époque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers
en dépit de l'un de ses évêques, Antoine de Créquy, qui voulait
massacrer les protestants. A la Saint-Barthélemy, elle refusa
énergiquement et héroïquement de prendre part aux horreurs commises. On
lit encore aujourd'hui dans le livre de ses délibérations: «Rassemblés
dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les
échevins et suppôts de la ville, les juges consuls, firent le serment de
maintenir celui précédemment fait de ne point contrevenir à l'édit de
pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent défense aux
habitants de se porter à aucun excès contre eux.»
Peut-être fut-ce cette déclaration, plus encore que sa révolte ouverte
en faveur du duc de Mercoeur, qui amena dans ses murs le Béarnais
triomphant pour y rendre ce fameux édit par lequel la tolérance
religieuse aurait dû devenir une loi de l'État, et qui, commenté,
interprété, violé et rétabli tour à tour, fut la source de tant de maux
et de tant de crimes.
Louis XIII vint trois fois à Nantes; la dernière, en 1626: Richelieu
l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux château du Bouffay, la
tête illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se détacha
complètement du corps qu'au trente-cinquième coup de hache!
Ce château du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le
cardinal de Retz, Fouquet, du Couédic, de Pontcallec, de Talhouët, de
Montlouis, y furent incarcérés, les quatre derniers pour n'en sortir
que le 18 juin 1720, jour de leur exécution, à l'endroit même où Chalais
était tombé.
Pendant le cours du XVIIIe siècle, Nantes atteignit l'apogée de sa
splendeur. Calme et heureuse après la conspiration Cellamare, elle
étendit son commerce avec une prodigieuse activité. Ses nombreux
vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une
ville coquette, élégante, spacieuse et admirablement construite.
Mais cette fois encore, comme les fois précédentes, Nantes, arrivée au
sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si péniblement,
devait être subitement précipitée de l'autre côté dans un effrayant
abîme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et
sa puissance. Cette maladie, ce fléau, s'appela Jean-Baptiste Carrier.
La Révolution éclata; la guerre de Vendée survint. Nantes, qui avait
donné tête baissée dans les idées nouvelles, tenait pour la République.
Les Vendéens résolurent de s'en emparer. Onze mille hommes défendirent
la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.
--Périr et assurer le triomphe de la liberté plutôt que de se rendre!
disait le maire Baco, soutenu par le vaillant général Canclaux. Soyons
tous sous les armes, et décrétons la peine de mort contre quiconque
parlera de capituler!
L'héroïque magistrat municipal fut blessé, mais Cathelineau fut tué, et
Nantes fut sauvée. Pour la récompenser de cette belle défense, de ce
sublime exemple donné aux autres villes républicaines, la Convention ne
trouva rien de mieux à faire que de lui envoyer Carrier.
Le jour même où Marcof confiait à Boishardy les secrets du marquis de
Loc-Ronan, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale était à
Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe
de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs décharnés et amaigris par la
souffrance. Le siége qu'elle avait soutenu l'avait déjà cruellement
éprouvée. Ses faubourgs, incendiés et détruits, n'offraient plus que
l'aspect désolé de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage,
manquaient également pour les relever. Les quelques maisons qui y
restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevassés par les
boulets et lézardés par les balles et la mitraille. Les habitants,
épouvantés, s'étaient réfugiés dans l'intérieur de la ville. La solitude
rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la
dévastation.
La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers
entre autres étaient demeurés à l'abri des boulets: celui de l'île
Feydeau d'abord, puis celui fondé en 1785 par le capitaliste Graslin,
qui lui avait donné son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient
pas eu non plus beaucoup à souffrir; et cependant l'aspect de la ville
était plus sombre encore et plus désolé que celui des faubourgs. Nulle
part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activité, qui
décèlent la cité commerçante. Les rues étaient désertes, les quais
mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est
que sur la grande place des exécutions se dressait l'échafaud surmontant
une cuve couverte d'un prélat rougeâtre.
Le prélat est un grand carré de toile goudronnée. C'était un
perfectionnement dû aux nombreuses réclamations des boutiquiers voisins,
dont les magasins étaient inondés de sang par suite des exécutions
journalières. Autour de la guillotine, on voyait des quantités de bancs,
de tabourets et de chaises. D'intelligents spéculateurs les louaient aux
chauds patriotes pour les mettre à même de mieux contempler l'horrible
spectacle.
