côté physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les défauts
remplissaient tellement son coeur, que la plus petite qualité n'avait pu
y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait à plaisir
les malheureux qui se trouvaient sous sa dépendance.
Cette agréable personne était la citoyenne Carrier, épouse légitime du
ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant.
Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se débarrasser de sa
femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il
s'était senti retenu par la force de l'habitude; puis son caractère le
récréait quelquefois.
--Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en colère, et cela
m'amuse[4].
[Note 4: Historique.]
Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultivé avec
succès l'art des Vatel et des Grimod de La Reynière. Or, Carrier était
sensuel et gourmand; personne ne savait lui préparer des mets à son goût
comme la citoyenne Carrier. Ses qualités culinaires, plus encore que
l'habitude que son mari avait d'elle, étaient bien certainement entrées
pour beaucoup dans les raisons qui empêchaient celui-ci de la faire
jeter en prison.
Autre qualité: la citoyenne n'était nullement jalouse, et même elle se
montrait complaisante au suprême degré. Puis, faut-il le dire? Carrier
avait peur de sa femme.
Carrier était lâche et brutal. Dans ses moments d'irritabilité, il
éprouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que
lui. Un matin, étant fort en colère et ne trouvant personne sous sa main
pour se détendre les nerfs, il avait naturellement appelé sa femme.
Celle-ci accourut. Sous un prétexte quelconque, Carrier leva le poing et
le laissa retomber. Mais la citoyenne était Auvergnate. La faible femme
cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement,
si largement que Carrier fut obligé de demander grâce. Depuis ce moment,
le couple avait vécu en paix. Carrier continuait à avoir des maîtresses
et à faire tomber des têtes. La citoyenne se mêlait de la cuisine, mais
le proconsul n'avait plus eu la velléité de passer sur elle ses rages
fréquentes.
Carrier était un homme de trente ans; sa taille était élevée, mais il y
avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de désagréable.
Sa démarche était cauteleuse et gênée comme celle de la hyène avec
laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front était
bas, ses yeux, ronds et verdâtres, ne regardaient jamais en face et
avaient toujours une expression d'inquiétude; son nez était recourbé,
ses lèvres minces et incolores; son teint olivâtre tranchait mal avec
ses cheveux noirs collés aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir à le
voir complètement en face. Il affectait une grande brutalité de gestes
pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de précautionneux
et de craintif. Au premier abord, on devinait sa lâcheté.
Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il
portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir, à la
boutonnière duquel s'épanouissait une fleur; seulement, il faisait fi de
la poudre. L'écharpe tricolore était toujours nouée autour de sa taille.
Au moment où nous pénétrons dans le cabinet que nous venons de décrire,
la citoyenne Carrier était accroupie près d'une fenêtre, tricotant avec
acharnement.
C'était un quart d'heure à peu près avant l'arrivée de Pinard sur la
place.
Le proconsul, assis au milieu du large divan adossé à la muraille,
au-dessous de la gravure représentant la guillotine en question, se
prélassait sur les coussins soyeux. Sur ce même divan étaient couchées
deux femmes, l'une à droite, l'autre à gauche du commissaire national,
toutes deux étendues dans une position à peu près semblable, et toutes
deux ayant leur tête appuyée sur un coussin de chaque côté de Carrier.
Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se
déroulaient sur les épaules des deux femmes.
La première, celle de droite, était une jeune fille de vingt à
vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes
flamboyaient dans l'ombre, dégageant leur fluide magnétique; ses
sourcils, finement dessinés, tranchaient, par leur nuance foncée, avec
la blancheur rosée du teint; ses lèvres un peu épaisses, étaient plus
rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable
perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de
distinction naturelle.
Elle portait le costume qui commençait à faire fureur dans les salons
des terroristes et qui devait briller de tout son éclat sous le règne
cyniquement dépravé du Directoire. Une tunique blanche, rehaussée de
franges cramoisies, était attachée sur l'épaule gauche par un superbe
camée, laissant à découvert une partie de la gorge; les jambes nues
sortaient à demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chaussés
de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel
ils reposaient.
Cette femme se nommait Angélique Caron, et était depuis quelques mois la
favorite du harem. L'alliance de cette créature si belle et de ce lâche
assassin est une de ces monstruosités dont la bizarrerie est si grande
qu'elle éblouit ceux qui la contemplent. Angélique était vive,
spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le
proconsul pour lui arracher quelque grâce qu'elle sollicitait aux heures
propices. Néanmoins, l'histoire ne lui a pas pardonné de s'être faite la
compagne des orgies de Carrier. L'histoire a flétri Angélique et
l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son séjour auprès du
monstre sanguinaire.
