guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure
s'était écoulée depuis le départ de Keinec.
--Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!
--Je vous avait dit que le drôle flairerait ce qu'il aurait trouvé,
répondit Boishardy.
--Et Keinec?
--Je ne comprends pas le retard qu'il met à revenir.
--Lui serait-il arrivé malheur?
--Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui
nous a si dignement secondés!
--Écoutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.
--Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous
arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.
--Vous avez raison.
--Voici la lampe qui s'éteint, fit observer Boishardy.
--C'est vrai; il n'y a plus d'huile.
--Nous ne pouvons pas rester ici sans lumière!
--Qu'importe!
--Si nous étions découverts, la position ne serait pas tenable!
--Eh bien! sortons alors.
--Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons
Keinec.
Boishardy et Marcof se dirigèrent vers la porte qui donnait sur la cour,
l'ouvrirent et se trouvèrent en plein air. Le marin se baissa vers la
terre.
--Je vous répète, Boishardy, que j'entends quelque chose.
--Un galop de chevaux?
--Non.
--Des pas d'hommes?
--Non plus.
--Qu'entendez-vous donc alors?
--Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis définir.
--Allons sur le quai.
Les deux hommes traversèrent la cour et gagnèrent l'ouverture située sur
la rive du fleuve. L'obscurité était profonde et rendue plus épaisse
encore par le brouillard qui s'élevait de la Loire, et qui, couvrant le
faubourg, interposait son opacité entre les regards des deux amis et
l'horizon qu'ils s'efforçaient d'interroger.
Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensité, était
devenu très vif. De bruyantes rafales faisaient courber les têtes
dénudées des grands arbres plantés sur le quai, et sifflaient aigrement
dans leurs branchages noirs. Marcof écoutait toujours avec une attention
profonde; mais par suite d'un phénomène assez commun, le brouillard
humide empêchait la perception du son, et ce n'était que lorsque le
vent, chassant devant lui la brume, établissait un courant entre la
ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et
indescriptible qui avait éveillé sa vigilance. Boishardy n'entendait
rien et affirmait à son compagnon qu'il s'était trompé.
--Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos têtes qui causent
par leur froissement ce bruit mystérieux qui vous inquiète, dit-il à
voix basse.
Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.
--Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet
d'une illusion.
--Alors, fit Boishardy avec résolution, tenons-nous sur nos gardes! Au
diable ce brouillard qui vient de s'élever et qui nous dérobe les rayons
de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer à
deux pas devant soi....
Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:
--Entendez-vous? dit-il.
--Oui, oui... j'entends, cette fois, répondit Boishardy. Qui diable est
cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le
bruit des chevaux.
--Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume.
N'apercevez-vous rien?
--Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!
Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armèrent, et se
tinrent préparés en silence à l'événement qui menaçait. Le gentilhomme
et le marin ne s'étaient pas trompés: un bruit sourd devenant de plus en
plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et
une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidité véritablement
fantastique, car cette ombre épaisse et noire courait sur la terre sans
faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque
insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et
s'arrêta brusquement.
--Les chevaux! s'écria Marcof.
C'était en effet Keinec conduisant les trois animaux.
--Tu leur as donc enveloppé les fers avec du foin? demanda Boishardy en
voyant le jeune homme s'élancer à terre.
--Oui, répondit Keinec; c'est cette précaution qui m'a retardé, et il
est heureux que j'aie employé mon temps à la prendre, sans elle nous
étions perdus.
--Comment cela? demandèrent les deux hommes.
--Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord à cheval et
piquons! Il y va de notre salut.
--Que s'est-il donc passé?
--Vous le saurez. A cheval! à cheval!
L'accent avec lequel Keinec prononça ces paroles était tellement
pressant, que toute hésitation devenait impossible. Puis les deux chefs
savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire.
Ils sautèrent donc lestement en selle.
--Regardez! fit Keinec en se retournant.
Les rayons de la lune glissant sous un nuage percèrent en ce moment
l'opacité du brouillard, et éclairèrent d'une lueur pâle une partie du
quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon,
purent alors distinguer au loin des piques et des baïonnettes qui
s'avançaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux
partirent. Grâce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le
bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il était évident qu'il
serait absorbé par celui que faisaient les pas des sans-culottes.
--Nous sommes donc découverts? demanda Marcof.
--Oui, répondit Keinec.
--Tu en es sûr? ajouta Boishardy.
--J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.
--Et qui donnait cet ordre?
--Celui qui a découvert notre présence dans la ville.
--Le connais-tu?
--Oui.
--Quel est-il?
--Ian Carfor!
--Ian Carfor! répéta Marcof en arrêtant son cheval par une saccade si
brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrière-train; Ian
Carfor, dis-tu? Ce misérable est donc à Nantes?
--Oui.
--Tu l'as vu?
--Je l'ai vu.
--Et tu ne l'as pas tué?
--Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prévenir. Mais vous ne
savez pas tout: Carfor a changé de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.
--Pinard! s'écria Boishardy à son tour; Pinard, l'infâme satellite de
Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite,
Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes à
l'abri ici, et les misérables égorgeurs atteignent à peine le seuil de
l'auberge.
Keinec raconta brièvement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du
_Rasoir national_. Quant il eut achevé son récit, Marcof sauta à bas de
son cheval.
--Descends! dit-il à Keinec.
Keinec obéit.
--Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de
nos chevaux et nous suivre au pas.
--Qu'allez-vous faire?
--Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une
vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons
commencée ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand
nous serons à deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont
fouiller pour nous trouver, vous vous arrêterez et vous nous attendrez.
Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mêler à ce
que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous
puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.
--Et Philippe?
--Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore;
maintenant, j'en réponds.
--C'est bien, répondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je
m'arrêterai là où vous me le direz, et je vous attendrai, à moins que
vous m'appeliez vous-même.
--Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.
La distance que les chevaux avaient franchie était assez courte. Arrivés
à deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrêter Boishardy près
d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de
Keinec, tous deux s'avancèrent, profitant habilement de tout ce qui
pouvait dissimuler leur marche.
--Écoute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute placé une ou
deux sentinelles à la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles
meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets à ta ceinture.
Assure-toi seulement que la chaîne qui retient ta hache à ton bras droit
est solidement accrochée. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce
poignard.
Marcof tirant deux espèces de dagues corses de la poche de sa carmagnole
en remit une à Keinec et garda l'autre.
--Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'à la gorge,
mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui
meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?
--Parfaitement! répondit Keinec.
--Rappelle-toi que si Yvonne est à Nantes, Carfor, mieux que personne,
peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans
la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.
--Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons
Carfor!
--Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui
qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu?
ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce
qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres!
Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de
vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux
qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus
vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le
premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est
dit, n'est-ce pas?
--Oui.
--Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la
lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.
Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour,
lorsque Marcof le retint encore par la main.
--Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux
sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de
la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où
tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que
je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble!
Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels
nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du
brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend
peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi
la main, et songe à Yvonne!
Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent
pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna
le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent.
Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de
ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que
ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il
ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret
et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison
éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre,
placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de
l'obscurité profonde.
Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du
reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec
n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance
sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la
moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait
le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient
symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton
de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient
dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se
présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la
vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle
il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes.
Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses
subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans.
Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons.
--Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme
des lâches!
Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait
justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que
l'approche du danger avait menacé d'éteindre.
--Fouillons la cuisine! dit un des assistants.
Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine
située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui
donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la
salle.
--Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la
maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!
Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois
hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la
porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux
sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les
distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient
avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le
cabaret.
Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis
atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient
chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard
qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets
placés sur deux lignes parallèles.
Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de
ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'oeil ardemment fixé
en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps
ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve
guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait
vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le
sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres,
éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor.
Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant
presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté,
appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant
vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer
sans éveiller l'attention du patriote.
En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage
du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité
de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer
leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations
ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit
tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin
profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et
atteignit la maison; là il se blottit et attendit.
La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à
l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le
royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre
pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main
droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la
poitrine.
Une minute se passa, minute terrible, pendant la durée de laquelle
toutes les facultés du marin se concentrèrent sur un même point, se
réunissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait.
Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison,
atteignit l'endroit où se tenait Marcof.
Les nerfs du marin se détendirent d'un seul coup, comme la corde d'une
arbalète, et il s'élança d'un seul bond en lançant dans l'espace un
sifflement aigu. La flèche d'un archer ne serait pas arrivée plus rapide
que la lame acérée du poignard de Marcof au cou de la sentinelle,
qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littéralement égorgé,
roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se
redressait-il, que Keinec était devant lui.
--C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard
ensanglanté.
--Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste à faire, mais nous
le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du
berger, étends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne
faut pas l'assommer.
--Je tâcherai.
--Viens.
Et Marcof entra résolument dans l'auberge. Un épouvantable tumulte y
régnait du rez-de-chaussée aux combles. Les sans-culottes, ne
désespérant pas encore du résultat de leur expédition, en dépit de leurs
premières et infructueuses recherches, s'étaient éparpillés dans la
maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant près de
l'escalier, Marcof se trouva face à face avec l'un de ceux que Pinard
avait laissés dans le couloir donnant accès dans la salle commune.
--Où est Pinard? demanda-t-il brusquement.
--Il cherche des aristocrates, répondit le patriote nantais qui, en
voyant le costume déchiré et ensanglanté du marin, n'eut pas le moindre
soupçon et le prit pour un des siens.
--Est-il en haut, en bas, dans la cour?
--Est-ce que je le sais?
--Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier à lui remettre, et que
cet ordre ne permet aucun retard?
--Attends, alors, je vais l'appeler.
Et le sans-culotte, enflant la voix, cria à tue-tête:
--Ohé, Pinard! ohé, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!
--Qui cela? répondit Pinard, dont la voix partit de l'étage supérieur.
--Je n'en sais rien.
--Eh bien, dis que l'on monte!
--Monte! répéta le sans-culotte.
Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec,
il s'élança sur les marches de l'escalier avec une énergie que décuplait
l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tête afin que
Carfor ne pût reconnaître de loin les traits de leur visage, car le
digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux
venus.
Le lieutenant de Carrier était sur le palier du premier étage entouré de
trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet
de l'escalier, redressa sa tête menaçante qui se trouva tout à coup
éclairée par le jeu des lumières. Carfor poussa un cri.
--Les aristocrates! les....
Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais
Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte.
Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il
portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte
leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de
Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer
l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de
l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna
à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent
seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une
cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la
bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance.
Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième
combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec
avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules.
--Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant.
Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné
l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et
la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes.
Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le
brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien
berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la
pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui
accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé
d'ennemis menaçants.
XX
BOISHARDY, EN AVANT!
A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans
la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à
l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à
feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre
ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés.
Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant
auxiliaire.
Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une
rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement
de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les
menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa
Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes
qui accouraient de toutes parts.
L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un
corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la
porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison,
Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans
être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le
jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la
vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses
épaules.
Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et,
se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa
hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle
donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait
communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le
corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si
audacieusement le lieutenant de Carrier.
Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites
successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie
sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les
cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au
milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs
mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait
abattu déjà trois de leurs compagnons.
Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se
précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles
assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes
quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient
s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent
attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes
se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa
physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être,
enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à
contempler.
Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les
vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il
n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer
encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa
farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il
avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par
les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée
subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces
herculéennes.