--Philippe, vous le savez, commença Marcof, séjourna quelque temps en

Angleterre, et de là passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois

enfermé dans un petit village sur les bords de la Moselle, à trois

lieues de Coblentz, espérant toujours que la cause du roi étoufferait la

Révolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les

nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres

qui désolaient la Vendée et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint

jeter la consternation parmi les véritables amis du trône. Dès lors,

Philippe ne fut plus en proie qu'à une idée fixe: c'était qu'en

demeurant inactif il manquait à ses devoirs de gentilhomme, à la foi

jurée, au sang de ses ancêtres. Ses amis se battaient ici, et lui était

en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne

pensait plus qu'à nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom

supposé. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si

cruellement assailli naguère, il renonçait à son titre même, espérant

être ainsi à l'abri des poursuites des deux misérables qui s'étaient

attachés sans pitié à lui. Il attribuait la tranquillité morale dont il

était enfin parvenu à jouir au pseudonyme qu'il s'était donné en

quittant la France. Philippe alors était, ou du moins aurait pu être

heureux. Vivant entre mademoiselle de Château-Giron, la femme que son

coeur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami véritable, il voyait ses

jours s'écouler dans une douce quiétude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour

de ses devoirs, la conscience de son inactivité, le danger que couraient

ses amis, tout l'appelait en France, au sein même de la guerre. En dépit

des prières de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de

lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement était près d'eux. Ils

avaient résolu d'aborder sur les côtes de la Cornouaille; une bourrasque

les contraignit à atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de

cela. A peine débarqués, ils tombèrent dans un parti de soldats bleus

qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrêtés et interrogés,

ils furent dirigés sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur

escorte, qui servait à plusieurs centaines d'autres malheureux

prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaquée par les nôtres.

--Commandés par qui? demanda Boishardy.

--Par moi.

--Par vous?

--Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit là.

--Mais comment y étiez-vous? Je vous croyais arrivé depuis quinze jours

seulement sur nos côtes.

--Vous vous êtes trompé; mon lougre a jeté l'ancre dans le chenal

d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en

décembre.

--Comment ne l'ai-je pas su alors?

--Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre,

j'appris par les paysans que l'armée royaliste avait échoué devant

Nantes et que Cathelineau était mort. On me dit que beaucoup de gens

s'étaient débandés et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque

jour entre les mains des bleus. Je résolus de rallier ces hommes, et de

les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais être en votre

puissance. En conséquence, j'envoyai mon lougre à La Roche-Bernard, et

prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis à battre le

pays de Beauvoir à Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'étais, vous

le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avançais pas moins.

--Cela ne m'étonne pas, dit Boishardy en souriant.

--En peu de jours, je réunis deux cents hommes autour de moi; en une

semaine, ce nombre était doublé. Alors je songeai à suivre les côtes, et

à me rendre à Paimboeuf où, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau

tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes républicains,

traversant les genêts, enfonçant dans les marais, nous gagnâmes la

ville. Elle était au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement.

Mes hommes firent bonne contenance, et tantôt attaquant, tantôt

repoussant l'ennemi, nous atteignîmes Corsept au milieu de la nuit, et

nous traversâmes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer à la hâte

avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce

point de la rive. Nous nous dirigeâmes alors vers Savenay que

j'atteignis sans coup férir. Là, j'appris qu'un convoi de prisonniers

royalistes était dirigé de Saint-Nazaire sur Nantes. Je résolus de

l'attaquer. Effectivement, nous nous embusquâmes dans les genêts et nous

attendîmes. C'était entre Bouée et Lavau. On ne m'avait pas trompé. Les

bleus arrivèrent, ils étaient deux mille environ, escortant une énorme

bande de pauvres victimes, qu'ils traînaient au milieu d'eux. L'affaire

s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe était divisée en

deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivière; moi,

je devais couper la retraite avec l'autre. Des genêts protégeaient notre

attaque. Néanmoins les bleus se défendirent vaillamment; ils avaient

l'avantage du nombre. Mes gars attaquèrent avec une frénésie qui tenait

de l'invraisemblable. Chacun d'eux espérait retrouver parmi les

prisonniers un père, un frère, une femme, un enfant, un ami, un parent.