L'autre femme, vêtue à peu près du même costume, paraissait de quelques
années plus âgée qu'Angélique, mais elle était fort belle encore et
certainement plus élégante que sa compagne; les traits de sa figure
étaient plus nets, mieux dessinés, les formes de son corps plus
accentuées et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose,
plus de coquetterie effrontée dans son regard et l'expression ironique
qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'oeil sur
sa rivale, dénotait la conscience qu'elle avait de sa supériorité
morale.
Carrier se récréait près de ces deux femmes, tandis que la citoyenne
Carrier tricotait philosophiquement.
--Ainsi, disait le proconsul à sa compagne de gauche dont il s'amusait à
tirer les longues tresses d'ébène, ce qui parfois arrachait un cri de
douleur à la femme, ainsi, tu trouves mon idée à ton goût?
--Je la trouve excellente.
--Eh bien, nous l'essayerons ce soir.
--Sur qui?
--Sur la bande de calotins que l'on a arrêtés hier.
--Mais je ne comprends pas, moi, dit Angélique.
--Sotte! fit Carrier en frappant sur l'épaule nue de sa belle maîtresse
un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se
détacha aussitôt, rouge et marbrée, sur la peau blanche et satinée
d'Angélique Caron.
--Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la
douleur.
--Pourquoi as-tu l'intelligence si dure?
--Explique-toi mieux, je te comprendrai.
--Hermosa comprend bien, elle.
--Hermosa a toutes les qualités depuis deux jours, nous savons cela,
répondit Angélique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus
d'intelligence que moi, elle a plus d'années.
--Que veux-tu dire? s'écria Hermosa en se redressant comme si elle
venait d'être mordue par un serpent.
--Je veux dire ce que je dis.
--Insolente!
--Insolente, oui; menteuse, non.
--Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez
toutes les deux.
--Tu n'es pas aimable aujourd'hui, répondit Angélique.
--C'est qu'il me plaît d'être ainsi.
--Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en
s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul.
--Ah! cela te tient au coeur?
--Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates?
--Et tu les hais, n'est-ce pas?
--Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la
Bretagne et de la Vendée sous le couteau de la guillotine: deux surtout.
--Lesquels?
--Boishardy d'abord.
--Et puis?
--Un marin nommé Marcof.
--Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne
le crois.
--Comment cela?
--Tu le sauras plus tard.
--Mais ce projet? fit Angélique avec impatience.
--Je vais te le raconter, ma belle! répondit Carrier en passant le bras
autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se
renversa à demi comme si elle eût voulu appeler sur ses lèvres le baiser
de la bête venimeuse qui l'enlaçait.
Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du
cabinet s'ouvrit brusquement.
--Que me veut-on? s'écria le proconsul en faisant un pas en arrière et
en s'abritant instinctivement derrière les deux jeunes femmes.
Le misérable était tellement lâche, qu'il s'effrayait au moindre bruit.
Un sans-culotte de garde parut sur le seuil.
--C'est quelqu'un qui demande à te parler, citoyen, dit-il sans saluer.
--Je ne reçois personne!
--Il dit que tu le recevras.
--Son nom, alors?
--Je n'en sais rien.
--Et tu laisses ainsi pénétrer dans ma maison des gens que tu ne
connais pas! s'écria Carrier avec fureur.
--Il a une carte de civisme du comité de Paris.
--Qu'est-ce que cela me fait?
--Alors je vais lui dire qu'il s'en aille?
--Adresse-le au secrétaire.
--Bien! répondit le sans-culotte en se retirant.
Cinq minutes après, il rentra.
--Encore? fit le proconsul: si tu me déranges de nouveau, je te fais
incarcérer.
--C'est le citoyen qui veut entrer.
--Passe-lui ta baïonnette dans le ventre, à ce brigand-là.
--Comme tu y vas, citoyen Carrier! répondit une voix forte et bien
timbrée. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoyés
extraordinaires du Comité de salut public de Paris?
Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un nouvel interlocuteur se
présentait à la porte du cabinet. C'était un homme de haute taille, un
peu obèse et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume à peu près
semblable à celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa
tressaillit, et un éclair de joie brilla dans ses yeux.
