gémissements sourds et des prières interrompues, des cris d'enfants et
des pleurs de femmes. Des torches, agitées au milieu des piques et des
baïonnettes, éclairaient ce désolant spectacle.
--Tiens! v'là Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir,
vieux! comment ça va?
--Ça va bien, et ça va aller mieux, répondit Robin qui était l'un des
chefs des noyeurs.
--Tu vas leur faire faire un tour au château d'Aulx, à ces brigands
d'aristocrates?
--Ah! fameux le calembourg! cria Robin en éclatant de rire. Est-il
drôle, ce Brutus!
Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le château
d'Aulx est le nom d'une petite forteresse située près de Nantes. Château
d'Aulx (château d'Eau), le calembourg n'eût été réellement pas trop
mauvais s'il n'avait été fait dans des circonstances aussi atroces. A
partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut répété aux
prisonniers qui croyaient souvent être transférés dans une autre prison
lorsqu'ils marchaient au supplice.
--Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.
--Quoi?
--On a rendu un décret au Comité aujourd'hui.
--Bah!
--Et un fameux, encore.
--Qui l'a rendu?
--Grandmaison.
--Et quoi qui dit, ce décret?
--Il dit qu'on «incarcérera tous ceux qui ont voulu empêcher ou entraver
le cours de la justice révolutionnaire en sollicitant pour leurs parents
et amis qui sont à l'entrepôt» (historique).
--Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!
Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.
On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants à la mamelle;
de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec
désespoir:
--Une mère!... une mère pour mon pauvre enfant.
Quelquefois deux mains charitables s'avançaient entre les baïonnettes,
la mère jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir
seulement à qui elle avait légué son enfant. Enfin les derniers
parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy
et Keinec frémissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entraînèrent à
la suite du cortège qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant,
Brutus leur expliqua en détail ce que c'était que les déportations
verticales. Le misérable égayait ses discours de quolibets et de jeux de
mots; il revendiqua même l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux,
présenté à Carrier la motion concernant les exécutions de la place du
Département.
--Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuvé les
idées du citoyen représentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expédié
un envoyé du Comité de salut public.
--Et comment se nomme cet envoyé? demanda Boishardy.
--Fougueray, répondit Brutus.
--N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir
cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.
--Tiens! tu le connais donc? répondit le sans-culotte.
--Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.
--C'est facile.
--Quand cela?
--Ce soir, si tu veux.
--Je ne demande pas mieux.
--Eh! après la fête, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je
l'enverrai chercher; je sais où le trouver.
Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un
regard rapide.
--Le ciel est pour nous! murmura le marin.
Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.
--Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des
hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.
--Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont
plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier.
Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers.
Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de
l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le
milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches,
l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne
permettait pas de distinguer très bien.
Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la
foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le
bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage
en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation
était terminée, et le misérable ajouta gaiement:
--La suite à demain!
Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le
quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs
yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de
leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble
les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était
haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient.
Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de
la compagnie Marat, sentait son coeur bondir dans sa poitrine devenue
trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux
avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci
l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse
d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur
et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos
grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient.
La foule, avide d'exécutions, s'écoulait lentement devant eux,
regrettant que la fête fût déjà terminée, et ne se consolant qu'en
pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons
sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques
se croisaient dans l'air.
Un moment Marcof et ses amis se crurent transportés en dehors du monde
réel. Il leur semblait assister à un horrible cauchemar, à l'un de ces
rêves fantastiques où l'imagination délirante et exaltée par la fièvre
se forge à plaisir les monstruosités les plus invraisemblables. Marcof
se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'étaient ces hommes
qu'il coudoyait, comparativement à ces brigands repoussés par tous.
Enfin, la conscience de la situation présente revint à chacun.
--Et maintenant, dit Brutus, allons boire!
La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'étaient
rapprochés l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'étaient pas
quittés depuis les noyades.
--Keinec? dit le marin à voix basse.
--Que veux-tu?
--Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?
--Oui.
--J'ai dans l'idée qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin;
qu'en penses-tu?
--Je pense comme toi, Marcof!
--C'est bien! Je vais prévenir Boishardy, et à mon premier signal,
frappe tant que ton bras pourra frapper.
--C'est dommage qu'ils ne soient que sept.
--Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a grisé; il
faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit même.
--Et moi aussi! répondit Keinec.
Ils arrivaient en ce moment au cabaret désigné par Brutus. C'était une
maison de chétive apparence et complètement isolée, située sur les
bords de la Loire, en face de l'extrême pointe de l'île des Chevaliers,
dans le faubourg où s'élève aujourd'hui le quartier Launay.
Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation,
devenue un cabaret de troisième ordre, avait autrefois appartenu à l'un
des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait élever pour lui
servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier
tout entier, bâti de 1785 à 1790, se nommait Graslin, et était fermier
général. Homme de goût et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs
économistes du XVIIIe siècle, avait voulu mettre ses théories en
pratique: il avait fait défricher des forêts, dessécher des marais,
agrandir la ville, et l'avait dotée enfin d'une salle de théâtre; mais
tout cela n'avait excité que l'envie et les calomnies de ses
concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il
recueillit de son intelligence et de sa libéralité. Il mourut en 1799, à
peine regretté, et ses biens furent vendus lors du décret concernant les
émigrés, sa famille ayant pris la fuite.
La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos,
fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin,
nommé Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait à
profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bénéfice qui
équivalut amplement aux prix même de la maison; puis il fit couvrir
d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles,
travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres
élégantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fenêtres,
des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chaussée, dans
l'ancien vestibule, et posa une enseigne là où Graslin avait fait
sculpter à grands frais un médaillon remarquable. Le vin était bon, la
maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entièrement
des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de
rendez-vous.
Brutus était l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi,
lorsqu'il frappa à la porte d'une façon particulière, cette porte
s'ouvrit-elle aussitôt.
--Que veux-tu, citoyen? demanda maître Nicoud en paraissant sur le
seuil.
--Ton vin numéro un! du vin de sans-culotte, répondit Brutus; du vin
rouge comme du sang d'aristocrate! Dépêche, ou je te fais incarcérer
demain matin.
Pendant ce temps, Marcof qui s'était glissé près de Boishardy lui
parlait à voix basse. Le chef des royalistes fit un geste énergique, et
tous entrèrent dans le cabaret.
XVII
CHOUANS ET SANS-CULOTTES
Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fenêtres
donnaient sur la Loire; c'était l'ancienne salle à manger du fermier
général: mais le cabaretier l'avait rendue méconnaissable. Puis, sous
prétexte de commander à souper, Brutus sortit presque aussitôt. Le
sans-culotte, qui connaissait les êtres de la maison, se dirigea vers la
cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.
--As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.
--Je n'ai que toi et tes amis, répondit Nicoud.
--Bien sûr?
--Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y
trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes
compagnons, tu me traiteras comme vous avez traité cet aristocrate de
Claude, le cabaretier de Richebourg.
Maître Nicoud faisait allusion à des actes de férocité commis deux jours
auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime
avait été de prier les sans-culottes de solder leurs dépenses. Brutus
sourit agréablement à ce souvenir, et reprenant la parole:
--C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?
--Personne que vous.
--Eh bien!... tu vas filer toi-même.
--Moi?
--Et vivement.
--Pourquoi?
--Ça ne te regarde pas.
--Et où veux-tu que j'aille à cette heure?
--Ça m'est tout à fait égal.
--Mais....
--Ah! pas d'observations, ou je t'envoie à l'entrepôt.
--Faut donc que je vous laisse ma maison?
--Oui.
--Toute la nuit?
--Oui.
--Cependant....
--Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en
train de la sauver. Si tu nous en empêches, tu deviens un ami des
aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des
aristocrates?
Un geste atroce accompagna la phrase.
--Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux
aubergiste en frissonnant de tous ses membres.
Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du
cabaretier attitré des sans-culottes comportait une foule de
désagréments qui en balançaient fâcheusement l'honneur.
--Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!
--Oui, citoyen oui!
Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande
salle.
--J'ai idée que c'est des gros négociants mêlés d'aristocrates, qui nous
la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je
saigne celui qui m'a étranglé, et que je vide la bourse de celui que m'a
désigné Niveau.
Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste
table. Soit hasard, soit intention préméditée, les trois royalistes se
trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en
remarquant ce détail, et lança un regard d'intelligence à Spartacus. La
conversation était déjà engagée entre Marcof, Boishardy et les membres
de la compagnie Marat.
--Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la même pensée relative
à Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noyés ce
soir?
--Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Département,
répondit Spartacus.
--Pourquoi?
--Imbécile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?
--Sans doute.
--Eh bien?
--Eh bien quoi?
--Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces
gueux-là? On les tire de l'entrepôt par fournées, au hasard. Les uns ont
la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voilà!
--Mais on ne les juge donc pas?
--Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils
pas tous coupables?
--Ah ça! dit Brutus en prenant un siège, qu'est-ce que ça te fait à toi,
qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas?
Tu as donc intérêt à savoir les noms des aristocrates qui restent, que
tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?
