--Eh bien! fit le marchand, ce nom-là vaut bien celui de Leroy,

ci-devant de Monflabert, juré au tribunal révolutionnaire, mon parent,

et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Août!

--C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement

fait.

--Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il paraît que le

tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! «Vous» est

aristocrate, et «toi» est sans-culotte, tu sais, et le «vous» est

guillotiné ou se guillotinera.

Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupçon

pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville où la

justice révolutionnaire était aussi expéditive qu'à Nantes, et il

comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, étouffant en lui

la colère qu'avait fait naître le sourire insolent de son interlocuteur,

il haussa les épaules avec un geste de pitié.

--Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais,

vois-tu, j'ai vécu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a

gâté. Si je viens à Nantes, c'est pour m'épurer et me retremper un peu

parmi les vrais républicains. Voyons, pour me faire passer une bonne

soirée, il faut que j'achète ton livre. Combien le vends-tu?

Le libraire sourit finement; il était évident qu'il ne croyait pas un

mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appât

du gain fit taire sa conscience républicaine, et il ne vit plus qu'un

acheteur là où il était prêt à voir un «suspect!» Il prit le livre dans

la montre et le tendit à Boishardy.

--C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais être un pur et que

je veux aider à te régénérer.

Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa

bourse. C'était une nouvelle imprudence, et un second sourire du

libraire, accompagné d'un regard avide qui s'efforça de percer les

mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy désireux de se dérober

promptement à cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse

ouverte une pièce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand

n'eût pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il

la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:

--Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates

exécutés à Nantes jusqu'à ce jour même?

--Oh! non, citoyen; ce livre-là ne concerne que Paris. La liste des

guillotinés se vend à part, au profit des pauvres sans-culottes de la

ville, et Nantes a la sienne qui paraît tous les soirs. Veux-tu la

collection complète?

--Oui! dit Marcof en avançant à son tour.

--La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le

marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles détachées

semblables à celles que débitent les crieurs des rues.

Marcof arracha plutôt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les

listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un réverbère accroché

au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.

--Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son méchant

sourire, il faut que tu espères trouver là-dedans les noms des gens que

tu détestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela

se voit.

Marcof n'entendit pas cette réflexion, mais Boishardy, que la colère

commençait à aveugler en dépit de sa résolution de demeurer calme,

poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula

vivement pour ne pas être renversé; sa figure blêmit de peur.

--Paye-toi! dit impérieusement le gentilhomme en montrant l'écu de trois

livres qu'il tenait à la main.

Le marchand prit la pièce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol

chacun et deux de deux liards. Le papier était alors la monnaie

courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique

parfaitement de circonstance: «_Doit-on regretter l'or quand on peut

s'en passer?_» Et sur les bons de deux liards était imprimée cette

phrase sentimentale: «_Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore._»

Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En

ce moment, les chanteurs ambulants ayant terminé leur séance, la rue se

désencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en

profitèrent. Le marchand les regarda s'éloigner.

--Ceux-là! se dit-il, en désignant Boishardy et Marcof, sont des

aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fédéralistes; j'en

jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais

patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent rançon comme les autres,

et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir où ils vont.

Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa

poche et pressa le pas pour suivre à distance convenable les trois amis

qui avançaient lentement dans la rue mal éclairée.

--Eh bien! demanda vivement Boishardy à Marcof, qui froissait dans sa

main les feuilles qu'il venait d'acheter.

--Eh bien! son nom ne s'y trouve pas!

--Bon espoir, alors!

--Oui; mais il n'y a là-dessus que les noms des guillotinés et pas ceux

dont nous avons heurté les cadavres.

--N'importe! espérons toujours. Ah! nous voici arrivés au bout de la

rue. Tournons-nous à droite ou à gauche?

--A gauche; cette petite ruelle nous mènera, je le crois, au Bouffay, et

ce n'est que là que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur

Philippe, si toutefois nous parvenons à en avoir.

--A qui nous adresserons-nous?

--Le sais-je? Mais grâce à nos costumes et aux cartes de civisme que je

me suis procurées à Saint-Étienne, nous pourrons interroger sans trop

éveiller les soupçons.

Les trois amis continuèrent donc leur route; on eût dit qu'un démon

attaché à leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre à

assister en une seule soirée à toutes les horreurs qui ensanglantaient

Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay,

ainsi que le pensait le marin; mais là les attendait une terrible

épreuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la

place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule

immense l'encombrait déjà lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y

pénétrèrent. Des myriades de torches de résine jetaient une lueur

blafarde sur le sombre échafaud, et augmentaient encore ce que son

aspect avait de lugubre.

--On tue encore ici? murmura Boishardy.

--On tue partout à Nantes! répondit Marcof.

