--Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous

moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de

celui-là, donc il y a quelque chose à en tirer, j'en suis sûr.

--Tu crois?

--Certainement.

--Tu te trompes.

--Impossible!

--Si fait, te dis-je!

--Alors je le ferai noyer ce soir.

Diégo fit un geste violent.

--Et la lettre de Robespierre? dit-il.

--Elle est confidentielle, elle protège un aristocrate, Robespierre la

reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je défie de me faire

rendre compte de mes actions.

--Renard!... murmura Diégo.

--Ancien procureur, mon cher!... répondit Carrier qui avait tout à fait

dépouillé le nouvel homme pour faire place à l'ancien. Je ne sais rien

et je sais tout. Réfléchis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu

n'as rien à craindre.

--Eh bien! veux-tu être franc?

--Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles.

--A la bonne heure!

--A notre aise, alors.

--Si demain tu trouvais un million à gagner pour te faire royaliste, que

répondrais-tu?

--As-tu donc des propositions à me faire?

--Suppose-le.

--Impossible!

--Pourquoi?

--Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux.

--Si l'on ne te demandait seulement qu'à les aider en ayant l'air de les

persécuter... comprends-tu?

--Je commence.

--Que ferais-tu?

--Je n'en sais rien.

--Allons donc! s'écria Diégo avec emportement; puis baissant la voix il

ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au républicain avec moi? Est-ce

que tu vas continuer ton rôle de patriote? Niaiserie que tout cela!...

Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la

République, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait

révolutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas

être noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs

dépouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des

rançons?

--Je défends la République! répondit Carrier en pâlissant de colère.

--Oui, tu la défends, comme dans les Abruzzes je défendais l'asile où

étaient entassées mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices.

--Citoyen Fougueray!...

--Tu vas me menacer de me faire arrêter?

--Oui, si tu continues! s'écria le proconsul devenu furieux en se voyant

démasqué.

Diégo haussa les épaules.

--Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un égorgeur stupide!

répondit-il.

--Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte.

Diégo tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur

la poitrine du proconsul.

--Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement.

X

A BON CHAT BON RAT

Carrier se laissa tomber sur le divan près duquel il se trouvait. Le

misérable tremblait comme un enfant. Diégo remit son pistolet dans sa

poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en

écrasant son interlocuteur d'un regard de mépris.

--Tu n'es qu'un lâche! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es

qu'un misérable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores à qui tu

parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu

stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir à sa disposition le

moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoyé du Comité

de salut public. Je t'ai montré la lettre de Robespierre, il me reste à

te communiquer un autre document.

Tout en parlant ainsi, Diégo avait atteint de nouveau son portefeuille

et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmonté

des mots: «Pleins pouvoirs». Il en prit encore trois autres de même

forme. Le premier était revêtu de la signature de Collot-d'Herbois, le

second de celle de Saint-Just, le troisième de celle de

Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs étaient donnés au nom du Comité de

salut public et du Comité de sûreté générale. Diégo les réunit tous les

quatre et les plaça sous les yeux de Carrier qui, stupéfait et atterré,

n'osait bouger de place ni prononcer un mot.

--Tu vois, continua Diégo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter

en prison si bon me semble, et si tu osais attenter à ma liberté, le

Comité t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de

mauvaise humeur et concluons. Je vais être clair et précis. Tu voles

ici; je prétends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose

sur un pied plus convenable. Tu entends?

--Oui! répondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que

Diégo donnait à la conversation.

--Malgré mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant égorger le

marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me décide à parler

comme je le fais. Tu as dû songer déjà que ce qui se passe ne peut

durer. Il arrivera un moment où la réaction renversera le pouvoir. Ce

jour-là, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer à

l'événement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en

position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons,

prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!

--Les aristocrates sont ruinés! répondit Carrier.

--Pas tous, et les négociants ne le sont qu'à demi!

--Mais ce Loc-Ronan?

--Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre

millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la

somme.

--Je veux moitié! dit Carrier en se levant.

--Allons donc! Te voilà revenu à de bons sentiments!

