Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis

il réfléchit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticité

sauvage mais pleine de poésie qui n'appartient qu'au paysan breton, il

entama la légende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait

en parlant; au souvenir d'Yvonne enlevée par Diégo, des larmes de rage

sillonnèrent son visage; son poing crispé meurtrissait le pommeau de sa

selle, et, par une contraction des muscles, il étreignit si vivement

son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur.

En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de

Fougueray, Boishardy échangea un regard rapide avec Marcof.

--Ce sont les mêmes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.

--Oui, répondit le marin.

--Eh bien! la chose s'éclaircit au lieu de se compliquer, c'est bon

signe.

--Sans doute; mais je ne saurais oublier les dernières paroles

prononcées par ce misérable chevalier.

--Quand vous l'avez trouvé mourant à l'abbaye de Plogastel?

--Oui.

--Et quelles étaient ces paroles?

--Les voici: «Venge-moi de ceux qui m'ont assassiné, tu les livreras à

la justice... elle n'est pas notre soeur, c'est sa maîtresse à lui...

à....» Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un

mouvement de colère.

--Mais qui accusait-il de sa mort?

--Le comte de Fougueray.

--Son frère?

--Il disait que cet homme n'était pas son frère!

--Comment cela?

--Voilà ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour

savoir.

--Peut-être ce misérable n'avait-il plus sa raison et délirait-il en

parlant ainsi; l'agonie causée par le poison amène souvent des

hallucinations étranges.

--Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme

avait conscience de ses paroles.

--Qui vous porte à le croire?

--Une vérité qu'il m'a avouée et qui prouve évidemment qu'il n'était pas

le frère du comte.

--Qu'est-ce donc?

--Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontré jadis dans

les Abruzzes. A cette époque, je ne l'avais vu que quelques minutes,

mais cela s'était passé dans des circonstances telles que sa figure

était demeurée gravée dans ma mémoire.

--Et il a avoué cela?

--Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec?

--Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua.

--Que pensez-vous de cela, Marcof?

--Je ne sais que supposer! Était-ce Raphaël (ce misérable se nommait

ainsi), était-ce Raphaël qui trompait le comte de Fougueray; était-ce le

comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la réponse

que se trouverait le noeud de cette intrigue, et malheureusement je ne

puis répondre moi-même.

--C'est étrange! dit Boishardy en réfléchissant profondément.

--Voici les clochers de Saint-Étienne, fit observer Keinec en désignant

du doigt deux flèches aiguës qui apparaissaient en ce moment sur la

droite des voyageurs.

--Pressons l'allure! répondit Boishardy, et enfonçons-nous sur la

gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, après nous être assurés

que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en éperonnant

son cheval et en fixant un regard perçant sur les campagnes avoisinant

la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'intéresse et je donnerais de bon

coeur le peu qui me reste de bien pour découvrir l'endroit où on la

retient prisonnière.

--Si toutefois elle vit encore! répondit Marcof.

--N'en doute pas! s'écria Keinec. Si Yvonne était morte, j'aurais été

tué, j'en suis sûr.

--Espère, mon gars, dit le chef royaliste. Quant à moi je te promets

qu'après avoir réussi à délivrer le marquis de Loc-Ronan, je

t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles.

--Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur à ceux qui l'auront

fait souffrir!

Keinec ne répondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la

poignée du sabre qui pendait à son côté. On comprenait que le jeune

homme murmurait intérieurement un serment terrible, et qu'il n'y

faillirait pas.

XIV

LA PLACE DU DÉPARTEMENT

Quatre heures et demie sonnaient à l'horloge de la cathédrale de Nantes

au moment où le soleil, déclinant rapidement, cachait son disque sous

les nuages qui couraient de l'ouest à l'est, et jetait horizontalement

ses rayons pâles et blafards sur les rives alors dévastées de la petite

rivière de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des

principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la

Loire, en face l'île Feydeau au centre même de la vieille capitale du

duché de Bretagne.

Désert et désolé, ce faubourg offrait l'aspect d'une cité après le

pillage.

Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affamés que

l'affreuse disette qui désolait la ville avait laissés sans maîtres. A

peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain nécessaire à la

nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans pitié du logis

les animaux domestiques, et les chiens errants s'étaient instinctivement

réunis en bandes dans les quartiers déserts, comme ils se réunissent

encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne pénétrant

que la nuit dans le coeur de la cité. Au centre du faubourg, se dressait

un magnifique peuplier orné de guirlandes, de rubans entrelacés aux

trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la

liberté.

Çà et là quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette

solitude, l'animaient seuls. C'étaient des fils de vrais patriotes

auxquels, après les exécutions, revenaient de droit les vêtements qui

couvraient le corps des victimes au moment où le couteau les frappait.

Bien entendu que ces vêtements étaient ceux que le bourreau rejetait

comme ne pouvant lui convenir.

Ces jeunes sans-culottes, espoir de la République une et indivisible,

avaient établi, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de

succursale de la halle aux habits, et s'amusaient à imiter les marchands

et les crieurs. C'était quelque chose de hideux à contempler que ces

jeunes têtes blondes, brunes et roses, coiffées de perruques

ensanglantées ou de chapeaux également maculés de taches de sang humain.

Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze à treize

ans), en étaient déjà venus aux coups à propos d'un habit couleur tabac

d'Espagne garni de boutons d'acier. Évidemment les deux drôles avaient

fait main basse sur les hardes que se réservait l'exécuteur; car l'habit

qui formait le principal sujet de contestation était trop frais et trop

neuf encore pour avoir été dédaigné par _monsieur de Nantes_, comme on

disait sous l'ancien régime.

Dans la lutte dont il était l'objet, le prix du combat avait eu à

souffrir de nombreux accidents. Une manche était restée entre les mains

de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les

basques au bout d'un bâton; mais ce qui causait la dispute, c'était la

partie du vêtement où se trouvait la garniture de boutons.

--Veux-tu lâcher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant à

lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir.

--Non! je ne lâcherai pas! répondait l'autre sans lâcher prise, et en se

cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses

forces.

--Ah! tu ne veux pas lâcher?

--Non!

--Dis-le voir encore?

--Non! non! non! Entends-tu, grand imbécile?

--Tiens!...

Ici, Bertrand reçut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez,

lequel enfla subitement et menaça de prendre des proportions

gigantesques.

--Oh! c'est comme ça! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai

que tu es un aristocrate!

--Essaie donc un peu!

--Oui, je te dénoncerai!

--Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin!

--Et Pinard est l'ami de papa!

--Je te ferai passer sous le rasoir national!

--Et toi dans la baignoire nationale!

--Je le dirai au club!

--Au club! crièrent les autres enfants qui jusqu'alors étaient demeurés

muets spectateurs de la scène. Tu vas au club, toi, Pichet?

--Oui, que j'y vas; à preuve que j'ai été reçu membre de la Société

régénérée.

Bertrand s'arrêta, et le combat cessa momentanément.

--Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succédait

rapidement à la colère; t'es au club pour de vrai!

--Oui, pour de vrai!

--Pourquoi donc qu'on t'a reçu?

--Ah! voilà!

--Raconte-nous ça! hurla la bande.

--J'y consens, répondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que

vous sachiez que papa m'a emmené avec lui l'autre soir.

--Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand.

--Veux-tu me laisser parler, imbécile!

Et Pichet reprit:

--V'là qu'un citoyen fait une motion oùsqu'il fallait écrire. Le

secrétaire n'y était pas. On demande quelqu'un qui sait écrire. Papa

crie en me montrant: Voilà! Là-dessus je m'en vais au bureau, et

j'écris; et puis quand j'ai fini, comme ça m'amusait de griffonner sur

le papier oùsqu'il y a des imprimés en haut, j'ai écrit l'exemple

d'écriture qu'on nous a donné la semaine dernière.

--Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple oùsqu'il y avait:

«Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotiné quarante

millions d'aristocrates et cent millions de modérés!»

--C'est ça! répondit Pichet. Pour lors, v'là un citoyen qui regardait et

qui me dit: «C'est joli tout de même ce que tu écris là!» Et il monte à

la tribune, oùsqu'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les

enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient être reçus

au club. Alors on a crié bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donné

les honneurs de la séance.