--Après? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arrêter pour

reprendre haleine.

Le marin continua:

--J'avais déjà entamé la queue de la colonne, j'avais arraché près de la

moitié des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-Étienne, d'où

l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commença à faiblir,

il était écrasé et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilité de tenir

contre les républicains, je donnai l'ordre de _s'égailler_ dans les

genêts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugèrent pas

prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous

côtés et leurs balles arrivaient à coup sûr. Je commandais

l'arrière-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et

nous avions remporté une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers

avaient été repris par nous. C'étaient les femmes et les enfants que la

fatigue avait fait laisser en arrière et que les bleus avaient

abandonnés comme de moindre importance. Dès que nous fûmes en sûreté,

je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver

leurs femmes, leurs filles ou leurs mères. Les autres apprenaient

d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la

Miséricorde étaient parmi les prisonniers. Les pauvres filles,

terrifiées par leur arrestation, ne pouvaient croire à leur délivrance.

Elles demandèrent comme grâce de les envoyer à un de nos placis pour y

soigner les blessés. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre

compte de l'exécution de différents ordres que je lui avais donnés,

prononça mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des

religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains

comme pour m'adresser une prière.

«--Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.

«--Oui, répondis-je assez étonné de cette demande.

«--Vous êtes marin?

«--Oui, ma soeur.

«--Comment se nomme le bâtiment que vous montiez?

«--Le _Jean-Louis_.»

Elle ne me répondit pas; mais, se laissant tomber à genoux, elle me

sembla murmurer de vives actions de grâces.

«--Qu'avez-donc, ma soeur? lui demandai-je de plus en plus surpris.

«--Il faut que je vous parle! me dit-elle.

«--Quand cela?

«--Sur l'heure; sans perdre un instant.»

Je la suivis à l'écart. Elle me prit les mains et examina attentivement

mes traits avec une curiosité qu'elle ne cherchait point à dissimuler.

J'attendais qu'il lui plût de m'adresser la parole. Enfin elle se

décida.

«--Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai

souvent entendu parler de vous.

«--Par qui donc?

«--Par ceux qu'il vous faut sauver.

«--Leurs noms? demandai-je vivement en obéissant à un pressentiment qui

me serrait le coeur.

«--Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn.

«--Philippe, m'écriai-je. Mais qui donc êtes-vous?

«--Je suis mademoiselle de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.»

Je poussai un cri de joie qui se changea bientôt en une expression

douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'était passé, et ce que je

vous ai dit précédemment. Elle ajouta qu'à peine débarqués, ils avaient

été pris par les républicains et jetés en prison: puis, comme ni

Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir à

leur faire rendre la liberté, ils devaient être jugés à Nantes par le

tribunal révolutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne

que je venais d'attaquer, et à la quelle je n'avais pu arracher que les

femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal révolutionnaire

équivaut à une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn

étaient demeurés parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu délivrer,

je me sentis devenir la proie d'un désespoir jusqu'alors inconnu à mon

âme. Cependant mon énergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic

prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner

Savenay, où Stofflet devait arriver deux jours après. Avec mademoiselle

de Château-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une

résolution. J'installai la pauvre femme à bord du _Jean-Louis_, et je la

laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes,

résolu à tout tenter. J'y entrai le jour même où Carrier était reçu par

les autorités de la ville. Tout ce que je pus obtenir, après un séjour

de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient été

enfermés au château d'Aux. J'espérais pouvoir parvenir jusqu'à eux; mais

il me fallait pour réussir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je

vins vous trouver.

--Il y a quinze jours, interrompit Boishardy.

--Oui.

--Vous ne m'avez cependant parlé de rien.