Partout la stupeur et l'épouvante régnaient en maîtresses absolues. En
pénétrant dans cette pauvre ville, ensanglantée jour et nuit par des
crimes auxquels l'imagination se refuse à croire, on eût dit contempler
l'une de ces cités du moyen âge, agonisant sous la peste, et torturée
par les mains de fer de quelque bandit qui l'étreignait. Les plus lâches
tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus
braves se sentaient engourdis et énervés. On ne savait plus résister à
la mort; elle venait, on ne la fuyait même pas. C'est que, hélas! sur
cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces
monstres que la nature se plaît parfois à produire pour prouver que rien
ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la création par
son génie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus
abject par ses vices.
Jean-Baptiste Carrier était né à Yolai, près d'Auriac, en 1756. Obscur
procureur lorsque la Révolution éclata, il s'acharna immédiatement à la
poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat à la
Convention, à laquelle il fut effectivement envoyé en 1792.
Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il
contribua ensuite à la formation du tribunal révolutionnaire, et prit
une part active à la journée du 31 mai, qui amena la proscription de la
Gironde. A cette époque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux
départements une impulsion conforme à ses vues, songea à revêtir
quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Chargé d'une
mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier déploya une
exaltation frénétique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis
Nantes, laissant apparaître depuis le 31 mai des tendances fédéralistes,
on y envoya Carrier. Ses prédécesseurs, Foucher et Villers, Merlin et
Gillet, lui avaient préparé les voies.
Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du
département de la Loire-Inférieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des
instructions et des pouvoirs discrétionnaires qui l'autorisaient à
employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'était
simplement envoyer tout entière la ville de Nantes au bourreau, et
c'était dignement la récompenser de sa belle défense patriotique. Au
reste, Canclaux avait été rappelé, et Baco, le maire Baco, qui avait
prodigué son sang pour la cause de la liberté, avait été jeté dans les
prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait à Paris. Avec le
proconsul, la terreur était venue s'abattre sur la pauvre cité jadis
florissante, maintenant morne et dévastée.
VII
LA COMPAGNIE MARAT
La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux
lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel était située
dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'était une
habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir à la fois d'une
résidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.
Un poste était établi au rez-de-chaussée. Deux sentinelles gardaient
l'entrée de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas déshonorer ce
nom que de le donner à de pareils êtres, fumaient, buvaient ou
chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchés sur les lits
de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat,
dont le chef était Carrier, et le lieutenant, Pinard.
Fondée par Carrier et organisée par Pinard, Grandmaison, Goullin,
Bachelier et Chaux, cette compagnie était digne de son chef suprême et
de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien négociant, connu par
cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcérer tous ses créanciers sous
prétexte de royalisme et de modérantisme; Bachelier, notaire infidèle
que la Révolution avait seule sauvé des galères; Goullin, dont le
moindre des crimes avait été de faire mourir en prison le bienfaiteur
qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de père;
Grandmaison, accusé jadis de deux assassinats, et qui n'avait dû la vie
qu'à des lettres de grâce sollicitées près du roi par quelques nobles
qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.
La mission de la compagnie Marat était, suivant l'expression consacrée
par ses membres, de _fouiller_ les gros négociants. Le jour où Carrier
l'avait organisée, il avait adressé l'allocution suivante à la réunion
Vincent la Montagne:
«Vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, tandis que
d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possèdent
les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à
votre tour. Faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons
sans-culottes me suffira pour faire rouler les têtes; car la parole d'un
vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!»
Puis, le même jour, le proconsul décrétait «_l'arrestation de tous les
gens riches et de tous les gens d'esprit_». Décret d'une absurdité
telle, qu'aujourd'hui l'on a peine à y ajouter foi, mais qui existe
intact dans les archives de Nantes.
C'était comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingénieux de
rélargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilité grande
pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les
bourgeois sans s'inquiéter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne
s'en firent pas faute. Ils emplissaient à la fois les prisons et leurs
poches, quitte à faire vider les premières par les cabaretiers et les
filles prostituées.
En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier
les bonnes grâces des sans-culottes et de se les rendre dévoués, but
qu'il atteignit promptement.
La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, à
la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses
sentinelles veillaient nuit et jour à ce poste d'honneur. Ces
sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu
élégant de l'époque: le pantalon rayé, blanc et bleu, la carmagnole
brune, la ceinture rouge à laquelle pendait un briquet d'infanterie, et
le bonnet phrygien orné de la cocarde tricolore. A la place de cette
cocarde, quelques-uns portaient, attachées à leur coiffure, des oreilles
de femmes fraîchement détachées, et d'où tombaient encore des
gouttelettes sanglantes.