--Tournons bride alors; j'en ai assez!

Mais il était déjà trop tard; la foule bouchait toutes les issues.

--Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon

coeur.... Assistons à ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu!

souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne

commettons point d'imprudence.

--Vous avez raison toujours, Boishardy, répondit Marcof à voix basse; la

dernière fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'était en

plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la première

tête que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel

j'avais serré la main deux semaines plus tôt. Oh! il nous faut faire

provision de force et de résignation, si nous devons demeurer calmes

spectateurs.

--Philippe sera notre sauvegarde; seulement, prévenez Keinec; je crains

la colère du pauvre gars.

Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser

échapper une seule exclamation qui décelât son indignation. Keinec fit

un signe qui indiquait sa promesse d'obéissance, mais il ne parla point.

Depuis qu'il avait raconté l'histoire de ses amours, il était devenu

plus sombre encore et plus taciturne que par le passé. Une seule pensée

l'absorbait, c'était celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de

joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire

dans la direction de l'échafaud.

--Ah! s'écria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi

dont on apercevait la première charrette, dominant les têtes amoncelées

de la foule, ah! voici la «_bière roulante!_»

--Les aristocrates vont mettre «_la tête à la chatière!_» ajouta un

autre.

--Et ce soir, ils seront en «_terre libre!_» (au cimetière.)

--Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas!

--Faut bien déblayer le sol de la république!

--Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas relâche aux

représentations ce soir. Les gueux vont «_éternuer dans le sac!_» Les

autres seront baignés, et leurs amis ont eu tantôt une indigestion de

fer et de plomb!

Ces allusions aux trois manières de procéder du proconsul obtinrent un

bruyant succès. Puis quatre à cinq voix avinées entonnèrent ensemble ce

refrain d'un style sauvage et infâme:

Mettons-nous en oraison,

Maguingueringon,

Devant sainte guillotinette,

Maguingueringon,

Maguingueringuette.

Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupières pour ne pas laisser

voir les éclairs de colère qui étincelaient dans leurs regards. Ils

étaient tombés au milieu d'une bande de la «_compagnie Marat_.»

Cependant Boishardy, plus maître de lui, avait remarqué que plusieurs de

ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des

regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des

soupçons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la

bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur

l'encolure de son cheval.

--Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'époque et

en s'adressant au sans-culotte de la «_compagnie Marat_» qui pérorait

dans le groupe, et qui n'était autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh!

citoyen, donne-moi du feu!

--Volontiers, répondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en

frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche.

Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontrèrent.

--Merci, continua-t-il en tirant une énorme bouffée de fumée;

maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service.

--Lequel? répondit Brutus.

--D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin?

--Un peu que je m'en vante. La «compagnie Marat» ne se recrute pas parmi

les tièdes et les timorés.

--Ah! tu es de la «compagnie Marat?»

--Tu ne connais donc pas le costume?

--Non.

--Comment, non?

--Dame! écoute donc, il y a six mois que je ne suis venu à Nantes.

--D'oùsque tu viens, pour lors?

--De Brest.

--Ça va-t-il là bas?

--Pas mal, mais moins bien qu'ici, à ce que je vois.

--Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'là un vrai

patriote!

--C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des

purs, j'en réponds.

--Eh bien! ils ont crânement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous

arrivez tous à point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les

mitrailles de la place du Département?

--Non, nous sommes arrivés trop tard, répondit Marcof en se mêlant à la

conversation.

--C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de

ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais

soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu!

--Qu'est-ce qu'il y a donc encore?

--D'abord le rasoir national, qui fonctionne à présent jusqu'à huit

heures du soir, et puis après les déportations verticales.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Une nouvelle idée du citoyen Carrier, donc!

Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les

noyades qui, pour la première fois, avaient eu lieu l'avant-veille.

Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de

cadavres sur la Loire. Le vieux pêcheur avait dit vrai.

--Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisième représentation!

Après la fin du rasoir, ces brigands de déportés vont passer sur la

place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'oeil.

Et Brutus entonna à tue-tête le lugubre «_Ça ira!_» tandis que Boishardy

saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement.

--Ah! s'écria le sans-culotte, voilà les charrettes! Tout à l'heure on

va commencer.

En effet, l'ondulation que nous avons mentionnée et qui agitait les

flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit déboucher

par une des rues adjacentes les funèbres voitures escortées de

sans-culottes à cheval. Les charrettes passèrent devant l'endroit où se

trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes étaient attachées dans

la première. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste

ouvrier; celui-là était coupable d'avoir sauvé et caché un prêtre

réfractaire. L'autre, habillé en paysan vendéen, et portant fièrement sa

veste sur laquelle était encore l'image du Sacré-Coeur. En l'apercevant,

Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il

venait de reconnaître un ancien compagnon dans le malheureux qui

marchait à la mort.

--Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'écraser avec ton cheval! hurla

Brutus en arrêtant la monture du jeune homme.

Keinec ne l'entendit pas. Il dévorait des yeux la charrette, la «_bière

roulante_» comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus,

avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce

qui se passait dans l'âme du jeune Breton.

--Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les

reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais

un!

--C'est possible! répondit sèchement Keinec, qui avait oublié

complètement et l'endroit où il était, et la qualité de l'interlocuteur

qui lui adressait la parole.

Boishardy se mordit les lèvres, Marcof voulut s'approcher de son ami;

mais Brutus ne lui en donna pas le temps.

--Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate

toi-même! dit-il d'un ton menaçant.

Puis s'adressant aux frères et amis qui l'entouraient:

--Ohé! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet

aristocrate qui nous écrase avec son cheval. Faut le conduire au club et

savoir ce qui en retourne.

--Oui! oui! crièrent dix voix ensemble. Au club! au club!

--Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dépôt!

ajouta un sans-culotte.

La situation devenait critique. Les huées qui s'élevaient autour de lui

attirèrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent

simultanément un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit

pas de prononcer un mot. Le Breton s'éleva sur ses étriers, et, laissant

retomber sa main puissante, il saisit Brutus à la gorge, l'enleva de

terre, et le jeta sur le cou de son cheval.

--Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.

Chacun connaît l'influence de la force physique sur les masses

populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont

il avait fait preuve, lui attirèrent des admirateurs; et de ceux-là

furent d'abord ceux-mêmes qui voulaient, quelques secondes auparavant,

le conduire au dépôt. Boishardy profita habilement de la situation.

--Voilà ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant

aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses

pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi

bon sans-culotte que lui.

Keinec obéit, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet

de la pression exercée sur son cou, se retrouva à terre, chancelant et

étourdi. La foule le hua à son tour. Brutus, sans paraître se soucier

des applaudissements décernés à son antagoniste, reprit sa place au

milieu des sans-culottes.

--C'est égal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort.

--Pourquoi diable viens-tu l'offenser? répondit Marcof en souriant.

--C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte.

Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui

les séparait de l'échafaud. L'attention de chacun se reporta sur la

terrible machine. Enfin les voitures s'arrêtèrent. Les deux hommes dont

nous avons parlé descendirent les premiers. Seulement, le Vendéen

s'arrêta quelques secondes et cria à haute voix du haut de la charrette:

--Vive le roi!

A ce cri, poussé d'un ton fermement accentué, des vociférations, des

menaces, des hurlements inintelligibles répondirent de toutes parts.

Marcof et Boishardy se retournèrent d'un même mouvement vers Keinec, et

lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort

heureusement que ce double geste échappa aux nombreux spectateurs qui

les entouraient.

--Tais-toi! dit Marcof à voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans

profit pour personne.

--Oh! les infâmes! les lâches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc!

il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture!

--Nous ne pouvons les sauver! Songe à ce que nous avons à faire!

--C'est bien! je me tais! mais....

Et Keinec détourna ses regards sans achever la phrase commencée, grosse

de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre à exécution.

Brutus l'observait du coin de l'oeil.

--Tout ça, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en

réponds; on verra tout à l'heure, et on saura ce qu'il en revient de

vouloir étrangler un soldat de la compagnie Marat.

Brutus allait probablement communiquer ses observations à ses voisins,

lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La première tête

venait de rouler. C'était celle du Vendéen. Le peuple applaudit. Puis ce

fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.

Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette

étaient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un

vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux

blancs flottaient en désordre autour de sa tête vénérable. Il semblait

calme et résigné. La femme, jeune encore et fort jolie, était vêtue d'un

peignoir de mousseline blanche, seul vêtement qu'on lui eût laissé,

malgré la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie à une terreur

folle. Ses yeux égarés, ses traits bouleversés, les contractions

nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison

vaciller à l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'échafaud,

le vieillard la soutint. Elle devait mourir la première. La pauvre femme

se débattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau

s'approchèrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se déchira, et

la malheureuse demeura presque entièrement nue, exposée aux regards de

la populace. De tous côtés ce furent des exclamations, des rires

cyniques, des paroles obscènes, des quolibets grossiers. Les misérables

ne respectaient pas même la mort.

--Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'écria Brutus dont les

yeux étincelaient.

--En v'là des épaules de satin! répondit un autre.

--Eh hop! son affaire est faite! dit un troisième en voyant tomber la

tête de la belle jeune femme.

Boishardy ne put retenir un mouvement de dégoût. Il détourna la tête

pour ne pas assister aux exécutions suivantes. Les charrettes se

vidèrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'éteignirent

avec la voix de la dernière victime. Quatorze innocents venaient de

périr.

--La farce est jouée quant au rasoir! s'écria Brutus. Maintenant en

avant la baignoire nationale et les déportations verticales!

Puis, se retournant vers Boishardy:

--Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives à Nantes, faut que

tu viennes avec nous pour assister à la fête: «Troisième

représentation!»

--Nos chevaux sont fatigués, répondit sèchement le royaliste.

--Mets-les à l'écurie. Tiens, voilà l'aubergiste des

Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en pâte, toi, tes chevaux

et tes amis.

En parlant ainsi, Brutus désignait une espèce de cabaret dont l'enseigne

représentait une guillotine avec cet exergue: «Au Rasoir national.»

Puis, au-dessous, en lettres énormes: «_Ici on s'honore du titre de

citoyen!_» (sic).

La foule commençait à s'écouler et se dirigeait vers les quais.

Boishardy regarda Marcof.

--Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces misérables nous

soupçonneraient; et puis peut-être nous donneront-ils des renseignements

utiles.

--Conduisons nos chevaux à l'auberge, alors.

--Volontiers.

Boishardy se retourna vers Brutus:

--Veux-tu nous attendre? demanda-t-il.

--Tout de même, si vous n'êtes pas longtemps.

--Nous allons mettre nos chevaux à l'écurie.

--Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis.

Marcof, Boishardy et Keinec s'éloignèrent, se dirigeant vers le cabaret.

En ce moment, un homme qui, depuis l'arrivée des trois royalistes sur la

place de l'exécution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait

plusieurs fois manifesté des signes non équivoques de satisfaction en

les voyant entourés des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa

dans les rangs serrés de la populace et vint frapper doucement sur

l'épaule de Brutus. Celui-ci se retourna:

--Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.

--Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!

--Alors j'en suis.

--Naturellement.

--Qu'est-ce que c'est?

--Tu causais tout à l'heure avec trois hommes à cheval?

--Oui, trois gueux qui me déplaisent, et à qui il faut que je fasse

payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les

envoyer au dépôt.

--Garde-t'en bien!

--Pourquoi?

--Parce qu'ils sont riches, à en juger par l'un d'eux au moins.

--Comment sais-tu cela?

--J'ai vu la bourse de celui à qui tu parlais tout à l'heure, et elle

est pleine d'or.

Les yeux de Brutus s'ouvrirent démesurément.

--Bah! fit-il. Tu es sûr?

--Puisque je te répète que j'ai vu!

--Alors, comme tu dis, il y a là une bonne affaire, et je m'en charge.

--Mais tu me garderas ma part?

--Cette bêtise! Si je te volais, tu ne m'amènerais plus de tes

pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils

sont trois, faudra que j'emmène des amis, et nous serons plus à

partager.

--Fais pour le mieux.

Niveau serra les mains de Brutus et s'éclipsa prudemment. Le

sans-culotte revint auprès de ses compagnons.

--Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant à six de ses

collègues qui étaient demeurés près de lui, et qui tous faisaient partie

de la compagnie Marat; nous les tenons!

--Qui ça? demanda l'un d'eux.

--Eh bien! les aristocrates de tout à l'heure.

--Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.

--J'en réponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner

le mérite de la découverte.

--Si nous les dénoncions?

--Eh! non.

--Pourquoi?

--Autant faire l'affaire nous-mêmes. T'as donc pas remarqué qu'il y en a

deux qu'ont des chaînes d'or à leur gousset de montre?

--Si, je l'ai vu.

--Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sûr et je m'y

connais, autant garder la rançon pour nous que de la partager avec

Pinard et Carrier!

--C'est une idée, cela!

--J'en ai toujours, Spartacus!

--Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons

nos sabres et nos pistolets.

--Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui

qui m'a molesté me paye son compte cette nuit même.

--Si nous prévenions Pinard, tout de même?

--Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Après les déportations,

nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la

couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.

--Les v'là! fit Spartacus en baissant la voix.

En effet, les trois hommes se dirigeaient à pied vers le groupe de

sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache

d'abordage accrochée à leur ceinture rouge. Brutus prit familièrement le

bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la

foule qui les entraînait dans la direction de la Loire. Ils arrivèrent

ainsi jusqu'à une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque

côté du grand escalier du Bouffay.

--V'là le défilé qui commence. Attention! hurla Brutus.

XVI

LES NOYADES

Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux

ignoraient où on les conduisait. Plusieurs rêvaient la liberté et

croyaient à une déportation à l'étranger; presque tous étaient demi-nus.

Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une

jeune fille et un jeune garçon, étroitement liés ensemble.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 10 / 22 段