--Diégo! murmura-t-elle.
Le nom du Comité de salut public de Paris était une sorte de Sésame qui,
à cette époque, ouvrait toutes les portes, même les mieux fermées. En
l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de
ton:
--Tu es délégué par Robespierre? demanda-t-il brusquement.
--Oui! répondit le nouveau venu.
--Où sont tes pouvoirs?
--Les voici.
Et l'envoyé du Comité parisien entra d'un pas assuré dans la pièce et
tendit un paquet de papiers à Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir
et les parcourut rapidement.
--Il paraît que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur
l'inconnu.
--Tout autant que toi, répondit ce dernier.
--Alors nous nous entendrons.
--Je le pense.
--Tu as à me parler?
--Sans doute.
--Immédiatement?
--Oui.
--Scévola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui
voudrait me déranger!
Le sans-culotte obéit. L'envoyé du Comité de salut public jeta un regard
autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes.
--Tiens! fit-il en attirant Angélique, celle-ci est jolie.
Et il l'embrassa familièrement. Carrier devint blême; il était jaloux à
l'excès. Angélique s'échappa des bras qui l'enlaçaient et se recula
vivement.
--L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance.
--Elle est ma maîtresse! répondit brusquement Carrier.
--Eh bien! si je reste quelques jours à Nantes, tu me la céderas,
n'est-ce pas?
--Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie?
--Robespierre m'envoie pour t'aider à pacifier la Vendée.
--Toi?
--Moi-même.
--Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir?
--Elle trouve que tu vas lentement.
--Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets?
--Si fait.
--Eh bien!
--Elle les approuve.
--Ah! s'écria Carrier avec un rire forcé, alors elle ne pourra plus me
reprocher ma lenteur.
Puis se retournant vers les femmes:
--Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai à causer avec le
citoyen.
Madame Carrier se leva et obéit en grommelant. Hermosa et Angélique la
suivirent. Arrivée à la porte, l'Italienne laissa passer les deux
femmes, sortit la dernière, et, se retournant un peu, elle échangea un
regard rapide avec l'envoyé parisien; puis elle sortit, et la porte fut
refermée avec soin.
IX
LES PROJETS DE CARRIER
Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examinèrent réciproquement. La
défiance se lisait dans les yeux du proconsul.
--Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court à l'examen que son
interlocuteur passait de sa personne.
Carrier ne pouvait supporter les regards fixés sur lui.
--Ton nom? répéta-t-il.
--Le citoyen Fougueray.
--Tu es un pur?
--Ma mission te le dit assez.
--Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi?
--Non.
--Je vais te le dire.
--J'écoute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante.
--J'entends un républicain capable de boire on verre de sang
d'aristocrate (_sic_).
--Verse, je boirai.
--Bien! Assieds-toi, alors, et causons.
Les deux hommes s'installèrent sur le divan.
--Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet?
--Oui.
--Et qu'elle l'approuve?
--Entièrement. Je ne suis venu à Nantes que pour en surveiller
l'exécution.
--Veux-tu que je te l'explique en détail?
--Cela me fera un véritable plaisir.
--Eh bien! écoute-moi.
--Je suis tout oreilles.
Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son
interlocuteur. L'espèce de petite mise en scène qu'il venait d'exécuter
en jouant les grands sentiments républicains, si fort de mode alors,
n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoyé de Robespierre.
Mais Carrier avait vu avec dépit que cet homme n'avait paru éprouver non
seulement aucune gêne en la présence du proconsul, mais même n'avait
manifesté aucun étonnement, ni aucune curiosité. La proposition de boire
un verre de sang d'aristocrate l'avait fait légèrement sourire, et il
avait accompagné sa réponse laconique d'un regard quelque peu railleur
qui avait démontré à Carrier que le nouveau venu était un homme peu
facile à jouer. Aussi le commissaire républicain se tint-il sur ses
gardes, et le proconsul s'effaça momentanément pour faire place au
procureur.
--Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi
dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la
France, y compris Paris, Nantes est la ville où les aristocrates
abondent le plus?
--Sans doute, répondit Diégo, et cela s'explique d'autant mieux que
Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest.
--Depuis deux mois passés que je suis ici, j'ai fait activement
rechercher les brigands pour les incarcérer.
--C'était ton devoir.
--Et je l'ai accompli.
