tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit
rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans
cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible.
Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois
chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le
choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant
lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un
vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait
au dehors.
Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient
seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne
se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les
coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au
commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune
homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa
de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de
l'agonie.
Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus
sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du
Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel
s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des
invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les
chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris
mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui
se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui
avaient perdu les leurs.
Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient
rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux
autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy,
demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop
longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur
permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient
adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine
ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la
porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait
être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler
auprès de ses compagnons.
Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir
d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à
terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était
veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts.
Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des
corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche
entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un oeil étincelant
l'horrible spectacle.
--Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache.
Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées
aux âmes de l'enfer.
--Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que
sept!
--Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous
recommencerons bientôt.
--Dieu le veuille! fit Keinec.
--Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur
l'épaule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces
charognes.
--La Loire est proche....
--Eh bien! jetons-y ces cadavres.
--Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par
trop de précipitation.... Laissons les choses dans l'état où elles sont.
Je ne suis pas fâché de donner audience dans cette salle à celui que
Brutus a envoyé chercher.
--Croyez-vous donc qu'il vienne?
--Je l'espère.
--Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du
loup!
--Toujours est-il que nous devons l'attendre.
--Soit; attendons.
--Pendant ce temps Keinec va se rendre à l'auberge où nous avons laissé
nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.
Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche
et la tendit à Keinec.
--Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dépense; et si l'on
s'inquiète des taches de sang qui couvrent tes habits, tu répondras que
tu as été près de la guillotine.
--On ne s'en inquiétera pas, répondit Keinec; le costume que je porte en
ce moment n'en est que plus exact.
--C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.
Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache à sa
ceinture et s'élança au dehors. Boishardy et Marcof restèrent seuls. Ils
repoussèrent du pied ceux des cadavres qui les gênaient, et, prenant des
sièges, ils se disposèrent à attendre l'arrivée du citoyen Fougueray.
XVIII
MAÎTRE NICOUD
Lorsque, sur l'ordre de Brutus, maître Nicoud avait quitté son auberge,
il s'était rapidement dirigé vers la demeure de Carrier afin d'accomplir
la mission dont il était chargé. Il devait, lui avait dit le
sans-culotte, prévenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient
au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg
et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui
l'empêchèrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le
renvoya à Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de
Carrier. Pinard était précisément dans la cour de la maison. Nicoud
l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.
--De quelle part viens-tu? répondit le sans-culotte.
--De la part du citoyen Brutus.
--Où est-il, le citoyen Brutus?
--Chez moi.
--A l'auberge du quai?
--Oui, citoyen.
--Il est seul?
--Oh! non; il est avec des amis.
--Lesquels?
--Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne
connais pas.
--Qu'est-ce que c'est que ces trois-là?
--Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.
--Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?
--C'est-à-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur
conversation, que c'était l'un de ceux dont je vous parle, qui désirait
voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonné
de venir le chercher.
Pinard réfléchit quelques instants. On sait qu'il avait intérêt à
connaître les démarches de Diégo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire
quelque chose de singulier et de mystérieux qu'il se promit d'éclaircir.
A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette
démarche cachait-elle quelque chose que Diégo ne voulait pas qu'il sût?
Or, si Diégo ne voulait pas qu'il sût, il était évident que lui, Pinard,
avait intérêt à savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement
logique, il pensa à éclaircir la situation.
--C'est bien! répondit-il brusquement à Nicoud. Je préviendrai le
citoyen Fougueray moi-même.
--Alors, je vais retourner dire à Brutus que sa commission est faite?
--Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout,
fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes
hommes et je t'envoie au dépôt.
--Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! répondit Nicoud.
C'est là tout ce que tu as à m'ordonner?
--Oui.
Quelques minutes après, Pinard, après avoir donné des ordres concernant
le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et
maître Nicoud, obéissant avec un empressement digne d'éloges au séide du
proconsul, s'incarcérait lui-même dans le poste des vrais sans-culottes.
--Je veux voir par moi-même, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu
l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain
soir. Mais non, continua-t-il après un silence pendant lequel il
réfléchit profondément; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de
me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbécile de Brutus.