--C'est possible, répondit Marcof; j'ai connu du monde jadis à Nantes,
et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais étaient morts ou
vivants.
--Carrier lui-même ne pourrait pas te répondre. Il n'en sait rien.
Faudrait fouiller les prisons pour connaître ceux qui y sont encore.
--Mais ce délégué de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me
renseigner, lui?
--Le citoyen Fougueray?
--Oui.
--Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de ça; nous allons boire!
--Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le délégué
du Comité de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.
--Bah! nous verrons demain matin.
--Non, ce soir!
--Ah ça! tu tiens donc bien à voir le citoyen Fougueray?
--Énormément.
--Cette nuit?
--Je te l'ai dit.
--Qu'est-ce que tu lui veux de si pressé? Tu tiens donc bien à te
renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?
--Ça ne te regarde pas.
--Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emporté par sa brutalité, et
peut-être par le désir de faire naître une querelle.
--Comment as-tu prononcé?
--J'ai dit: «Je veux le savoir!»
Au lieu de répondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise,
et se livra à un accès immodéré de joyeuse hilarité. Brutus devint
cramoisi de colère. Enfin, le marin reprit son sérieux, et désignant du
geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:
--Va lire ce qu'il y a écrit sur ce drapeau! dit-il.
--Je ne sais pas lire, répondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate,
moi!
--Eh bien! je vais lire pour toi.
Et Marcof se levant, et déployant le drapeau en attirant un coin à lui,
récita à haute voix la fameuse légende inscrite sur l'étendard:
«_Liberté! Égalité! ou la Mort!_»
--Ce qui veut dire, continua Marcof, liberté à chacun de faire ce que
bon lui semble, égalité des volontés; en d'autres termes, je suis libre
de mes paroles et de mes actions, et s'il te plaît de dire: «Je veux
savoir,» il me plaît à moi de te répondre: Je ne veux pas t'apprendre!
Quant à ce qui concerne la «Mort,» j'ajouterai que je n'ai jamais refusé
un coup de sabre à personne, et que je suis à ton service si tu te
trouves offensé par mes paroles. Comprends-tu?
--Je comprends que tu es un aristocrate!
--Bah! tu crois?
--Oui.
--Eh bien! crois-le!
--Va, tu feras connaissance avec la guillotine!
--Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tête n'est pas encore
trempé!
Marcof parlait ainsi en se laissant peu à peu entraîner par le sang qui
bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'à sept
ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait
donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien
brusquer avant que Brutus n'envoyât chercher Fougueray.
Brutus, de son côté, lâche comme tous ses semblables, voulait agir
seulement sur des hommes sans défense. La vigueur dont Keinec avait fait
preuve l'effrayait à juste titre. Déjà le jeune homme se soulevait sur
son siège, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait
prendre part à l'action qui commençait à s'engager. Brutus comprit que
le moment n'était pas venu, et il profita de la venue de maître Nicoud,
lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour
passer une partie de sa colère.
--Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaçant; tu te donnes des airs de
faire attendre des sans-culottes de la «compagnie Marat!» Décidément tu
tournes à l'aristocrate, et ça ne peut pas durer longtemps!
Le pauvre cabaretier déposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains
et se retira sans répondre. Cependant, arrivé à la porte, il se retourna
et s'adressant à Brutus:
--Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.
--Non!
--Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.
--Ah! fit le sans-culotte en l'arrêtant de la main, puisque tu vas te
promener, tu me feras une commission.
--Avec plaisir, citoyen Brutus.
--Tu vas aller à Richebourg.
--Oui, citoyen.
--Tu connais la maison de Carrier?
--Sans doute.
--Tu demanderas à la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras
que des amis l'attendent chez toi.
--C'est tout?
--Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la
patrie est en danger! Ça le pressera.
--Bien.
--Il nous trouvera encore ici dans deux heures.
--J'y vais!
--Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant à Marcof, tandis que
maître Nicoud s'esquivait avec empressement.
--Oui, répondit le marin.
--Alors buvons, et pas de rancune.
--Buvons, je le veux bien.
--Et parlons un peu des affaires de la République, ajouta Boishardy.
--Parlons-en.
--Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est à Nantes?
--Depuis deux jours.
--Et il est bien avec Carrier?
--Je crois bien, c'est un ami de Pinard.
--Qu'est-ce que c'est que Pinard?
--Comment tu ne connais pas Pinard?
--Non.
--C'est drôle!
--Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous
avions quitté Nantes.
--Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat.
Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier;
c'est lui qui fixe les rançons?
--Quelles rançons?
--Celles que payent les prisonniers.
--Les nobles?