--Est-ce conclu?

--A une condition.

--Laquelle?

--J'aurai moitié des rançons.

--Je ne partage pas seul.

--Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux.

--Soit.

--C'est convenu?

--Arrêté.

--Je savais bien que nous finirions par nous entendre.

--Eh bien! va vite à l'entrepôt; assure-toi que ton ci-devant n'est pas

mort, et dépêchons.

--Tu es pressé maintenant?

--Autant que toi. Mais, continua Carrier en réfléchissant, explique-moi

comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis?

--C'est très simple. Il est marié; sa femme l'adore et cette femme, qui

est religieuse maintenant, possède une énorme fortune. Cette fortune,

réalisée il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enfermée

dans quelque coin du département d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas où,

mais j'ai des données certaines qui me permettent d'être sûr du fait. En

passant à Rennes, j'ai fait incarcérer l'ancien notaire de la famille,

et, pour racheter sa liberté et sa vie, il m'a raconté cela. L'imbécile

ne m'a rien caché, et lorsque j'ai vu qu'il avait défilé son chapelet,

je l'ai laissé marcher avec les autres.

--Il est mort?

--Certainement.

--Très bien! s'écria Carrier qui comprenait mieux que personne cette

manière de procéder.

--Or, le marquis et sa femme étaient hors de France, continua Diégo, et

ils y sont rentrés depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa

femme a échappé.

--Où est-elle?

--A La Roche-Bernard.

--Qui l'a conduite là?

--Un diable incarné nommé Marcof, frère naturel du marquis.

--Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parlé plusieurs fois de cet

homme.

--Imprudente! dit Diégo entre ses dents.

Carrier ne l'entendit pas.

--Tu comprends, continua l'Italien, que dès que la religieuse saura son

mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver.

--C'est probable.

--Toute sa fortune y passera.

--Et ensuite?

--Ensuite nous déporterons verticalement le cher marquis.

--Adopté.

--Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente à me donner une lettre

pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en

prison et qu'il va être jugé.

--Et il y consentira?

--J'en réponds.

--En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu'à cinq heures nous serons à

la place du département.

--Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux

seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je prétends le laisser

durant quelques jours, afin que l'exécution de tes projets porte la

terreur dans son esprit et me le livre complètement. Quant à toi, dresse

une liste de ceux qu'il y a encore à rançonner dans la ville.

--Elle sera faite.

--Et demain, nous commencerons à empocher.

--C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et

rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement

imaginé.

Et les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent. Carrier

retourna près de ses maîtresses. Diégo descendit vivement et rejoignit

Pinard qui l'attendait.

Le sans-culotte prit familièrement le bras de l'envoyé du Comité de

salut public.

--Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il.

--Est-ce que tu n'as pas des ordres à donner pour les noyades et les

mitraillades de ce soir? répondit Diégo.

--Bah! ils sont donnés depuis longtemps.

--Alors, allons chez toi.

--Soit.

Tous deux se dirigèrent vers le Bouffay.

--Eh bien! fit Pinard après un léger silence et en parlant avec

précaution, de manière à ne pas être entendu des rares passants qui

longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content?

--Enchanté.

--Ça marche alors?

--Supérieurement.

--Carrier en est?

--Parbleu! je te l'avais bien dit.

--As-tu été obligé de montrer tes pouvoirs?

--Oui.

--Et... qu'est-ce qu'il a dit?

--Rien.

--Il les a crus bons?

--Je lui avais montré un pistolet avant, et ça l'avait rendu stupide.

--Alors il ne doute de rien?

--Il me croit bel et bien envoyé du Comité; tu avais si parfaitement

imité les signatures.

--Dame! j'y avais mis tous mes soins.

--Aussi, je te le répète, cela marchera tout seul.

--Tu as vu comme j'ai joué mon rôle.

--Et moi qui t'ai demandé ton nouveau nom!

--C'était superbe!

--Carrier partagera avec moi les rançons.

--Bonne affaire; et pour le marquis?

--Je lui ai promis moitié.

--Moitié! s'écria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais?