Cela ne peut être! Ne serait-ce pas plutôt un piège tendu par d'autres
au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter
des circonstances en détruisant notre combinaison? Cela est plus
probable, et si cela est, c'est à moi à veiller! En voyant ceux qui
accompagnent Brutus, je saurai bien reconnaître à qui nous avons
affaire.
L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgré l'obscurité. Les
rues étaient désertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et
les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux,
priant le ciel que la nuit entière se passât sans recevoir la visite des
sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit
la rive du fleuve.
--Oh! pensait-il, si Fougueray réussit, dans huit jours j'aurai quitté
la France et je serai riche à mon tour. Mon but sera atteint! Je
remuerai de l'or et je commanderai en maître. Où irai-je? Bah! que
m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je
serai bien reçu partout. Oui! oui! Fougueray réussira! Quant à Yvonne,
demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera déportée
verticalement; cela lui apprendra à faire la bégueule avec un ami de
Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqué depuis
quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!
Pinard en était là de ses réflexions et de ses projets lorsqu'il
s'arrêta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix
arriver jusqu'à lui. Il écouta attentivement. Des cris retentirent plus
distinctement à son oreille; ces cris partaient d'une maison située à
quelque distance et complètement séparée des autres.
--C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?
Alors il approcha avec précaution, mais en écoutant toujours. Bientôt le
vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment
même où la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se
terminer.
La salle du cabaret dans laquelle s'était passée la scène sanglante
était située au rez-de-chaussée de la maison. Trois larges fenêtres
l'éclairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois
les équipages des grands seigneurs et des financiers que recevait
Graslin, et que maître Nicoud avait transformée en une sorte de jardin à
l'usage de ses clients qui trouvaient là, durant l'été, l'air et la
fraîcheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fenêtres
percées à hauteur d'appui, étaient garnies de barreaux de fer que le
cabaretier avait fait poser par mesure de précaution, la porte de la
cour ayant été enlevée et l'accès en étant par conséquent toujours
ouvert. A la gauche de ces trois fenêtres se trouvait la porte
conduisant dans l'intérieur de l'habitation, porte étroite, basse,
mystérieuse, comme il convenait à une petite maison; cette porte ouvrait
sur un premier vestibule, étroit également et communiquant lui-même avec
la salle où maître Nicoud avait placé son comptoir. Cette salle, était
l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier
conduisant aux étages supérieurs. La rampe de cet escalier avait été
commandée par le fermier général à un artiste de l'époque, qui l'avait
exécutée en cuivre ciselé recouvert ensuite d'une épaisse dorure. Nicoud
avait gratté la dorure, fait fondre le cuivre et remplacé le tout par
une rampe en bois de chêne soutenue par d'épais pilastres.
La maison était fort petite et n'avait qu'une pièce de profondeur, de
sorte que la salle où se trouvaient Marcof et Boishardy était éclairée,
non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin planté par
Graslin d'arbres précieux, et, par son successeur, de légumes, plus
utiles à la consommation qu'agréables à la vue. Trois autres fenêtres
donc ouvraient sur le derrière de la maison. Comme un petit mur de
clôture séparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir
prendre à l'égard de ces fenêtres les précautions qu'il avait prises
pour les premières, et elles étaient vierges de la plus mince barre de
fer.
Lorsque Brutus et ses compagnons étaient arrivés à l'auberge, l'heure
était déjà avancée; aussi maître Nicoud avait-il fermé déjà les
contrevents des fenêtres ouvertes sur la façade, et aucun des survenants
n'avait songé à les relever. Pinard, après s'être approché doucement,
essaya donc, mais en vain de faire pénétrer son regard dans la salle. Un
faible rayon de lumière glissant entre les contrevents, lui indiquait
seul que la pièce était habitée, mais il ne pouvait distinguer ce qui se
passait à l'intérieur. Il écouta de nouveau et n'entendit aucun bruit.
Alors il pensa à tourner la maison et à pénétrer dans le petit jardin
situé au fond. Déjà il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit
le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infâme
satellite de Carrier était brave et ne redoutait pas le danger. Il
attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme
parut sur le seuil. Cet homme était Keinec, lequel allait accomplir
l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur
lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frôla Pinard sans
le voir.