--Nous n'en doutons pas à Paris.
--Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont
petites; elles regorgent d'aristocrates.
--Bah! c'est un bétail qu'il ne faut pas craindre d'entasser.
--Sans doute; mais l'entassement amène le typhus, et la nuit dernière un
poste entier de grenadiers a succombé en quelques heures. Au Bouffay,
les gardiens eux-mêmes tombent quelquefois en ouvrant les portes des
cachots.
--Et tu crains que le typhus ne gagne la ville?
--Certainement; les bons patriotes pâtiraient pour les mauvais.
--Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je
comprends ta susceptibilité à l'endroit de l'entassement des
prisonniers. Après?
--Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite
qu'elles se remplissaient, et de donner en même temps un peu d'agrément
aux braves sans-culottes.
--C'est ce moyen que tu cherchais?...
--Et que j'ai trouvé.
--Voyons cela!
--J'ai fait mettre en réquisition tous les navires depuis Nantes jusqu'à
Saint-Nazaire.
--Bon!
--On clouera avec soin les sabords.
--Très bien.
--Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de
ces navires.
--Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront
que l'on va les déporter tout simplement.
--C'est cela. Je les déporte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant
d'un sourire monstrueux.
--J'écoute avec la plus scrupuleuse attention.
--Une fois les sabords cloués et les aristocrates à fond de cale, on
ferme l'entrée du pont avec des planches....
--Bien clouées également?
--Sans doute!
--Continue, citoyen; c'est plein d'intérêt, ce que tu me dis là.
--Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se
retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache
dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste.
--Très bien!
--J'appellerai cela «_les déportations verticales_,» ajouta Carrier en
riant.
--Des baignades révolutionnaires, fit Diégo.
--Et la Loire sera «_la baignoire nationale!_»
--Bien dit, citoyen! Touche là; tu me vas!
--Et toi aussi, citoyen! J'écrirai à Robespierre pour le remercier de
t'avoir envoyé ici!
--Et quand commencerons-nous?
--Ce soir.
--Qui est-ce qui prendra le premier bain?
--Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais à cet
effet. Tu comprends, ceux-là iront ouvrir la porte du paradis pour les
autres et les annonceront au sans-culotte Pierre.
--A quelle heure la fête?
--A sept heures; et après cela souper chez moi. Tu en seras?
--Naturellement.
--Tous les bons patriotes se réjouiront ensemble, et si cet aristocrate
de Gonchon réclame des jugements, on le fera baigner avec les autres!
En ce moment on frappa doucement à la porte du cabinet.
--Entrez! cria Carrier.
La porte s'entr'ouvrit, et la tête de Scévola parut dans
l'entre-bâillement.
--Citoyen... fit-il en s'adressant à Carrier.
--Quoi?
--Il y a là Pinard, Chaux et Brutus qui demandent à te voir pour faire
une motion.
--Qu'ils entrent! ce sont des bons!
Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Scévola.
Carrier, mis en belle humeur par l'idée des noyades qu'il allait
commencer à mettre à exécution, les accueillit avec familiarité. Pinard
et Diégo se touchèrent la main.
--Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double
mouvement.
--Oui, répondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux
aristocrates en septembre à Paris.
--Et nous l'avions commencée autrefois en Bretagne, ajouta Diégo;
n'est-ce pas, Carfor?
--Je ne m'appelle plus comme cela.
--Tiens, tu as changé de nom?
--Oui.
--Pourquoi!
--Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie
des aristocrates. Les gueux avaient prononcé ce nom, il était souillé,
et j'en ai changé.
--Tu aurais pu le garder; car, s'il était souillé, tu l'as diablement
lavé! s'écria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons
auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part.
Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul.
--Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Diégo.
--Je me nomme Pinard.
--Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle à la
Convention?
--Moi-même.
--Je t'en fais mes compliments.
--Et que me voulais-tu? ajouta Carrier.
--Te faire une motion.
--Laquelle?
--C'est rapport à ces brigands qui encombrent l'entrepôt.
--Tu as donc une idée aussi?
--Et une bonne.
--Dis-nous cela.
Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les
prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'oeil de Carrier
flamboyait. Quand Pinard eut achevé, le proconsul lui tendit la main.
--Adopté! cria-t-il.
--Et l'autre manière? fit observer Diégo en souriant.
--Cela n'empêchera pas.
--C'est juste! nous irons plus vite.
