--Tu feras donner double ration à l'équipage.

--Oui, commandant.

En ce moment la religieuse s'avança vers Marcof et lui tendit sa petite

main.

--Vous ici, à pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et

en portant à ses lèvres la main qui lui était offerte avec une grâce

chevaleresque, digne d'un preux du moyen âge.

--Oui, mon ami, répondit la religieuse: je veillais près de ces braves

gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.

--Ils ne font que leur devoir, madame; vous êtes, à mon bord, maîtresse

souveraine.

Pendant ce temps Keinec échangeait quelques poignées de main amicales

avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy,

examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard

où se peignaient l'étonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de

Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prière du marin,

était redescendue dans l'entrepont.

--Ma foi, mon cher! s'écria gaiement le chef royaliste, je ne

m'attendais pas à voir ce que je vois.

--Comment cela? répondit Marcof en souriant.

--Mais votre lougre est gréé, aménagé et armé à faire rougir un vaisseau

du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!

--Vous trouvez?

--D'honneur! je suis dans l'admiration.

--Vous venez de voir mon navire et mon équipage en temps de paix, fit le

marin en prenant un accent plus sérieux; que diriez-vous donc si vous

pouviez le contempler en temps de guerre, quand le _Jean-Louis_

s'accroche à une frégate ennemie et que mes matelots s'élancent la hache

au poing et le poignard aux dents!

--Cordieu! ce doit être un beau spectacle, et l'eau m'en vient à la

bouche, rien qu'en y pensant.

--Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligés de faire la guerre civile?

--Parce que des brigands nous y contraignent.

--Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher

que nous avons quitté le placis, il y a trois heures, et fait douze

lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus

fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les

yeux, et un désir effréné de combattre sans retourner à terre.

--Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est à terre seulement

que nous pourrons sauver Philippe.

--Oui, et il faut même nous hâter! Voulez-vous descendre visiter madame

la marquise de Loc-Ronan?

--Sans doute; c'était elle qui vous parlait tout à l'heure, n'est-ce

pas?

--Oui.

--Eh bien, faites-moi l'honneur de me présenter, je vous suis.

Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intérieur du navire

et descendit, accompagné de M. de Boishardy. Julie les attendait dans

son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler étrange à tous ceux

qui connaissent l'intérieur d'un petit navire de guerre, et cependant

les cabines réunies qu'habitait la religieuse méritaient parfaitement ce

titre à tous les points de vue et à tous les égards.

Lorsque Marcof avait conduit Julie à son bord, il avait donné des ordres

antérieurs et tout fait disposer en conséquence. Il voulait que la

religieuse, accoutumée au bien-être du couvent, que la fille noble

élevée dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan,

enfin, la femme de son frère, ne souffrît pas d'un séjour prolongé dans

un humble navire aménagé pour des hommes aux habitudes grossières. Il

voulait enfin que Julie fût traitée en reine et honorée comme telle.

Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient

suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de

guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve

naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est

rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur

représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à

demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en

ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables:

bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion.

Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de

l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se

trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne

l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse.

Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les

parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et,

le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but.

Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font

emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment

artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même.

A bord du _Jean-Louis_, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir

qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné

à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues

avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à

l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des

précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les

boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs,

sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du

Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux

pieds le moelleux appui de sa laine vierge.

Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde,

ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ,

véritable chef-d'oeuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc

d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de

tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et

grandiose, inviter à la prière.

Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci

rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les

moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres

de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont du

_Jean-Louis_, s'était sentie remuée jusqu'au fond du coeur à la vue des

prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof.

--Vous êtes reine et maîtresse à bord du _Jean-Louis_, madame, lui dit

le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura

désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés

seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir.

Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari,

que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir

même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la

religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles

âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les

instants.

On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son

premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à

la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy.

Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait

avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide

d'un miracle.

--Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la

marquise.

--Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte

confiance dans la protection divine.

C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés

sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend

les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et

la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin.

Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort

suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de

Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement

que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son

intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir,

et mettrait tout en oeuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne

s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à

bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part

active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe.

Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, était donc descendu dans

l'entrepont: là encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et

vint agréablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se

dirigea vers l'arrière, et, s'adressant à un mousse qui veillait

extérieurement à la porte de la religieuse:

--Demande à madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous

recevoir.

Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitôt en laissant

la porte ouverte et en s'effaçant pour livrer passage. Marcof et

Boishardy pénétrèrent dans la pièce élégante au milieu de laquelle se

tenait Julie qui venait à leur rencontre. En quelques mots, le marin

présenta son compagnon à la marquise, qui le reçut avec une familiarité

noble et empressée.

La situation était trop tendue pour se livrer à des compliments et à des

démonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donné sa

main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'était engagée rapide,

précise, nullement entravée par les réticences, et dépourvue des

banalités d'usage.

Julie prodigua à Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui

inspirait d'expressions touchantes pour témoigner au noble aventurier ce

qu'elle ressentait au fond de son coeur.

--Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauvée moi-même; car si Philippe

meurt, je mourrai!

En parlant ainsi, sa voix était si douce, si calme, et indiquait tant de

foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent

profondément touchés. Le marin, dominant son émotion, fit un mouvement

pour quitter le salon; il avait, dit-il, à donner quelques ordres

relatifs au départ.

--Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.

--Non, répondit Marcof; nous passons la journée à bord; mais comme le

vent est bon et la marée favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous

mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'être repris par nos amis.

Là, nous serons à peu de distance de Nantes, et si nous parvenons à

enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je réponds, car j'en

défends l'entrée!

--Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie à vous.

Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise

demeurèrent seuls. Le gentilhomme jetait malgré lui ses regards sur le

vêtement de la religieuse; Julie s'en aperçut.

--Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous étonnez que

je sois restée fidèle à mes voeux dans ces temps où chacun n'a plus le

respect de ses serments?

--Non, madame, répondit Boishardy, je ne m'étonne pas, mais j'admire.

--Puis, après un léger silence, il reprit:

--Si nous délivrons Philippe, ne consentirez-vous pas à reparaître dans

le monde?

--Peut-être! fit la religieuse en détournant la tête.

Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait

confiés Marcof; il connaissait l'histoire entière des douleurs de la

pauvre femme, et sa délicatesse l'empêchait d'insister sur un semblable

sujet.

Il se disposait même à se retirer à son tour, car Julie semblait

absorbée dans des réflexions pénibles, lorsqu'un léger tressaillement du

navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.

--Nous prenons la mer? dit-il.

--Oui, répondit la religieuse; et demain soir vous serez à Nantes. Que

Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement,

hélas! c'est là toute la part que je puis prendre à cette entreprise.

Boishardy s'inclina profondément, et sortant de l'appartement de la

marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.

Jusqu'alors Marcof avait veillé en personne à la manoeuvre et à la

marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il

appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver

Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.

XIII

LA ROUTE DE NANTES

Cinq heures après que le lougre eut quitté la Roche-Bernard, Bervic

descendit auprès de son chef le prévenir que l'on était en vue du

Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.

--Nous ne mouillerons pas, répondit Marcof. Tiens le cap droit devant

toi, double la pointe du Croisic et cours une bordée sur Saint-Nazaire.

--Quoi! dit Boishardy avec étonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?

--Sans doute.

--Mais il était convenu que nous débarquerions au Croisic?

--Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de

Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue

étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la

ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de

Lavau.

--Vous n'y pensez pas!

--Pourquoi?

--Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus,

qui ont même établi garnison à Paimboeuf. Et qui sait si, depuis nos

dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de

Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?

--Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte,

nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un

navire en état de lutter avec _le Jean-Louis_, et, s'ils tentaient de

l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en

quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence.

--Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres,

Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée

de fusil du Croisic.

--Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec

descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de

pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher

dans les bruyères de Saint-Étienne.

--Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever.

Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer,

Keinec y descendait, et _le Jean-Louis_, orientant sa voilure, demeurait

stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure

ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le

lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment

retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.

On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année;

aussi lorsque _le Jean-Louis_ atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui

apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof,

ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre

que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve.

Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des

précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit

Lavau que vers quatre heures du matin.

Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre

d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes

nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne

s'y trouvait.

--Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le

jour venu, nous nous mettrons en route.

Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations

à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du

commandement.

--Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître.

Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster

aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute

communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie

comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des

boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras

au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq

jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et

tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des

ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si

je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas

le lougre.

Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais

à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très

vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots;

mais Marcof l'arrêta.

--Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi

tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans,

pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis!

Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une

dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on

venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls.

Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et

l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.

A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus

majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le

_Jean-Louis_, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de

l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue

des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins

encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler.

Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra

une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.

--Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.

--Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant

entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron.

--Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe.

--Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas

possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.

--Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui

flottait à la suite du premier; celui-là remue!

--Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.

--Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait.

Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps

morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De

minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les

trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue

de ce spectacle étrange et épouvantable.

--Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier?

Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!

Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans

les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames

le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de

ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas

s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes

sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se

trouvait à quelque distance, Marcof l'appela.

--Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui

demanda-t-il brusquement.

--Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est

une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la

Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce

que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!

--Horreur! s'écrièrent les deux hommes en reculant d'épouvante.

Puis une même pensée leur traversa subitement l'esprit.

--Philippe! dirent-ils ensemble.

Et tous deux, par un même mouvement, quittèrent le vieux pêcheur et

s'élancèrent dans la direction de la dernière maison de la ville, en

face de laquelle ils avaient aperçu en débarquant trois chevaux que

tenait en main un paysan breton. Ce paysan était celui que Keinec avait

été trouver à Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donné par Marcof

de se rendre à Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua

respectueusement.

Pendant ce temps, Keinec était remonté dans le canot, et, suivant la

rive, il le conduisait à l'extrémité de Lavau, dans une sorte de petite

anse naturelle, à demi cachée par de gros arbres qui garnissaient

l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation

au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aidé du jeune paysan auquel il

avait fait signe de venir près de lui, il coupa à la hâte des genêts,

des bruyères et des branches de chêne. Alors tous deux, avec une adresse

merveilleuse, dissimulèrent le canot sous un véritable édifice de bois

mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile,

néanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les

ordres de Boishardy et s'éloigna, tandis que les trois hommes,

s'élançant à cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en évitant

soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant à

Savenay, les eût exposés à rencontrer des détachements républicains.

--Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en modérant l'ardeur de

celui qu'il montait et en éprouvant le besoin de parler pour chasser les

terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses

compagnons.

--Oui, répondit Marcof; nous serons à Nantes au coucher du soleil.

--Je le crois aussi.

--J'avais calculé notre départ en conséquence.

--A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais

fous? dit Boishardy en se frappant le front.

--Pourquoi donc? demanda Marcof.

--Regardez nos habits.

--Eh bien?

--Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je

crois, Dieu me damne! que nous avons même conservé tous trois la cocarde

noire!

--Vous dites vrai.

--Si nous entrons à Nantes avec ce costume-là, nous ne ferons pas trois

pas dans la ville sans être arrêtés, incarcérés et tout ce qui s'en

suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant à

Keinec qui demeurait sombre et silencieux.

Le jeune homme releva la tête.

--Je pense, répondit-il, que j'entrerai à Nantes n'importe sous quel

costume, mais que j'y entrerai.

--Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas là! Pour

moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la

gueule de ce Carrier que Dieu confonde!

--J'ai prévu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inquiétez de rien.

Nous nous arrêterons à Saint-Étienne pour laisser souffler nos chevaux;

là nous trouverons un ami qui nous fournira trois vêtements complets de

sans-culottes: nous serons méconnaissables!

--Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de

pareilles défroques.

--Connaissez-vous un meilleur déguisement?

--Non.

--Eh bien, alors?

--Va donc pour cette livrée de valets de bourreau!

--J'endosserais celle du diable, répondit le marin, pour arriver à mon

but!

--Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne

pensons qu'à Philippe.

--Et à Yvonne! murmura Keinec.

Marcof l'entendit.

--Tu espères donc encore? demanda-t-il.

--J'espérerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude.

--Pauvre enfant! soupira le marin.

--J'ai fouillé toutes les villes de Bretagne, excepté Nantes, continua

Keinec; peut-être Yvonne y est-elle?

--Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy.

--Celle que j'aime, monsieur le comte.

--Au fait, Boishardy ne connaît pas cette histoire, ajouta Marcof.

Raconte-la-lui, Keinec; elle l'intéressera, et peut-être te donnera-t-il

d'excellents conseils.

--Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en écartant un

peu son cheval pour que Keinec pût s'approcher.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 8 / 22 段