Au moment où nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie
Marat, un homme, débouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement
vers la maison du proconsul. Le nouveau venu était un personnage de
quarante à quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front
bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lèvres minces et presque
imperceptibles, dénotaient, s'il faut en croire le système de Lavater,
un caractère faux, des instincts rapaces, et une lâcheté méchante;
tandis que ses dents de devant, croisées les unes sur les autres,
étaient, toujours suivant le même système, un indice terrible et
effrayant de férocité. Il portait à peu près le même costume que les
satellites de la compagnie Marat. Ses mains étaient étrangement
mutilées. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces étaient
rongés, et la peau de la partie intérieure s'appuyait sur l'os dénudé et
dénué de la moindre épaisseur de chair. Cet homme était le fameux
Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.
--Salut et fraternité, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule à face
patibulaire en lui tendant cordialement la main.
--Bonjour, Brutus! répondit Pinard.
--D'où viens-tu?
--De l'entrepôt.
--Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?
--Dame! on manque de temps pour les expédier, et cet aristocrate de
Gonchon, le président de la commission militaire, veut se donner des
airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces
brigands-là n'étaient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir
qu'il y passerait bientôt lui-même, s'il ne se dépêchait un peu plus.
--Ça ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotiné que
vingt-trois ce matin.
--Aussi j'ai une idée, mes Romains, répondit Pinard; une idée toute
neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.
--Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.
--Je vais vous conter cela.
Pinard se recueillit quelques instants.
--Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant à l'un de ses
auditeurs, que l'on n'avait guillotiné que vingt-trois aristocrates ce
matin?...
--Oui, répondit le sans-culotte.
--Eh bien! Gonchon prétend qu'en se dépêchant il ne peut en juger que
trente-cinq par jour.
--Gonchon est un modéré! s'écria une voix.
--Un suspect! dit un autre.
--C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent
pour condamner. Or, à cinq minutes par aristocrate, ça en ferait douze
par heure, et à juger seulement cinq heures par jour, ça en ferait déjà
soixante.
--C'est évident! dit Brutus.
--Soixante par jour, ça n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois,
fit observer Cincinnatus.
--Et nous en avons déjà trois mille dans les prisons, sans compter ceux
que l'on amène tous les jours, répondit Pinard.
--Alors, faut trouver un moyen.
--Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.
--Faut les brûler en masse!
--Faites sauter les prisons avec eux!
--Faites marcher le rasoir national jour et nuit!
--Très bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez
bonnes idées, mais je crois en avoir trouvé une meilleure.
--Qu'est-ce que c'est?
--Parle vite!
--Raconte-nous cela!
--La parole est à Pinard.
Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le
lieutenant de Carrier à monter sur un banc pour être à même d'être mieux
entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et
commença:
--Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous
connaissez tous la place du département, qui est située à l'autre
extrémité de la ville?
--Oui! cria-t-on de toutes parts.
--Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques
centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on établisse
une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la
main, les vrais patriotes tirent dessus à mitraille. Ça vous va-t-il?
--Bravo! s'écrièrent les sans-culottes.
--A-t-il des idées, ce Pinard! disait l'un.
--En voilà un vrai républicain! ajoutait un autre.
--Un pur patriote!
--Dame! il était à Paris en septembre.
--Vive Pinard! hurla la bande.
--Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!
--On ne jugera pas! répondit Pinard.
--C'est vrai, ajouta Brutus; ça nous épargnera du temps.
--Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.
--Oui! oui! oui!
--Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au
citoyen Carrier?
--Moi! moi! moi! crièrent vingt bouches différentes.
--Vous êtes trop pressés, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je
désigne Brutus et Chaux.
Les deux sans-culottes désignés étaient ceux qui portaient à leurs
bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta à bas de son banc, et, au
milieu d'un concert louangeux d'énergiques félicitations, il se dirigea
vers la porte donnant accès dans l'intérieur de la maison. Chaux et
Brutus le suivirent.
La demeure de Carrier était gardée soigneusement de toutes parts. On n'y
pénétrait jamais, même les familiers les plus connus, sans un mot de
passe, changé chaque jour. L'exemple de Marat, assassiné le 14 juillet
précédent, était toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les
vengeances particulières qu'auraient pu exercer sur lui les parents de
ses victimes. Aussi se faisait-il garder à vue. Néanmoins, Pinard et ses
deux amis pénétrèrent facilement dans la maison, car tous trois avaient
le mot d'ordre. Arrivés au premier étage, un factionnaire les empêcha de
passer.
--Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.
--Si fait.
--Alors je vais lui parler.
--Pas maintenant. Il est en conférence, et il m'a donné l'ordre
d'empêcher d'entrer.
--Alors nous allons attendre dans le salon.
--Tu en as le droit, d'autant que ça ne sera pas long.
Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et
entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges
en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes
au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un
moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps
de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux,
tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque
chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers
l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au
salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.
--Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme
bouffée de fumée.
--Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard.
--Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en
riant.
--Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda
Pinard.
--Laquelle?
--Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les
jours.
--Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend
ce qui lui plaît.
--Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!
--Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites
pour nous amuser?
--Et sont-elles assez bêtes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur
promet la liberté, ou celle de leur frère, de leur père; elles croient
cela, et elles sont douces comme des agneaux!
--Et les religieuses de la Miséricorde qu'on nous a amenées
dernièrement! Il y en avait deux qui étaient jolies comme des amours.
--Oui; elles plaisaient assez à Grandmaison.
--C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux
jours?
--Tiens! il a eu un peu raison.
--Ça devait être ennuyeux! elles étaient devenues folles toutes les
deux[3]!
[Note 3: Historique.]
--Imbécile! qu'est-ce que cela fait?
--A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai
visité les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique
d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcéré depuis plus
de deux mois.
--Eh bien?
--On lui fait donc des passe-droit à ce gaillard-là? Il devrait être
expédié depuis longtemps.
--Comment le nommes-tu?
--Jocelyn.
--Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.
--Tu le connais aussi?
--Je l'ai vu en Bretagne autrefois.
--C'est un aristocrate comme son ci-devant maître.
--Je le sais bien. Mais Carrier m'a donné l'ordre positif de ne pas le
faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre
aristocrate aussi!
--Tu les a vus?
--Non! je sais qu'ils sont incarcérés, voilà tout.
--J'ai été visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis
trouvé avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce
compagnon du valet est un ancien maître, un ci-devant, un chien
d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.
--Tu crois?
--J'en réponds.
--J'irai voir cela, répondit Pinard.
--Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-là?
--Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voilà tout: mais
j'éclaircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et
nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.
--Ça me va un peu! s'écria Chaux en se frottant les mains, tous mes
aristocrates de créanciers y passeront.
--Et tu seras libéré?...
--Sans que ça me coûte rien, au contraire!
VIII
LE SULTAN TERRORISTE
Le cabinet de travail de Carrier était une pièce de moyenne grandeur
éclairée sur un beau jardin. Par surcroît de précautions, le sanguinaire
agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des
chambres dont les fenêtres donnaient sur la rue.
Cette pièce était tapissée richement, et ornée d'une profusion de glaces
et de dorures du plus mauvais goût. Des rideaux de soie rouge
garnissaient les fenêtres et les portes. Un lustre était suspendu au
plafond. Une magnifique pendule, flanquée de deux candélabres mesquins,
écrasait une cheminée dans l'âtre de laquelle brillait un feu plus que
suffisamment motivé par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un
moelleux tapis.
Les murailles étaient recouvertes d'arrêtés, de décrets, de lois votées
par la Convention ou rendues par Carrier lui-même en vertu de ses
pouvoirs discrétionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entête si
connus: _Liberté, égalité ou la mort!_ Une gravure, représentant une
petite guillotine surmontée d'un bonnet phrygien, occupait la place
d'honneur. Au bas de cette intéressante gravure enfermée dans un cadre
doré, on lisait ce quatrain tracé à la main.
Français, le bonheur idéal
Ne pourra régner parmi nous,
Que quand les rois périront tous
Sous le rasoir national...
Puis, en énormes lettres, était écrit au-dessous:
_Vive la République! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux
modérés!_
En regard de cette gravure, on voyait une énorme carte des environs de
Nantes appendue à la muraille. Sur cette carte, une grande quantité de
noms de communes et de villages étaient barrés par une raie rouge. Ces
raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient être
brûlés, et dont les habitants seraient massacrés sans pitié. Carrier
avait apporté tout préparé de Paris cet intéressant échantillon de
géographie patriotique, et il se vantait d'avoir tracé ces barres à
l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de
septembre.
Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large
divan de près de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils.
Sur l'un de ces fauteuils, placé près de la fenêtre, était assise ou
plutôt accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme
avait une physionomie repoussante. Elle pouvait également avoir trente
ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et écaillés, aux paupières
dénuées de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par
un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez.
Son teint était livide, ses pommettes saillantes et son front déprimé.
Assise, elle paraissait petite; debout, elle était fort grande.
Cette différence provenait de la petitesse du buste et de la longueur
démesurée des jambes. Ses mains sèches, ses doigts crochus, sa poitrine
étroite, dénotaient une extrême maigreur qu'il était difficile de
constater sous l'épaisse carmagnole qui enveloppait les épaules et la
taille. Une jupe de laine rayée rouge et gris complétait ce costume avec
un énorme bonnet empesé, surmonté d'une cocarde tricolore.