--Qu'est-ce que c'est que ça, les honneurs de la séance? demanda l'un

des jeunes compagnons du narrateur.

--C'est, dit Pichet, d'être assis tout seul sur un grand tabouret à côté

de la tribune.

--Et t'as eu les honneurs de la séance, toi?

--Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des

coups!

Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il était

évident que Pichet avait grandi énormément dans l'estime de ses amis;

aussi se redressant avec satisfaction:

--Et voilà! continua-t-il, je suis un pur, un régénéré, un vrai

patriote, un sans-culotte épuré, comme dit papa.

Et l'enfant se mit à chanter à haute voix, comme pour célébrer son

triomphe, ce couplet alors des plus à la mode:

La guillotine là-bas

Fait toujours merveille!

Le tranchant ne mollit pas,

La loi frappe et veille.

Mais quand viendra-t-elle ici

Travailler en raccourci?

Cette guillotine, ô gué?

Cette guillotine.

Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration générale dont

son antagoniste était l'objet. Il se mit à rire en se moquant de Pichet

qui se promenait les mains derrière le dos, et peut-être la querelle,

pour avoir changé d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque

des pas de chevaux retentirent sur la route. Au même instant, le canon

résonna vigoureusement du côté de Nantes, et au bruit du canon se mêla

celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva

attirée par ce double fait, se mirent à courir du côté des cavaliers

d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des

chevaux et des voyageurs.

Trois hommes, en effet, débouchaient dans le faubourg se dirigeant vers

la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de

l'époque: carmagnole bleue de _tyran_, pantalons courts, ceinture rouge,

sabots garnis de paille, bonnet de la liberté enfoncé sur la tête et

descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux

côtoyant les rives de l'Erdre.

Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient méconnaissables sous ces habits

nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des

sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul

ne se donnait pas la peine de changer de manières. En entendant le bruit

de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regardèrent

étonnés et inquiets.

--Qu'est-ce que cela? s'écria Boishardy.

--Se battrait-on à Nantes? murmura Marcof.

--Pas possible!

--Cependant c'est bien le bruit du canon.

--Sans doute.

--Avançons toujours!

--Pardieu! voilà des gamins qui vont peut-être nous renseigner.

Et Boishardy, se levant sur ses étriers, appela à haute voix les

enfants. Pichet accourut le premier.

--Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire

le canon?

--Oui, que je le sais, répondit l'enfant.

--Pourquoi alors?

--C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands!

--On se bat donc!

--Eh non! c'est la prière du soir, comme dit le citoyen Carrier.

Marcof et Boishardy se regardèrent.

--Quelque nouvelle infamie! murmura le marin.

Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se

retournant vers Pichet, qui était planté droit devant lui, jouant avec

la crinière de son cheval:

--Qu'est-ce que c'est donc que la prière du soir du citoyen Carrier?

demanda-t-il avec aisance.

--Tiens! répondit l'enfant, vous n'êtes donc pas venu à Nantes depuis

deux jours?

--Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire.

--Oh bien! alors, vous ne savez pas.

--Qu'est-ce que nous ne savons pas?

--La nouvelle invention du citoyen, donc.

--Et tu la connais, toi?

--Je crois bien! papa m'y a mené hier.

--Où cela?

--A la place du Département donc!

--Qu'est-ce qu'on y fait à la place du Département?

--Tiens! on y tue les brigands!

--On a donc transporté la guillotine? interrompit Marcof avec

impatience.

--Eh non! répondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel

interlocuteur.

On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant

l'emportement du marin, reprit aussitôt la parole:

--Si tu sais quelque chose, explique-toi!

--Voilà, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les

aristocrates....

--On ne juge plus?

--Eh non! c'était trop long.

--Après?

--La guillotine ne va plus assez vite....

--Alors?

--Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris à

l'entrepôt sur la place du Département, et là les bons patriotes leur

ont tiré dessus avec des fusils et des canons.

--Tu es sûr de ce que tu dis?

--Tiens! je crois bien! papa y était et moi aussi. Ah! c'était drôlement

joli, citoyen!

