Boishardy et Marcof étaient demeurés dans la salle basse, l'oreille au

guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure

s'était écoulée depuis le départ de Keinec.

--Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!

--Je vous avait dit que le drôle flairerait ce qu'il aurait trouvé,

répondit Boishardy.

--Et Keinec?

--Je ne comprends pas le retard qu'il met à revenir.

--Lui serait-il arrivé malheur?

--Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui

nous a si dignement secondés!

--Écoutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.

--Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous

arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.

--Vous avez raison.

--Voici la lampe qui s'éteint, fit observer Boishardy.

--C'est vrai; il n'y a plus d'huile.

--Nous ne pouvons pas rester ici sans lumière!

--Qu'importe!

--Si nous étions découverts, la position ne serait pas tenable!

--Eh bien! sortons alors.

--Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons

Keinec.

Boishardy et Marcof se dirigèrent vers la porte qui donnait sur la cour,

l'ouvrirent et se trouvèrent en plein air. Le marin se baissa vers la

terre.

--Je vous répète, Boishardy, que j'entends quelque chose.

--Un galop de chevaux?

--Non.

--Des pas d'hommes?

--Non plus.

--Qu'entendez-vous donc alors?

--Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis définir.

--Allons sur le quai.

Les deux hommes traversèrent la cour et gagnèrent l'ouverture située sur

la rive du fleuve. L'obscurité était profonde et rendue plus épaisse

encore par le brouillard qui s'élevait de la Loire, et qui, couvrant le

faubourg, interposait son opacité entre les regards des deux amis et

l'horizon qu'ils s'efforçaient d'interroger.

Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensité, était

devenu très vif. De bruyantes rafales faisaient courber les têtes

dénudées des grands arbres plantés sur le quai, et sifflaient aigrement

dans leurs branchages noirs. Marcof écoutait toujours avec une attention

profonde; mais par suite d'un phénomène assez commun, le brouillard

humide empêchait la perception du son, et ce n'était que lorsque le

vent, chassant devant lui la brume, établissait un courant entre la

ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et

indescriptible qui avait éveillé sa vigilance. Boishardy n'entendait

rien et affirmait à son compagnon qu'il s'était trompé.

--Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos têtes qui causent

par leur froissement ce bruit mystérieux qui vous inquiète, dit-il à

voix basse.

Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.

--Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet

d'une illusion.

--Alors, fit Boishardy avec résolution, tenons-nous sur nos gardes! Au

diable ce brouillard qui vient de s'élever et qui nous dérobe les rayons

de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer à

deux pas devant soi....

Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:

--Entendez-vous? dit-il.

--Oui, oui... j'entends, cette fois, répondit Boishardy. Qui diable est

cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le

bruit des chevaux.

--Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume.

N'apercevez-vous rien?

--Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!

Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armèrent, et se

tinrent préparés en silence à l'événement qui menaçait. Le gentilhomme

et le marin ne s'étaient pas trompés: un bruit sourd devenant de plus en

plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et

une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidité véritablement

fantastique, car cette ombre épaisse et noire courait sur la terre sans

faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque

insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et

s'arrêta brusquement.

--Les chevaux! s'écria Marcof.

C'était en effet Keinec conduisant les trois animaux.

--Tu leur as donc enveloppé les fers avec du foin? demanda Boishardy en

voyant le jeune homme s'élancer à terre.

--Oui, répondit Keinec; c'est cette précaution qui m'a retardé, et il

est heureux que j'aie employé mon temps à la prendre, sans elle nous

étions perdus.

--Comment cela? demandèrent les deux hommes.

--Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord à cheval et

piquons! Il y va de notre salut.

--Que s'est-il donc passé?

--Vous le saurez. A cheval! à cheval!

L'accent avec lequel Keinec prononça ces paroles était tellement

pressant, que toute hésitation devenait impossible. Puis les deux chefs

savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire.

Ils sautèrent donc lestement en selle.

--Regardez! fit Keinec en se retournant.

Les rayons de la lune glissant sous un nuage percèrent en ce moment

l'opacité du brouillard, et éclairèrent d'une lueur pâle une partie du

quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon,

purent alors distinguer au loin des piques et des baïonnettes qui

s'avançaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux

partirent. Grâce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le

bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il était évident qu'il

serait absorbé par celui que faisaient les pas des sans-culottes.

--Nous sommes donc découverts? demanda Marcof.

--Oui, répondit Keinec.

--Tu en es sûr? ajouta Boishardy.

--J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.

--Et qui donnait cet ordre?

--Celui qui a découvert notre présence dans la ville.

--Le connais-tu?

--Oui.

--Quel est-il?

--Ian Carfor!

--Ian Carfor! répéta Marcof en arrêtant son cheval par une saccade si

brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrière-train; Ian

Carfor, dis-tu? Ce misérable est donc à Nantes?

--Oui.

--Tu l'as vu?

--Je l'ai vu.

--Et tu ne l'as pas tué?

--Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prévenir. Mais vous ne

savez pas tout: Carfor a changé de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.

--Pinard! s'écria Boishardy à son tour; Pinard, l'infâme satellite de

Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite,

Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes à

l'abri ici, et les misérables égorgeurs atteignent à peine le seuil de

l'auberge.

Keinec raconta brièvement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du

_Rasoir national_. Quant il eut achevé son récit, Marcof sauta à bas de

son cheval.

--Descends! dit-il à Keinec.

Keinec obéit.

--Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de

nos chevaux et nous suivre au pas.

--Qu'allez-vous faire?

--Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une

vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons

commencée ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand

nous serons à deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont

fouiller pour nous trouver, vous vous arrêterez et vous nous attendrez.

Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mêler à ce

que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous

puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.

--Et Philippe?

--Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore;

maintenant, j'en réponds.

--C'est bien, répondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je

m'arrêterai là où vous me le direz, et je vous attendrai, à moins que

vous m'appeliez vous-même.

--Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.

La distance que les chevaux avaient franchie était assez courte. Arrivés

à deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrêter Boishardy près

d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de

Keinec, tous deux s'avancèrent, profitant habilement de tout ce qui

pouvait dissimuler leur marche.

--Écoute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute placé une ou

deux sentinelles à la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles

meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets à ta ceinture.

Assure-toi seulement que la chaîne qui retient ta hache à ton bras droit

est solidement accrochée. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce

poignard.

Marcof tirant deux espèces de dagues corses de la poche de sa carmagnole

en remit une à Keinec et garda l'autre.

--Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'à la gorge,

mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui

meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?

--Parfaitement! répondit Keinec.

--Rappelle-toi que si Yvonne est à Nantes, Carfor, mieux que personne,

peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans

la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.

--Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons

Carfor!

--Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui

qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu?

ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce

qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres!

Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de

vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux

qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus

vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le

premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est

dit, n'est-ce pas?

--Oui.

--Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la

lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.

Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour,

lorsque Marcof le retint encore par la main.

--Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux

sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de

la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où

tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que

je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble!

Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels

nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du

brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend

peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi

la main, et songe à Yvonne!

Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent

pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna

le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent.

Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de

ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que

ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il

ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret

et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison

éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre,

placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de

l'obscurité profonde.

Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du

reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec

n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance

sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la

moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait

le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient

symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton

de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient

dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se

présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la

vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle

il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes.

Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses

subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans.

Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons.

--Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme

des lâches!

Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait

justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que

l'approche du danger avait menacé d'éteindre.

--Fouillons la cuisine! dit un des assistants.

Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine

située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui

donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la

salle.

--Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la

maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!

Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois

hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la

porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux

sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les

distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient

avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le

cabaret.

Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis

atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient

chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard

qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets

placés sur deux lignes parallèles.

Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de

ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'oeil ardemment fixé

en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps

ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve

guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait

vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le

sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres,

éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor.

Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant

presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté,

appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant

vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer

sans éveiller l'attention du patriote.

En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage

du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité

de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer

leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations

ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit

tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin

profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et

atteignit la maison; là il se blottit et attendit.

La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à

l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le

royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre

pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main

droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la

poitrine.

Une minute se passa, minute terrible, pendant la durée de laquelle

toutes les facultés du marin se concentrèrent sur un même point, se

réunissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait.

Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison,

atteignit l'endroit où se tenait Marcof.

Les nerfs du marin se détendirent d'un seul coup, comme la corde d'une

arbalète, et il s'élança d'un seul bond en lançant dans l'espace un

sifflement aigu. La flèche d'un archer ne serait pas arrivée plus rapide

que la lame acérée du poignard de Marcof au cou de la sentinelle,

qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littéralement égorgé,

roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se

redressait-il, que Keinec était devant lui.

--C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard

ensanglanté.

--Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste à faire, mais nous

le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du

berger, étends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne

faut pas l'assommer.

--Je tâcherai.

--Viens.

Et Marcof entra résolument dans l'auberge. Un épouvantable tumulte y

régnait du rez-de-chaussée aux combles. Les sans-culottes, ne

désespérant pas encore du résultat de leur expédition, en dépit de leurs

premières et infructueuses recherches, s'étaient éparpillés dans la

maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant près de

l'escalier, Marcof se trouva face à face avec l'un de ceux que Pinard

avait laissés dans le couloir donnant accès dans la salle commune.

--Où est Pinard? demanda-t-il brusquement.

--Il cherche des aristocrates, répondit le patriote nantais qui, en

voyant le costume déchiré et ensanglanté du marin, n'eut pas le moindre

soupçon et le prit pour un des siens.

--Est-il en haut, en bas, dans la cour?

--Est-ce que je le sais?

--Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier à lui remettre, et que

cet ordre ne permet aucun retard?

--Attends, alors, je vais l'appeler.

Et le sans-culotte, enflant la voix, cria à tue-tête:

--Ohé, Pinard! ohé, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!

--Qui cela? répondit Pinard, dont la voix partit de l'étage supérieur.

--Je n'en sais rien.

--Eh bien, dis que l'on monte!

--Monte! répéta le sans-culotte.

Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec,

il s'élança sur les marches de l'escalier avec une énergie que décuplait

l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tête afin que

Carfor ne pût reconnaître de loin les traits de leur visage, car le

digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux

venus.

Le lieutenant de Carrier était sur le palier du premier étage entouré de

trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet

de l'escalier, redressa sa tête menaçante qui se trouva tout à coup

éclairée par le jeu des lumières. Carfor poussa un cri.

--Les aristocrates! les....

Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais

Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte.

Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il

portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte

leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de

Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer

l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de

l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna

à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent

seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une

cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la

bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance.

Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième

combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec

avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules.

--Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant.

Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné

l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et

la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes.

Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le

brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien

berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la

pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui

accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé

d'ennemis menaçants.

XX

BOISHARDY, EN AVANT!

A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans

la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à

l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à

feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre

ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés.

Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant

auxiliaire.

Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une

rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement

de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les

menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa

Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes

qui accouraient de toutes parts.

L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un

corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la

porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison,

Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans

être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le

jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la

vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses

épaules.

Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et,

se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa

hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle

donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait

communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le

corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si

audacieusement le lieutenant de Carrier.

Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites

successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie

sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les

cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au

milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs

mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait

abattu déjà trois de leurs compagnons.

Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se

précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles

assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes

quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient

s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent

attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes

se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa

physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être,

enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à

contempler.

Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les

vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il

n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer

encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa

farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il

avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par

les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée

subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces

herculéennes.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 13 / 22 段