--Parce qu'en arrivant je reçus la nouvelle que le château d'Aux avait

été évacué, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient été

incarcérés dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner à

Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne

rapportai aucun renseignement positif.

--Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors?

--Je sais qu'il existe encore, voilà tout.

--En êtes-vous certain?

--Oui. J'ai pu voir les listes des accusés et la date de leurs

jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 décembre. Or, vous

savez que l'exécution suit de près la condamnation.

--Donc, il faut le sauver avant cette époque, interrompit Boishardy. Eh

bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent

faire, et si Dieu est pour nous, nous réussirons.

A trois heures du matin, au moment où l'on venait de relever les

sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy.

D'eux d'entre eux étaient enveloppés dans de vastes manteaux, précaution

que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la

saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la

nuit, était Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient.

Pour que leur absence fût complètement ignorée des paysans du placis, le

chef royaliste avait donné le mot de passe à Keinec, qui éclairait la

route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du

campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de

se faire reconnaître.

Après avoir franchi la dernière ligne, les trois hommes atteignirent un

carrefour au milieu duquel Fleur-de-Chêne avait conduit trois chevaux

sellés et bridés. Les trois royalistes s'élancèrent d'un même

mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Chêne, lui donna ses

dernières instructions et piqua sa monture.

--En avant! murmura Marcof.

Presque aussitôt les cavaliers disparurent dans les ténèbres de la nuit,

que les branches noueuses des chênes, entrelacées au-dessus de leurs

têtes, faisaient plus épaisses encore.

VI

NANTES

Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci

comme pour ceux-là le destin se montre clément ou cruel; envers les unes

comme envers les autres, il est favorable ou néfaste, les conduisant de

la naissance à la mort, de l'érection à la ruine, soit par une route

dorée, toute parsemée de joies et de bonheur, soit par un chemin escarpé

et difficile, constamment bordé de ronces et de précipices.

De même que certains hommes, nés sous une heureuse étoile, voient les

obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent à la prospérité suprême

en compagnie de la santé, de la beauté et de la richesse, de même

certaines cités, toujours florissantes, profitent des événements

heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situées

pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom

illustre qui fait accourir dans leur sein les populations étrangères.

Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres,

rachitiques, deshéritées de la nature et du hasard! Combien d'autres

voient leur avenir constamment assombri, leur prospérité d'un jour

devenir misère, les calamités sans nombre s'abattre sur elles!

Parmi ces dernières, ces villes martyres, il en est peu en France qui

aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de

la Bretagne.

Nantes était née non seulement viable, mais encore vigoureusement

constituée. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous

les auspices les plus brillants. Puis tout à coup l'enfant bien portant

devint débile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies

des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'âge mûr la vit

puissante, vivace, supportant résolument les terribles secousses des

fléaux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le

lendemain, en pleine santé la semaine suivante, il fallut l'épidémie

révolutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever.

Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonnée

pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui

savent encore attirer près d'elles un cercle d'amis fidèles et de jeunes

gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est

que la triste solitude.

L'époque de la fondation de Nantes est à peu près inconnue. Entrepôt des

métaux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination

romaine, elle acquit rapidement une importance véritable. Longtemps

subsista près de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette

prospérité: c'était une salle voûtée, longue de cinquante pieds, large

de vingt-cinq, qui pouvait avoir été une bourse ou un tribunal de

commerce.

Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint sécher dans sa

source cette prospérité radieuse. Rattachée à la Bretagne sous Clovis,

ramenée sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir

le gouvernement d'un évêque, Félix, que Grégoire de Tours a chargé

d'anathèmes, et que les Nantais révèrent encore. Félix commença cette

série d'évêques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la

souveraineté temporelle. Homme intelligent et instruit, Félix fut le

bienfaiteur du pays. L'Erdre se répandait en marais, il l'endigua.

Nantes était à quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et

du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville

même, de sorte que Nantes se trouva baignée désormais par trois cours

d'eau, dont un grand fleuve.