--Et on recommence ce soir!

--Oui; ça sera comme ça tous les jours.

Marcof poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement. Boishardy

comprit que cette puissante nature allait éclater. Aussi, craignant

encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur sûreté à tous

trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du

cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit

silencieusement. En ce moment la fusillade cessa.

--C'est fini! s'écria Marcof.

--Êtes-vous fou? répondit le chef royaliste. Vous avez failli nous

perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes

par le temps qui court. On arrête vite, et une dénonciation est bientôt

faite.

--Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces

paroles de ce petit drôle, le sang me montait à la gorge, et j'allais

faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau

lui-même.

--Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit,

si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas.

Marcof ne répondit pas, mais il arrêta l'élan de sa monture. Un quart

d'heure ne s'était pas écoulé que le crépuscule du soir jetait son voile

de brouillard sur la vieille cité bretonne. Les trois voyageurs

continuèrent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre.

Bientôt ils atteignirent la ville. Tout à coup le cheval de Boishardy

s'arrêta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se

jeta de côté.

--Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa

monture.

Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse empêchait de

distinguer devant soi. Keinec s'élança à terre.

--Un cadavre! dit-il.

--En voici un second! continua Marcof.

--Et un troisième, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'était ce matin

sur la Loire, à ce qu'il paraît. Du sang, toujours du sang et rien que

du sang!

--Nous sommes sur la place du Département, répondit le marin d'une voix

frémissante.

Les chevaux tremblaient et avançaient avec une répugnance visible. A

chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol était détrempé.

Keinec marchait toujours à pied, conduisant sa monture par la bride, et

se baissant de temps à autre.

--Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.

--Tonnerre! la place est pavée de cadavres!

Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrière un nuage et

glissant ses rayons à travers la brume, éclaira faiblement autour d'eux

et leur fit pousser à chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois

cents corps atrocement mutilés gisaient dans un véritable lac de sang.

C'étaient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en

bas âge.

A chaque pas, les chevaux menaçaient de s'abattre. Deux fois celui de

Boishardy glissa et roula avec son maître, qui se releva couvert de

sang. Certes, ces trois hommes étaient braves, si braves même qu'on

pouvait les taxer de témérité folle. Eh bien! des gouttes de sueur

froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se

regardaient sans oser échanger une parole, et bientôt même ils cessèrent

de se regarder, dans la crainte d'échanger leur pensée. Peut-être parmi

ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers à leur

coeur.

Néanmoins ils avançaient toujours. Ils étaient à peine arrivés aux deux

tiers de la place, qu'une meute de chiens se précipita en aboyant.

C'étaient ceux que la famine avait transformés en loups voraces et en

chacals féroces. Ils se ruèrent sur les cadavres. Puis les aboiements

s'éteignirent peu à peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des

lambeaux de chair humaine, mêlé à de sourds grondements et à l'éclat des

os se brisant sous ces mâchoires affamées.

On apercevait de temps à autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se

remuer dans l'ombre, tiraillés en sens inverse par ces gueules

ensanglantées et avides de carnage.

--Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.

--Je voudrais avoir quelque chose à tuer! murmura Boishardy.

--Que fais-tu donc, Keinec? s'écria le marin en apercevant le jeune

homme presque agenouillé sur la terre humide.

--Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, répondit Keinec. Je les

laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon

sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et

sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans pitié et sans merci

tous les bleus que je pourrai atteindre.

Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de

résolution et de fermeté, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec

remonta à cheval; tous trois se dirigèrent vers l'extrémité de la place.

Sur leur passage ils dérangeaient des troupes de chiens occupés à leur

horrible curée; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux

sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient à fouiller les

chairs mortes.

--Mon Dieu! dit subitement Marcof en pâlissant encore sous le coup d'une

horrible pensée qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui

flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en

ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que

nous voulons sauver! Si nous étions venus trop tard!

--Le Seigneur aurait donc abandonné la cause du juste et de l'innocent

alors! répondit Boishardy. Cela ne peut être, Marcof; cette pensée est

presque un sacrilège!

--Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonné Nantes!

--Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avançons toujours! Si ces

monstres ont tué Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort?