En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage, resplendit subitement, et
éclaira le jeune homme. Pinard porta vivement la main à ses lèvres pour
étouffer un cri.
--Keinec! murmura-t-il.
Mais Keinec était déjà loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.
--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la même maison
que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vérité. Keinec à
Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-même, et qu'Yvonne....
Pinard s'arrêta.
--Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience
d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?
Et le sans-culotte se prit de nouveau à réfléchir profondément. Tout à
coup il se frappa le front.
--C'est cela! dit-il en lui-même, Keinec est un chouan. Keinec fait
partie de la bande de ce damné Boishardy; s'il vient à Nantes c'est
qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe
dans l'intérieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve mêlé à
tout ceci.
Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clôture
dont nous avons parlé, il sauta dans le jardin converti en verger. Une
fois dans ce verger, et assuré que tout était entièrement désert autour
de lui, il se glissa le long du bâtiment, et gagna les fenêtres placées
sur ce côté de la maison. Ces fenêtres, à la hauteur desquelles il
atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus élevé
que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une
épaisse couche de poussière qui faisait rideau, empêchait tout d'abord
de distinguer nettement l'intérieur. Pinard s'approcha davantage.
Certain de ne pas être vu, il colla son visage aux carreaux inférieurs
de l'une des croisées, et regarda attentivement. La première chose qu'il
vit fut le cadavre de Brutus placé en pleine lumière, en face de ses
regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglanté. Pinard
reconnut aussitôt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.
Puis, près de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui
tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes,
et gisant sur le parquet maculé de sang on apercevait les corps inanimés
des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce
massacre des siens; mais il continua stoïquement à porter toute son
attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.
Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui dérobait les traits de son
compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le
sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enfermés
avec les cadavres.
Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'oeil, car il fit
un pas en arrière si vivement que son pied glissa et qu'il tomba à la
renverse. Se relevant comme poussé par un ressort, il traversa le
verger, s'élança sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers
l'intérieur de la ville.
--Marcof et Boishardy à Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Coûte
que coûte, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le
soleil, étant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de
doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.
Pinard atteignit bientôt la place où se dressait la guillotine. De
joyeuses clameurs, entremêlées de chansons, de jurons énergiques et de
mots d'un cynisme éhonté retentissaient dans une maison voisine. Cette
maison était le cabaret à l'enseigne du «_Rasoir national_,» cabaret où
Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour
le lieu des réunions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat,
frappa rudement à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt.
Pinard pénétra dans une salle fumeuse, mal éclairée par un quinquet en
fer battu, et dont l'atmosphère nauséabonde soulevait le coeur de
dégoût. L'ami de Carrier fut reçu avec des acclamations frénétiques. Une
vingtaine d'hommes étaient là, les uns attablés et buvant, les autres
debout et vociférant.
--Vive Pinard! hurla la bande.
--Merci, mes Romains! répondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais
il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des
leurs. Brutus et vos amis ont été égorgés ce soir. Il faut les venger!
--Brutus a été égorgé! s'écria un sans-culotte.
--Par qui? demandèrent sept ou huit voix.
--Par des brigands de chouans qui ont pénétré dans la ville, et ont
souillé par leur infâme présence la terre de la liberté.
--Les chouans sont à Nantes! s'écria-t-on de toutes parts avec
stupéfaction.
--Oui! répondit Pinard.
--Sont-ils nombreux?
--Où sont-ils?
--Quand les as-tu vus?
Et les questions, les interpellations se croisèrent dans un tumulte
effroyable.
--Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en
s'efforçant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la
salle. Ils sont à l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne
crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compté que trois; mais
peut-être les autres se cachaient-ils dans la maison.
--Et ce sont ceux-là qui ont assassiné Brutus et nos amis?
--Je vous répète que mes yeux ont contemplé leurs cadavres; les brigands
causaient tranquillement assis auprès d'eux.
A cette nouvelle assurance, la colère et la rage des sans-culottes ne
connurent plus de bornes.
--A mort les chouans! s'écria-t-on.
--A la Loire les aristocrates!
--Vengeons nos frères!
--Mort aux aristocrates!