«C'est votre génie, Félix, écrivait à l'évêque le poète Fortunat, lors

du deuxième concile de Tours, c'est votre génie qui, leur donnant un

meilleur cours, force les fleuves à couler dans un nouveau lit. O Félix!

que vous devez être habile à diriger la mobilité des hommes, vous qui

avez su soumettre à vos lois des torrents rapides!...»

En 568, Félix fit à Nantes la dédicace d'une cathédrale commencée par

son prédécesseur Evhémère, à la place même où s'élève la cathédrale

actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle

maison de Dieu, «dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit

le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit

pas de pareil en France.»

Comme on le voit, le clergé nantais était riche. Nantes reprenait toute

sa prospérité première, et un miracle accompli à ses portes l'avait

consacrée en lui donnant un rang distingué parmi les villes chrétiennes.

Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces

hommes étaient accompagnés d'un âne portant leurs bagages. L'un d'eux,

nommé Martin, s'éloigna, recommandant à l'autre la garde de l'animal.

Or, le compagnon, accablé de fatigue, s'endormit si bel et si bien,

qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir

faire son déjeuner du pauvre âne, lequel dut cependant ne pas se laisser

avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le

dormeur eût l'oreille dure, soit qu'il eût un sommeil semblable à celui

de ce prince allemand qui ne se réveillait qu'au bruit d'une batterie

d'artillerie tonnant à la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il

n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement

faire sa digestion du côté du fleuve. Le malheureux, désespéré, ne

savait que dire à son compagnon, lorsque Martin fut de retour.

Heureusement l'ours avait respecté les bagages. Martin, sans plus

s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter

les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se

prêta de si bonne grâce à la circonstance, qu'il accompagna les deux

amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu'à la porte du

couvent. Grandes furent la stupéfaction et l'admiration des moines qui,

en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconnaître pour

un saint l'homme qui possédait une telle puissance sur les bêtes

féroces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit fêté et vénéré dans la

contrée, et transforma le couvent en abbaye.

Grâce à ses évêques, qui la gouvernaient sagement, à sa situation

éminemment favorable qui faisait d'elle un des marchés où les Francs

rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accroître de jour en jour

sa richesse, son commerce et sa population. Mais on eût dit qu'il était

écrit au livre du Destin que la prospérité de la ville, ayant acquis une

certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine

l'atteindrait de période en période.

En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa

jeunesse avait été maladive. Le première épidémie qui fondit sur elle et

faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit

encore à deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un prétendant

au comté de Nantes, nommé Lambert, évincé par Charles le Chauve, appela

ses pirates, qui marquent une époque de deuil dans l'histoire de presque

toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans

ravagèrent et saccagèrent la ville au temps de Nomenoë et d'Erispoë,

rois de Bretagne, qui essayèrent en vain de les combattre. Salomon fit

la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages,

après avoir égorgé l'évêque Gohard et son clergé au pied des autels,

chassèrent les habitants qui s'enfuirent.

Pendant l'espace de trente années consécutives, la ville ne fut plus

qu'un vaste et triste désert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte résolut

de mettre un terme à ces cruelles invasions. Rassemblant une armée

imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la «prée

d'Aniane» (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine).

Avant la bataille, les soldats du comte, privés d'eau depuis plusieurs

heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine

jaillit, qui fut nommée la _fontaine de Notre-Dame_.

Ce miracle, en portant l'épouvante dans le coeur des Northmans, augmenta

l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacrèrent impitoyablement. Alain

voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait été la calamité qui

avait causé l'abandon de la ville, et telles en étaient les funestes

conséquences que, pour aller rendre grâces à Dieu dans la superbe

basilique érigée par Félix, il lui fallut de son sabre se frayer un

passage à travers les ronces et les broussailles qui avaient poussé sur

les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le

coeur de la cité palpita, ses principales artères reprirent quelque

animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et,

grâce au comte médecin, la santé reprit rapidement force et vigueur,

bien que durant le Xe, le XIe siècle et une partie du XIIe, des

indispositions fréquentes entravassent la marche du rétablissement

complet.