--Oh! que non! Depuis qu'on a confisqué leurs biens, ils n'ont plus un
liard à donner; aussi on les exécute sans attendre; mais les gros
négociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.
--Tiens! c'est très adroit, cela.
--Tu trouves?
--Parbleu!
--Comme ça, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme ça tu
approuves les rançons?
--Très bien!
--Et si tu étais incarcéré, tu payerais?
--Peut-être.
--Eh bien! j'ai dans l'idée que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant
de la porte à laquelle il donna un tour de clef.
Boishardy et Marcof échangèrent de nouveau un regard significatif. Les
choses commençaient à se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit
néanmoins d'un ton parfaitement calme:
--Qu'est-ce qui te donne cette idée-là?
--Je vais te le dire, répondit le sans-culotte, tandis que ses
compagnons se levèrent vivement en portant la main à la poignée de leur
sabre.
Marcof et Keinec bondirent sur leur siège et furent sur la défensive en
un clin d'oeil. Boishardy ne bougea pas. Il arrêta même ses deux
compagnons.
--Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gâte.
--Tu veux dire qu'il est gâté! hurla Brutus.
--Et à quoi devons-nous ce brusque changement de température?
--A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.
--Et puis après?
--Après?
--Oui.
--Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire à l'entrepôt; à
moins que....
--Que quoi?
--Que nous ne nous entendions.
--Alors parle.
--Nous avons besoin d'argent.
--Bon.
--Il nous en faut.
--Combien?
--Vingt-cinq louis chacun.
--En assignats?
--En or!
--Diable! vous êtes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.
--Tout juste.
--Et tu crois que nous payerons?
--Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.
--Pour qui nous prends-tu donc?
--Pour des gueux de négociants, pour des accapareurs qui viennent
affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes
sept, vous êtes trois; allons-y gaiement!
--Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers
ses deux compagnons. Faut-il payer?
--C'est mon avis, répondit Marcof en souriant.
--A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le
visage de ses amis.
--Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons
payer... mais pas en argent.
--Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.
--Je ne t'en parle pas non plus.
--De quoi parles-tu alors?
--D'un bon avis que je vais vous donner.
--C'est une monnaie qui n'a pas cours.
--Peut-être. Écoute-moi seulement.
Et Boishardy se leva à son tour.
--Vous connaissez les noms des chefs de l'armée royaliste, n'est-ce pas?
demanda-t-il en haussant la voix.
--Parbleu! répondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma
poche.
--Vous savez que leur tête est mise à prix?
--Oui.
--Combien Carrier estime-t-il une tête de chef?
--Trois mille livres.
--Voulez-vous les gagner?
--Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux
nous le livrer?
--Oui.
--Quand cela?
--Ce soir même.
--Loin d'ici?
--Tout près.
--Et comment le nommes-tu?
--Boishardy!
--Tu nous le livreras?
--Je vous le jure!
--Si tu fais cela, je passe la rançon pour moitié.
--Bah! tu n'en parleras même plus, ajouta Marcof; car nous t'en
livrerons deux au lieu d'un.
--Comment s'appelle le second?
--Marcof le Malouin.
--Celui qui nous a enlevé une partie des prisonniers que les soldats
nous amenaient de Saint-Nazaire?
--Lui-même.
--Oh! s'écria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-là, il
donnerait deux mille livres de plus.
--Et il fera bien, car il en vaut la peine! répondit le marin. Marcof a
dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout
des vergues de son navire tous les misérables qui composent la
compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis
étaient des galériens en rupture de ban. Il a dit qu'il égorgerait à son
tour les égorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de
le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours à sa fureur,
ah! vous avez pensé que nous étions des négociants faciles à rançonner!
Ah! vous avez supposé que sept bandits de votre espèce, sept misérables
tirés de la fange des égouts sanglants feraient reculer trois hommes de
coeur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh
bien! nous vous les livrons. A vous à les prendre maintenant! Voici M.
de Boishardy, et moi je suis celui qui ai défait vos bandes sur la route
de Saint-Nazaire, celui à propos duquel Carrier augmente le prix du
sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!
--Vive le roi! répétèrent Boishardy et Keinec.
Un moment d'hésitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupéfiés
de l'audace des chouans, reculèrent. Mais, réfléchissant bientôt qu'ils
étaient sept contre trois, ils mirent le sabre à la main. Quelques-uns
étaient armés de piques. D'autres préparaient leurs pistolets. Brutus,
toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la
salle, demeurait indécis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant à la
gorge, l'envoya rouler sous la table.
--Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai
fait voeu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.
Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était
un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les
premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire.