M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les

braves coeurs qui s'étaient trouvés en contact avec cette nature si

loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'était épris pour le

marin d'une amitié étroite et vive. L'expansion de Marcof le toucha

profondément. Ces deux hommes, au reste, étaient bien faits pour se

comprendre et s'aimer. D'une bravoure à toute épreuve, d'une hardiesse à

défier toutes les témérités, d'un sens droit, d'un coup d'oeil ferme et

rapide, tous deux étaient créés pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle

a de noble et de périlleux.

M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la

chouannerie qui ont légué le plus de souvenirs vivaces sur la vieille

terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la

cour, il avait vu sa jeunesse s'écouler dans une existence toute

rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le régiment de

royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa démission et rentrait

dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beautés champêtres, il

chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque éclatèrent

les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attaché à son roi, il avait

songé tout d'abord à lever l'étendard de l'insurrection.

Comme tous les hommes dont la destinée est de devenir populaire, il

avait été doué par la nature de vertus réelles; à côté de chacune se

trouvait un défaut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir.

Subissant les lois de ses passions, il faisait bon marché de la vie d'un

homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et

que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre.

Énergique, vigoureux et puissant, il avait à un haut degré la générosité

de la force.

Ses aventures amoureuses l'avaient rendu célèbre dans les paroisses. A

sa vue, les mères tremblaient, les maris pâlissaient, mais les jeunes

filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse

révérence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des

causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie.

Boishardy inspirait deux sentiments opposés aux paysans. Les uns le

redoutaient à cause de sa force et de son audace, les autres

l'admiraient à cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient

pour sa familiarité franche et cordiale, ses élans de rude bonté et sa

gaieté entraînante. A quinze lieues à la ronde chacun en parlait et

chacun voulait le voir.

Cette popularité lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut

soulever le pays. Mêlé d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que

nous l'avons vu, il se lança à corps perdu dans le soulèvement de 1793,

dès que la Vendée eut arboré l'étendard de la contre-révolution, et il

ne tarda pas à devenir l'un des chefs les plus renommés et les plus

redoutés de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec

lui; Jean Chouan l'écoutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein

était son ami. En avril, Boishardy avait débuté par parcourir les fermes

et les communes, en appelant les paysans aux armes.

--C'est à vous de voir, leur disait-il, si vous voulez défendre vos

enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas

mieux obéir à un roi qu'à un ramassis de brigands qui forment la

Convention nationale.

La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'hésitèrent pas à marcher.

Ses premiers et rapides succès contre les bleus entraînèrent les autres,

si bien qu'en quinze jours il se trouva à la tête d'une petite armée, et

bientôt il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom,

son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son

intrépidité, lui valurent promptement un commandement supérieur dans

l'armée vendéenne.

Après la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejetés de

l'autre côté de la Loire, Boishardy fut chargé de la périlleuse mission

de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire à Redon. La

Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-être que sur aucun autre

chef, lui confia ses munitions, ses réserves d'artillerie et ses papiers

les plus importants, puis il lui ordonna de s'établir à Saint-Gildas, au

milieu de la forêt, et de garder ses précieux dépôts jusqu'à ce que la

guerre prît une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant à l'est,

espéraient toujours repasser bientôt en Vendée et reconquérir le

territoire envahi par les bleus. L'espèce de relais formé par Boishardy

leur devenait donc de la plus grande utilité. Aussi, en dépit de son

ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme était-il forcé

depuis quelque temps à demeurer dans une inaction presque complète,

opposée à sa fiévreuse nature. Le projet de Marcof d'aller à Nantes

délivrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il

le mettait à même de payer de sa personne et de se rapprocher des

ennemis de sa cause.

A peine venait-il de prendre cette résolution, que Fleur-de-Chêne entra

dans la pièce. Il attendait respectueusement que son chef l'interrogeât.

Boishardy lui fit signe d'approcher.

--Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un désirait me parler? demanda-t-il.

--Oui, commandant.

--Qui cela?

--Celui de nos gars que vous aviez envoyé en mission il y a près de

quinze jours.

--Il est revenu?

--Il arrive à l'instant.

--Bien!

--Faut-il le faire entrer?

--Oui, répondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons

avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il.

--Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof.

--Oui.

--Qui donc avez-vous envoyé là?

--Un homme sûr.

--Qui se nomme?

--Keinec.

--Tonnerre!... qu'il entre vite!

Fleur-de-Chêne sortit et Keinec pénétra près des deux chefs. En voyant

Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui

tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit

pour les lui baiser, Marcof l'arrêta vivement en le pressant sur sa

poitrine. Boishardy les regardait avec étonnement.

--Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il à Marcof.

--Oui, répondit le marin; son père m'a arraché à la mort et a été tué en

me sauvant; lui-même m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant

auquel j'ai appris à combattre et que je regarde comme mon matelot.

--Tant mieux! car Keinec est un brave coeur et un gars solide. J'ai été,

moi aussi, à même de l'apprécier.

En entendant ce double éloge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy

s'assit, et, s'adressant au jeune homme:

--Tu as accompli ta mission? dit-il.

--Oui, commandant.

--Tu as vu La Bourdonnaie?

--Je l'ai vu.

--Quelles nouvelles de la Cornouaille?

--Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence à

Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure.

--Après?

--Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqué les gars dans

les forêts.

--Ils les ont pris?

--Quelques-uns ont été arrêtés et massacrés.

--Et Yvon? fit Marcof vivement.

--Il est mort!

--Tué?

--Martyrisé par les républicains!

--Tonnerre! s'écria le marin en prenant sa tête dans ses mains par un

magnifique mouvement de colère.

--Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plomélin, Tréogat, Plohars, ont été

réduits en cendres; les habitants se sont sauvés dans les forêts.

--Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy.

--Il ravage aussi les campagnes et détruit tout ce qui appartient aux

amis des bleus; il brûle tout et coupe les communications dans

l'intérieur; les convois des républicains sont tous arrêtés par nos gars

et ne peuvent plus arriver à Brest. Avant un mois, la ville sera prise

par la famine.

--C'est tout?

--Non.

--Qu'y a-t-il encore?

--Un papier que je dois vous remettre.

Keinec ôta sa veste, déchira la doublure et en retira une feuille de

parchemin. Boishardy avança vivement la main pour la prendre; il

l'ouvrit et la parcourut avec une attention extrême. C'était une sorte

de feuille d'appel disposée d'une façon bizarre. Sur une première

colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la désignation exacte et

détaillée de la position politique et financière de chacun des individus

désignés; enfin suivaient les indications nombreuses relatives à la

demeure, au pays, à la ville ou au village habités par chacun d'eux.

Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, tracée à l'encre

rouge, une des lettres: S.--R.--T.

--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant.

--Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu'à La Roche-Bernard, en

suivant le littoral, s'obstinent à ne vouloir pas prendre les armes.

--Et que veulent dire ces lettres?

--S.--R.--T.?

--Oui.

--Surveiller, Rançonner, Tuer.

--Je comprends.

--Je vais faire copier cette liste et expédier des doubles à tous nos

amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque

individu désigné sera traité en conséquence.

--Est-ce que de pareilles mesures ont déjà été prises?

--Oui.

--Avec succès?

--Certes.

Marcof fit un geste d'étonnement.

--Désapprouvez-vous cette façon d'agir? demanda Boishardy.

--Non, répondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi

marcher des hommes et qu'ils se rallient à ceux qui les menacent ou qui

frappent.

--Que voulez-vous? le résultat est contre vous.

--C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je

commandais à de pareils soldats.

--Bah! après deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent

aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant.

Pouvons-nous risquer de laisser des traîtres derrière nous?

--C'est juste.