Et vingt autres exclamations menaçantes partirent de tous les coins de
la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de
lui, sollicitaient de nouveaux détails en brandissant leurs sabres et
leurs piques avec des gestes furibonds. La scène était tellement animée,
qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-bâillement de la
porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard,
se recula vivement, et prêta une oreille attentive à tout ce qui allait
se dire. Cet homme était Keinec.
Le chouan, après avoir bridé les chevaux, se disposait à gagner la rue,
lorsque la voix de Pinard était arrivée jusqu'à lui. Keinec s'était
d'abord arrêté comme s'il eût été cloué sur le sol par une force
invincible; puis il s'était rapproché, et, ainsi que nous venons de le
dire, il s'était hasardé jusqu'à pénétrer dans la salle. En
reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le
secret de sa présence et de celle de ses chefs dans la ville était connu
du terrible ami du proconsul.
Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indifférence du
danger qui faisait le fond de son caractère, il voulut entendre jusqu'au
bout l'espèce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui
avait fait rouvrir la porte de la salle, et il écoutait en dehors tenant
à la main les brides des chevaux, et prêt à fuir par la grande porte de
derrière, la seule qui, donnant accès aux voitures et aux chevaux,
demeurait ouverte toute la nuit. Pinard était monté sur une table et
haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entraîner
les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques
explications. D'ailleurs les discours étaient à l'ordre du jour à cette
époque: on en faisait partout et pour tout, à toute heure et à tous
propos, et le lieutenant de Carrier eût risqué de se dépopulariser aux
yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une
allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait
le nombre des chouans à attaquer; il ne pouvait supposer, malgré la
témérité des trois royalistes, qu'ils se fussent hasardés seuls et sans
secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la
Loire était remplie de soldats blancs. D'un autre côté, il connaissait
la valeur passablement négative de ces valets de la guillotine qui
l'entouraient, et qui, les premiers à l'assassinat et au pillage,
avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte
desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de
l'ennemi les vrais soldats de la République. Il s'agissait donc de
chauffer à blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer
dans leur coeur le désir de la vengeance et la ferme volonté d'exprimer
ce désir autrement que par des cris et des vociférations. En
conséquence, Pinard s'était élancé sur une table, et, dominant
l'assemblée, avait commencé ce que l'on nommait une «_carmagnole de
Barrère_»; c'est-à-dire une improvisation fulminante, patriotique et
splendidement colorée.
Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se
réserver l'aubaine de les apprendre lui-même à Carrier et de toucher la
prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel
tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout
entière, si elle ne vengeait pas son honneur outragé par la mort de sept
de ses enfants, que les auditeurs, transportés de rage et de fureur,
l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort,
promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage,
partaient de tous côtés en une seule et même explosion. Tous, d'un même
mouvement, se précipitèrent sur leurs armes. En un clin d'oeil les
satellites de Carrier furent prêts à marcher, les uns armés de piques et
de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il
fut décidé sur l'heure qu'une expédition nocturne allait avoir lieu
contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard,
qui se réservait ainsi non seulement le mérite de l'initiative, mais
encore celui d'avoir mené à bonne fin une affaire aussi importante.
D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec;
de l'autre, il allait d'un seul coup s'élever au-dessus des Grandmaison
et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balançaient son influence auprès
du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans
Nantes. Aussi son oeil fauve lançait-il des éclairs de joie féroce, et,
voulant terminer par une péroraison digne de son brillant exorde:
--Sans-culottes! s'écria-t-il, braves patriotes épurés, montrez une fois
encore que vous êtes la force de la République et que vous seuls êtes la
véritable barrière entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A
vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont
osé faire au sol républicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A
vous la gloire d'écraser ces serpents qui se sont glissés dans notre
sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la
nation!
--Vive la nation! hurla l'auditoire.
--En avant! répondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint
son apogée.
Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivés sur la place, Pinard
les fit mettre en rangs et prit la tête en recommandant le plus grand
silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, étaient au nombre de
vingt-quatre; c'était juste huit hommes que chacun des royalistes allait
avoir à combattre, en supposant que Keinec pût arriver à temps pour
prêter à ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin
qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre
vers le cabaret isolé.
XIX
LION ET TIGRE