D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement à quoi nous en

tenir; on doit vendre ici comme on vend à Paris, la liste des victimes

immolées sous le couteau révolutionnaire et par la rage des bourreaux.

--Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tête.

XV

LA VILLE MARTYRE

Les trois cavaliers atteignaient alors l'extrémité de la place, laissant

derrière eux l'ignoble champ de carnage. Absorbés par les pensées

affreuses qu'un tel spectacle venait de leur suggérer, les voyageurs

s'engagèrent dans la première rue qui s'offrit à eux et la parcoururent

dans toute sa longueur sans se préoccuper de la partie de la ville dans

laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler

n'était pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait

assister.

A l'extrémité de la rue, un attroupement assez considérable de monde les

contraignit à s'arrêter. Cet attroupement était causé par deux hommes et

une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient

du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'était formé autour des

musiciens ambulants. Les deux hommes, vêtus de la carmagnole, du bonnet

rouge, et portant la décoration des sans-culottes, annonçaient au

public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons «_propres à

entretenir_, disaient-ils, _dans l'âme des bons citoyens, la gaieté

républicaine_,» et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre

une ritournelle, tandis que la femme, se plaçant au centre du cercle,

s'apprêtait à chanter.

--_La ronde des guillotinés mettant leur tête à la trappe!_ dit-elle,

par le citoyen Landré, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates.

Premier couplet.

Et elle se mit à hurler d'une voix traînante et nasillarde, cette

chanson dont la réputation était immense et que la foule écouta avec une

attention profonde et de fréquentes marques de sympathie.

Vous vouliez être toujours grands,

Traitant les sans-culottes

De canailles et de brigands;

Ils ont paré vos bottes

Par le triomphe des vertus.

Pour que vous ne nous trompiez plus,

La justice vous sape;

Ducs et comtes, marquis, barons,

Pour trop soutenir les Bourbons,

Mettez votre tête à la trappe.

Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy

échangèrent à voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait

autour de lui un regard sombre et menaçant.

--Deuxième couplet, reprit la chanteuse.

Vous qui paraissiez plus hardis

Que des ci-devant pages,

Croyant d'aller en paradis

Suivant les vieux usages;

Vous riez, allant au néant,

Dans la charrette en reculant,

Comme écrevisse et CRAPPE (_sic_);

Montez le petit escalier,

Rira bien qui rira dernier,

Passez votre tête à la trappe!

A peine la chanteuse eut-elle terminé que les applaudissements

redoublèrent et éclatèrent avec une frénésie qui tenait de la rage.

Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilité de

continuer leur route, s'étaient approchés d'une boutique assez éclairée

qu'ils contemplaient avec curiosité. Cette boutique était celle d'un

libraire et avait pour enseigne: A Notre-Dame de la Guillotine. Le

marchand, jeune homme à la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur

le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une

persistance opiniâtre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point

que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda

brusquement pourquoi il le fixait ainsi.

--Citoyen, répondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai

cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de

plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de paraître, un beau

titre: _La République ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande énergie

républicaine, propre à former les bons citoyens._» Je tiens également

les journaux de Paris: _l'Anti-Brissotin_, la _Trompette du père

Bellerose_, _la Discipline républicaine_.

Marcof, sans se préoccuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy

du coude:

--Regardez donc! lui dit-il en désignant de la main un livre placé en

montre. Celui-ci est curieux!

En effet, le livre indiqué par Marcof portait cet entête significatif:

«Compte-rendu aux sans-culottes de la République française.»

Puis, au-dessous, on lisait:

«Par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, dame

du Carrousel, de la place de la Révolution, de Grève et autres lieux,

contenant le nom et le surnom de ceux à qui elle a accordé des

passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et

qualité, le jour de leur jugement, depuis son établissement au mois de

juillet 1792 jusqu'à ce jour, rédigé et présenté aux amis des prouesses

par le citoyen Tisset, coopérateur du succès de la République française

(_sic_).

--Ce livre-là! s'écria le libraire qui flairait une affaire, est le

meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau.

--Niveau? répéta Marcof avec étonnement.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 9 / 22 段