--Donc, le temps d'expédier une demi-douzaine de nos courriers féminins,

et je suis à vous pour ce qui nous est personnel.

Boishardy se plaça devant la table et prit des papiers.

--Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours?

Le placis se passera-t-il de vous?

--Sans aucun doute.

--Votre absence, cependant, peut nuire à la sécurité générale.

--Elle sera ignorée, répondit Boishardy à voix basse en désignant Keinec.

--Ne craignez pas de parler devant lui. Je réponds de Keinec, dit Marcof

à voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon

je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit où nous sommes.

--Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache où nous

trouver, ou du moins où nous serons allés tous deux.

--Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret.

--Mieux qu'un autre, même, répondit Boishardy.

Puis s'adressant au jeune homme.

--Écoute, continua-t-il, je vais mettre notre existence à tous deux

entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est

entendu d'un bleu ou d'un traître. Marcof et moi nous partirons cette

nuit pour Nantes. Pour tous nos gars, à l'exception de Fleur-de-Chêne,

il faut que nous soyons allés près de La Rochejacquelein. Tu comprends?

--Parfaitement, répondit l'amoureux d'Yvonne.

--Songe que la moindre indiscrétion peut nous perdre; si, en mon

absence, on attaquait le placis, tu dirais à nos hommes de tenir ferme

et que tu vas me prévenir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais

près de Cormatin et tu lui annoncerais à lui seul notre absence, en

l'invitant à venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je

donnerai des instructions semblables à Fleur-de-Chêne, afin qu'en cas de

malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons à

Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort

possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais

pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui

remettrais le papier cacheté que je laisserai dans le tiroir de cette

table. A défaut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais à Stofflet. Tu

entends bien, n'est-ce pas?

--Oui, commandant.

--Nous pouvons nous fier à toi?

--Eh bien! non, dit résolument Keinec.

--Comment! s'écria Boishardy stupéfait, tandis que Marcof faisait un

geste d'étonnement.

--Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme

d'un ton ferme.

--Pourquoi?

--Je vais vous le dire, commandant.

Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes.

--Vous venez de me confier que vous alliez à Nantes? dit le jeune homme

d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et déterminé.

--Oui, mon gars, répondit Boishardy en regardant avec étonnement son

interlocuteur.

--Avec Marcof?

--Oui encore.

--J'irai avec vous.

--Toi!

--Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites

vous-même. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez

emporter par votre indignation, et que vous soyez menacés. Un bras de

plus aide toujours. Acceptez le mien.

Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'oeil, et saisissant

la main du marin:

--Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis dévoué, si je t'aime, si je

te suis fidèle? Eh bien! tu vas à Nantes accomplir quelque grand acte de

courage, quelque sublime oeuvre de dévouement, j'en suis sûr. Je ne le

sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret;

garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma

prière. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert

du soldat, comme le maître se sert du chien. J'obéirai à tes moindres

ordres, je te le jure, sans même essayer d'en soupçonner le but, si ce

but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je

veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai!

--Et si je te refusais, moi? fit Boishardy.

--Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof.

--Vous auriez tort, répondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais

plus fermement résolu encore; car je suivrais vos pas malgré vous! Je

désobéirais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je

t'ai toujours regardé comme un chef, comme un père respecté, Marcof. Tu

m'as vu à l'oeuvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur

mon entier dévouement; ne me repoussez pas, je vous le répète.

Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre à vos

côtés, triompher près de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la

cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous

ne pouvez le méconnaître. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demandé pour

les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang

prodigieusement versé, je n'exige rien que la faveur de vous suivre.

C'est la première et la seule grâce que j'aie sollicitée. Encore une

fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi.

Keinec s'arrêta. En parlant ainsi, il s'était avancé encore, et

fléchissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus éloquent

que ses paroles, adressait une muette prière et dénotait l'émotion qui

s'était emparée de son coeur. On sentait que le jeune homme,

profondément impressionné, exprimait simplement ce qu'éprouvait son âme.