--Allons donc!... quelle bêtise! Il n'aura rien!

--Et si Carrier se fâche?

--Tant pis pour lui!

--Il pourrait te causer des désagréments.

--Et à toi aussi.

--Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'obéit au doigt et à

l'oeil; je l'ai formée, tous ces hommes me sont dévoués, et je leur

dirais de massacrer Carrier qu'ils obéiraient.

--Très bien.

--Mais toi?

--Bah! j'ai libre accès à Richebourg, maintenant. Que Carrier

m'inquiète, et son affaire sera claire!

--Ah! nous sommes de rudes joueurs.

--C'est pour cela que nous gagnerons la partie.

--Espérons-le.

En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue étroite, au bas

de laquelle demeurait Pinard.

--A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai placé

l'homme que tu m'as adressé.

--Piétro?

--Oui.

--C'est un bon garçon, qui m'est dévoué. Tu en as fait ce que je t'ai

dit?

--Oui.

--Il est guichetier à la prison?

--C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis.

--Très bien!

--Mais, vois-tu, Diégo, il faut nous hâter. Tous les jours on me parle

de ces deux hommes; on s'étonne qu'ils soient encore vivants.

--Ils vivent encore, n'est-ce pas?

--Certainement.

--C'est que Carrier m'avait parlé du typhus.

--Je les avais fait mettre à part par précaution, sachant ce qu'ils

valent. Mais je te le dis encore, dépêchons-nous. Je ne sais plus que

répondre à ceux qui m'interrogent à ce sujet; et j'ai été contraint de

les faire remettre dans la salle commune.

--Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser

noyer ou fusiller, à leur choix.

--Pourquoi quatre jours encore?

--Parce que le marquis n'est pas facile à intimider, et que je compte

beaucoup sur l'effet des exécutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs

j'attends de nouveaux renseignements indispensables.

--Nous voici arrivés, dit Pinard en s'arrêtant et en poussant la porte

d'une allée étroite. Entre et monte; nous causerons plus à l'aise.

--Il n'y a personne chez toi?

--Personne que la petite.

--Elle est toujours dans le même état?

--Toujours.

--Pourquoi l'as-tu gardée?

--Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont

fait endurer ces brigands que tu connais.

--En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tué Marcof.

--Ça, c'est bien vrai.

--Mais je le retrouverai.

--Espérons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en

l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux

hommes se trouvaient.

La chambre dans laquelle ils pénétrèrent était située au troisième étage

de la maison. C'était une vaste pièce démeublée et garnie seulement

d'une table et de quelques chaises. Les chaises étaient en paille

grossière, et, sur la table, on voyait une grande quantité de bouteilles

et de verres à moitié vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre

d'infanterie et un autre de cavalerie étaient suspendus à la muraille.

Deux fenêtres basses et à châssis de bois dits à la guillotine,

laissaient pénétrer le jour qui commençait à baisser. Une seconde porte,

communiquant avec une autre pièce, était placée en regard de celle

d'entrée.

Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approchèrent de

la table.

--As-tu soif? demanda le sans-culotte.

--Cela dépend du vin que tu as dans ta cave, répondit Diégo.

--Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de

gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les

premiers crus de Bordeaux, rien que cela.

--Du vin girondin!

--Il vaut mieux que les députés de son pays.

--Fais-m'en goûter, alors.

--Ohé! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait

dans l'intérieur.

Un bruit léger répondit à cette interpellation prononcée d'une voix

rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement

sur le seuil.

En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer,

Diégo ne put maîtriser un geste d'étonnement. Pinard se mit à rire.

--Tu la trouves changée, n'est pas? dit-il en frappant sur l'épaule de

son compagnon.

--Méconnaissable! répondit l'Italien en considérant attentivement la

jeune fille qui demeurait immobile, encadrée par le chambranle de chêne

comme une gravure ancienne.

--Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.

Diégo garda le silence. La jeune fille n'avait pas changé de position.

Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais

ce costume, qui jadis avait dû briller d'élégance et de coquetterie,

était prêt à tomber en lambeaux. Ses pieds nus étaient marbrés par le

froid. Sa coiffe déchirée retombait sur ses épaules. Et cependant, comme

l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille était belle encore sous

cette livrée ignoble de la plus profonde misère. Ses longs cheveux

blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses

soyeuses. Ses joues amaigries et pâles faisaient ressortir l'éclat de

ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de

regard. Ils étaient d'une fixité étrange.

De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait

murmurer quelques mots à voix basse. Ses mains sèches et rougies se

rapprochaient alors comme celles des enfants à qui on apprend le saint

langage de la prière. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite,

puis l'expression changeait tout à coup. De grosses gouttes de sueur

perlaient à la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage

indiquait l'épouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un

cri s'étouffait dans sa gorge.

Elle tremblait de tous ses membres et paraissait étouffer. Enfin des

larmes abondantes tombaient de ses paupières et le calme renaissait.

Puis aux pleurs succédait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant

parlé, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal

à ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers

la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tête par un

mouvement semblable à celui d'un enfant qui a peur d'être maltraité,

elle s'avança craintivement, obéissant au sans-culotte comme un esclave

eût obéi à un maître cruel et redouté.

Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et désigna du doigt les

bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche

de côté de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la

tendit à la jeune fille, en fixant sur elle son oeil fauve d'où se

dégageait une sorte de fluide magnétique pareil à celui du serpent

fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours

craintive et frémissante, elle prit la clef qui lui était offerte.

Diégo, stupéfait, regardait sans comprendre la scène muette qui se

passait sous ses yeux, cherchant en vain à en deviner le sens, lorsque,

sur un geste de son compagnon, plus impérieux encore que le premier, la

malheureuse insensée tourna sur elle-même par un mouvement raide et

machinal, et s'éloigna vivement, traversant la pièce dans toute sa

largeur.

--Que diable signifie cette comédie? demanda Diégo en se retournant vers

l'âme damnée du proconsul.

--Tu vas voir, attends un peu, répondit Pinard avec un sourire

triomphant.

En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le pas de la jeune

fille retentit légèrement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de

la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles

pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement,

déposa le tout avec précaution sur la table, et se retira ensuite dans

l'angle de la pièce le plus éloigné des buveurs.

--Eh bien! dit Pinard en attirant à lui l'une des bouteilles qu'il

déboucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien!

comment la trouves-tu dressée? Lui ai-je appris à faire convenablement

le service et à se rendre utile en société!

--Elle n'est donc plus folle? demanda Diégo en baissant la voix.

--Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire!

--Mais si elle était privée de raison, elle ne te comprendrait pas.

--Bah! je lui ai parlé un langage que la brute elle-même entend

parfaitement, dit Pinard en désignant de la main une grosse corde pendue

à la muraille.

--Tu la bats?

--Tiens! il faut bien lui faire son éducation. D'ailleurs, elle ne

comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir.

Diégo se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains,

il l'attira vers lui:

--Yvonne! lui dit-il avec une sorte de précaution tendre.

La jeune fille tourna la tête de son côté, et fixa sur l'Italien ses

grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le

don de la vue.

--Yvonne! répéta Diégo, veux-tu me répondre?

La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention était

captivée par un énorme paquet de breloques qui, suivant la mode du

temps, pendait au bout de la chaîne de montre de l'ami de Pinard.

--Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en

désignant toujours la corde et en haussant les épaules avec mépris.

--Voyons! continua Diégo, écoute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal,

je ne veux pas te battre, moi!

--Bien vrai? fit Yvonne en relevant la tête.

--Non, je veux avoir soin de toi, au contraire.

Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se

reportèrent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa

pensée. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement;

puis s'enhardissant peu à peu, elle les prit dans sa main, et se baissa

pour les contempler de plus près, les examinant attentivement une à une.

Diégo sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira

sa montre de son gousset, et la donna à la jeune fille. Celle-ci poussa

alors une exclamation joyeuse.

--Tu vas la gâter! s'écria Pinard avec emportement. Il faudra que je

recommence à la battre pour la ramener dans la bonne voie.

Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son

plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contractèrent, son

visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa échapper la

montre, qui tomba et se brisa sur le plancher.

--Imbécile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'écria

Diégo en s'adressant à son ami.

Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre

enfant, en proie à une terreur folle, se recula vivement, les dents

serrées et les mains frémissantes.

Tout à coup son oeil hagard lança un éclair d'intelligence, son bras se

dressa comme s'il eût voulu repousser une apparition effrayante, elle

arracha sa main qu'avait saisie Diégo, poussa un cri aigu qui sembla lui

déchirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourprèrent, et elle

roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa tête heurta en

tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec

abondance; puis la jeune fille demeura étendue sans mouvement.

--Elle m'a reconnu! s'écria Diégo avec stupeur.

--Eh non! répondit tranquillement Pinard en débouchant la seconde

bouteille.

--Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard était lucide lorsqu'elle le

fixait sur moi.

--Tu te trompes, mon cher.

--Mais cependant....

--Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que

le mien; ça lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement.

--Tu crois?

--Parbleu! j'en suis sûr. Elle s'est fait déjà une demi-douzaine de

trous à la tête en se pâmant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et

lui adressait la parole pour se distraire.

Diégo s'était rapproché de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il

se disposa à la relever pour la prendre dans ses bras.

--Où faut-il la transporter? demanda-t-il.

--Qu'est-ce que tu dis? répondit Pinard avec un sourire ironique.

--Je te demande où est son lit, pour l'y porter.

--Il est là. Et le sans-culotte désigna du geste de la paille à moitié

pourrie étendue dans un coin de la seconde pièce, et que la porte restée

ouverte permettait d'apercevoir.

--Ce tas de fumier? fit Diégo en reculant.

--Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en

occupe pas davantage. Laisse-la là; elle est bien revenue toute seule

les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle

en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence à

m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai à l'entrepôt.

--Je te défends de le faire! s'écria l'Italien.

--Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre à la hauteur de

l'oeil par ce mouvement familier à tous les buveurs.

--Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Diégo.

Pinard se mit à rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il

rejeta en arrière pour être à même de mieux contempler son

interlocuteur.

--Tu oublies nos conventions, dit-il en dégustant à petites gorgées le

verre qu'il venait de porter à ses lèvres. Tu oublies ce qui s'est passé

entre nous à la baie des Trépassés, le soir où, poursuivi toi-même par

Keinec et Jahoua, tu as quitté la route de Brest pour venir me demander

asile.

--Et sans mon arrivée, tu mourais comme un chien dans ton trou,

interrompit Diégo.

--Possible.

--C'est moi qui t'ai sauvé.

--Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher

ami, qu'Yvonne était devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti à

prendre que de la noyer en la jetant à la mer, ou de la laisser errer à

l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait

infailliblement donné des renseignements précieux et précis sur ton

aimable individualité, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne

pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder près de moi. Tu

acceptas.

--Oui.

--A condition que j'en ferais ce que je voudrais.

--Mais tu ne devais jamais la tuer.

--J'ai changé d'avis aujourd'hui.

--Pourquoi?

--Parce que, je te le répète, cela commence à me fatiguer de la trouver

toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent

plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?

--Je l'emmènerai, et je la placerai chez quelqu'un.

--C'est cela, pour qu'on la soigne.

--Eh bien?

--Imbécile! fit Pinard en haussant les épaules; et si en la soignant on

la guérissait? N'oublie pas que sa folie a été provoquée par une fièvre

cérébrale, et que, par conséquent, elle peut revenir à la raison: j'ai

pris des renseignements là-dessus.

--Alors je la garderai près de moi.

--Pour en faire ta maîtresse, comme tu en as toujours eu l'intention.

--Quand cela serait?

--Impossible.

--Non!

--Ne suis-je pas libre?

--Non.

--Corpo di Bacco! tu m'échauffes les oreilles, à la fin.

--Laisse-les refroidir! Réfléchis que tu n'es pas libre de nous

compromettre tous deux.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 6 / 22 段