Ces indispositions nombreuses furent causées d'abord par Conan le Tors,

duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou

la délivra et battit le duc à Conquereul en 992. Puis, annexée au trône

ducal en 1084, ce fut la révolte contre ses ducs qui vint encore la

désoler par de continuelles dissensions intestines.

En dépit de ces guerres incessantes, de ces perpétuels déchirements, la

ville, grâce à sa forte constitution, continuait sa marche ascendante

vers le bien-être lorsqu'une rechute épouvantable vint la terrasser en

1118. A cette époque un incendie terrible la consuma, à ce point qu'il

ne resta debout qu'un ou deux édifices. Pour la seconde fois, il fallut

la rebâtir en entier. De là vient qu'aujourd'hui, à dix pieds au-dessous

du pavé de la nouvelle ville, on retrouve la chaussée de l'ancienne.

On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cité.

Enfin, après l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le

protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annexée au

duché de Bretagne, et vit recommencer une troisième ère de prospérité.

Alain Barbe-Torte avait jadis divisé la ville en trois parts: il en prit

une, il avait donné la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la

troisième à l'évêque. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps

après la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes.

L'évêque, en souvenir de ses prédécesseurs qui avaient été maîtres

absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne

prêtaient serment au duc que sous cette réserve: «Sauf la fidélité que

nous devons à l'évêque.» Le tiers des revenus bruts de la ville revenait

au prélat, qui percevait rigoureusement et régulièrement ses droits de

«tierçage» et de «pasts nuptial». En temps de guerre, son armée, sous la

bannière épiscopale, marchait distincte de l'armée ducale. De plus

l'évêque prétendait à une juridiction tout à fait indépendante de celle

du duc, et on le voit même, dans un acte du XIIIe siècle, affirmer

que son église est un fief plus noble que comté ou baronnie, et ne

relève ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il

entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du

comté, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de

Pontchâteau, étaient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur

leurs épaules depuis le parvis de la cathédrale jusqu'au maître-autel.

On vit un duc de Bretagne lui-même, Jean IV, comme baron de Retz et de

Chateaubriand, placer sa noble épaule sous la chaise épiscopale.

Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soudèrent

de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas

d'une manière prononcée dans les guerres de parti dont la Bretagne fut

le théâtre au XIVe siècle, elle se déclara pourtant avec énergie

contre le roi Charles V, et, obligée d'ouvrir ses portes à Duguesclin,

elle saisit la première occasion de revenir au duc.

Jean V, reconnaissant, y établit sa résidence et en fit la capitale du

duché. Profitant de tous les avantages attachés à ce nouveau titre,

Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa

assez tranquillement la longue période qui aboutit à l'abolition du

duché de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII.

Dès lors elle devint française; mais on conçoit l'attachement que les

Bretons conservèrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque

que l'époque d'abolition du duché fut précisément la plus brillante de

la Bretagne indépendante.

François II avait établi une université à Nantes; il avait achevé, en

1480, ce beau château fondé en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus

tard, fit dire à Henri IV: «Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne

n'étaient pas de petits compagnons.»

Des traités de commerce passés avec l'Angleterre, l'Espagne et les

puissances du Nord, assuraient la tranquillité de la marine. Alors aussi

florissait le poète nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers,

et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait élever le tombeau du

dernier duc.

Nantes était si riche, qu'elle avait pu envoyer à Charles VIII deux

navires de mille tonneaux chacun, et néanmoins, devenue française, elle

devait voir encore sa prospérité augmenter.

A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, à des

prodigalités immenses qui dénotaient sa richesse. C'étaient des seize

mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur

l'eau, des processions, des fêtes de toutes sortes organisées rapidement

ou luxueusement, et qui augmentaient sa réputation par toute la France.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 3 / 22 段