Carrier alors communiqua à son tour à ses trois amis le plan qu'il avait
conçu, plan qui non seulement avait été approuvé par la Convention, mais
encore avait été _honorablement mentionné au procès-verbal de la
séance_.
En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide à la
guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les
honnêtes gens, les farouches patriotes poussèrent des hurlements de
joie. Il fut convenu que Carrier et Diégo, Angélique et Hermosa
assisteraient à cinq heures à la mitraillade, et à sept heures aux
noyades. Deux premières représentations en un seul jour! Quel plaisir!
Pinard devait être le principal metteur en scène. Il dirigerait le feu
et assisterait à l'oeuvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le
navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres détails de cette
double opération.
Trois heures sonnaient à la cathédrale lorsque la conférence se termina.
Diégo, en sa qualité d'envoyé du Comité de salut public de Paris, avait
prévenu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que
le sans-culotte allait prendre à l'occasion de la double fête du soir.
Pinard et ses amis s'étaient donc éloignés en prévenant Diégo qu'il les
retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien
et le proconsul restèrent seuls de nouveau.
--J'ai encore à te parler, dit Fougueray en s'asseyant.
--Qu'est-ce donc? demanda Carrier.
--Il s'agit d'une affaire importante.
--Concernant la République?
--Oui et non.
--Explique-toi.
Au lieu de répondre, Diégo prit son portefeuille, en tira une lettre,
et, la dépliant, il la présenta tout ouverte au proconsul.
--Lis cela! dit-il.
Carrier se pencha en avant et lut à voix haute:
«Je présente mes amitiés fraternelles au citoyen Carrier et lui
ordonne, au nom de la République française, une et indivisible,
d'avoir égard à tout ce que pourra lui communiquer le citoyen
Fougueray à l'endroit d'un aristocrate caché sous un faux nom et
détenu à Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels
j'ai déjà donné au citoyen commissaire des ordres antérieurs.
«Cette lettre doit être toute confidentielle, et ne pas sortir des
mains du citoyen Fougueray.
«Salut et fraternité,
«Robespierre.
«Paris, 24 frimaire, an II de la République française.»
Après avoir achevé cette lecture, Carrier réfléchit quelques instants.
--Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se
nomme Jocelyn? dit-il.
--C'est cela même, répondit Diégo.
--Il m'a écrit jadis à ce propos en me disant de ne pas faire
guillotiner ces deux hommes.
--Ainsi ils sont dans les prisons!
--Je le crois.
--Tu n'en es pas sûr?
--Non.
--Comment cela?
--Il en meurt tant tous les jours dans les prisons.
--N'as-tu pas les registres?
--Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces
gueux-là?
--Alors, j'irai voir moi-même.
--Va, si tu veux.
--Donne-moi un laissez-passer pour la geôle.
Carrier prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes
qu'il signa.
--Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille à Diégo.
Celui-ci la prit et la mit dans sa poche.
--Je vais m'y faire conduire par Pinard, répondit-il. S'ils vivent
encore, je prendrai des précautions pour l'avenir.
--Ah çà! toi et Robespierre, vous tenez donc bien à ces brigands?
--Énormément.
--Vous voulez les empêcher d'être punis comme ils le méritent?
--Non pas.
--Alors que voulez-vous?
--Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait écrit
de ne pas faire tomber leurs têtes, parce que je ne pouvais à ce moment
venir à Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire.
--J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi.
--Plus tard.
--Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres?
--Certainement.
Diégo allait sortir et se dirigeait déjà vers la porte; Carrier l'arrêta
en posant la main sur son épaule.
--J'ai une idée, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces
deux hommes est un ci-devant.
--Oui.
--Quel est son nom?
--Que t'importe?
--Dis toujours.
--Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas.
--Enfin?...
--Le ci-devant marquis de Loc-Ronan.
--Et Jocelyn?
--C'est son domestique.
--Ah! ah! continua Carrier poussé par cet instinct de l'homme de loi qui
flaire une bonne affaire et des victimes innocentes à dépouiller. Ah!
ah! fit-il encore.
--Que signifient ces exclamations? demanda Diégo avec impatience.
--Elles signifient que je crois avoir deviné tes intentions.
--Je ne comprends pas.
Carrier regarda autour de lui en baissant la voix:
--Nous partagerons! dit-il.
--Quoi? répondit Diégo avec étonnement.