaître la cause de ce bruit inattendu.
Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la
compagnie Marat, était une vaste pièce oblongue, meublée, comme le sont
toutes celles servant au même usage, d'un énorme poêle, de chaises de
paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les
murailles, peintes à la chaux et noircies par la fumée, rappelaient à
profusion la destination particulière qui lui était réservée. L'image du
patron sous l'invocation duquel s'était placée la trop fameuse compagnie
abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'était une peinture
grossière représentant l'ami du peuple frappé dans son bain par
Charlotte Corday, et accompagnée de cette inscription:
«NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSINÉ.»
Plus loin, c'était un buste voilé d'un crêpe funèbre et couronné
d'immortelles, avec ce couplet tracé sur la muraille:
Marat, du peuple vengeur,
De nos droits la ferme colonne,
De l'égalité défenseur,
Ta mort a fait couler nos pleurs,
Des vertus reçois la couronne;
Ton temple sera dans nos coeurs!
Mourir pour la patrie,
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
De l'autre côté de ce couplet, on voyait écrit en lettres énormes:
Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé.
Ennemis de la patrie, modérez votre joie;
Il aura des vengeurs!
De tous côtés l'oeil ne rencontrait que médailles en plâtre et en
ivoire, représentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier,
avec cet exergue:
MARTYR DE LA LIBERTÉ!
Enfin une énorme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les
murs de Paris, cachait presque entièrement un côté de la muraille. Cette
affiche était ainsi conçue:
LEPELLETIER.
Pour avoir assassiné le brigand, il fut assassiné
Par un brigand.
BRUTUS.
Le vrai défenseur des lois républicaines
Et l'ennemi juré des rois.
MARAT.
Le véritable ami du peuple,
Fut assassiné par les ennemis du peuple.
Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on
lisait ce quatrain:
Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,
Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'affligé,
Est tombé sous les coups d'une horde flétrie.
Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé!
Puis ces inscriptions placées et répétées partout:
«_Vive la République! Vive la Montagne! Vivent à jamais les
sans-culottes!_»
Et bon nombre d'affiches, d'arrêtés et décrets, de motions, parmi
lesquels on distinguait un placard portant cet en-tête:
«_Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imitée
de Marie-Joseph Chalier, mort à Lyon._»
C'était une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et
de coeurs honnêtes, et qui, tous, devaient être envoyés à la guillotine!
Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse
exactitude, était bien digne de ceux qui l'habitaient.