Puis à côté de cette simplicité de langage se devinait une résolution de

fer que l'on aurait pu briser peut-être, mais qu'à coup sûr on n'aurait

pas fait plier. Boishardy et Marcof se regardèrent de nouveau. Le

premier fit un léger signe de tête. Marcof posa le main sur l'épaule de

Keinec.

--Sois prêt cette nuit à trois heures; nous partirons ensemble, lui

dit-il enfin.

--Merci! s'écria le jeune homme.

Et Keinec, réunissant dans les siennes les mains des deux hommes, les

porta chaleureusement à ses lèvres. Puis, relevant la tête avec fierté,

il salua et sortit.

--Si j'avais dix mille gars semblables à celui-ci, s'écria Boishardy

lorsque le jeune homme se fut retiré, j'accomplirais ce que Cathelineau

n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes bannière

au vent.

--Je crois qu'à nous trois nous ferons bien des choses, répondit Marcof.

--Je le crois aussi.

--Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout

est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver

celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret

que je vais vous confier.

--Pourquoi?

--Parce que, si Philippe vient à être massacré, si je suis tué aussi, il

faut qu'après nous il existe une main pour châtier les coupables. Cette

main sera la vôtre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un

acte de justice. Je vais vous confier la vie entière de Philippe, et je

n'ajouterai même pas que je m'adresse à votre honneur.

Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait déposée près de ses armes

en entrant dans la pièce. C'étaient les manuscrits qu'il avait trouvés

dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les

déposa sur la table devant Boishardy.

--Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite.

Et le marin, laissant son compagnon qui déjà feuilletait les papiers

avec une curiosité ardente, sortit à pas lents de la cabane, et se

dirigea vers le côté opposé du placis. Fleur-de-Chêne était près de

l'autel improvisé. Marcof l'appela.

--Où est Jahoua? lui demanda-t-il.

--Dans la cabane de Mariic, là sur la droite, répondit le chouan en

désignant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de

pénétrer Keinec.

Marcof en gagna l'entrée et en franchit le seuil. Il trouva les deux

jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains,

comme deux frères.

--Je vais à Nantes, disait Keinec au fermier; je vais à Nantes, et

Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas

encore pénétré.

--Tu espères donc toujours? répondit Jahoua.

--Dieu est bon, et sa puissance est infinie!

--Bien parlé, mon gars! dit Marcof en entrant.

Et, approchant un siège du lit du malade, il s'assit à son chevet.

V

LES AMIS DE PHILIPPE DE LOC-RONAN

Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna

la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y pénétra, le chef des chouans se

promenait avec agitation dans la petite pièce.

--Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin.

--Vous avez lu? répondit Marcof en désignant le manuscrit.

--Oui.

--Eh bien?

--Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces

mystères.

--Comment cela?

--J'étais à Rennes jadis, lorsque Philippe épousa mademoiselle de

Château-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, et

j'assistai à leur union en qualité de témoin. Je sus plus tard qu'elle

s'était retirée dans un couvent, et j'avais d'abord attribué cette

résolution à quelque chagrin de ménage, chagrin dont j'étais tout

d'abord fort loin de supposer la cause épouvantable. Enfin, lorsqu'il y

a deux ans passés, le soir même où vous nous apprîtes, à La Bourdonnaie

et à moi, que le marquis n'était pas mort, j'entendis la femme que nous

avions arrêtée se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de

la lumière se fit à mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette

aventurière dît vrai et eût droit au noble nom sous l'égide duquel elle

se plaçait.

--Elle avait droit cependant à ce titre qu'elle prenait.

--Le croyez-vous?

--Philippe l'avait épousée!

--Sans doute; mais il y a là dedans quelque étrange mystère.

--Qui vous le fait penser?

--La conduite de cette femme.

--Vraiment?

--Oui: une femme de qualité, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu

autrement son rang.

--Comment cela? Je ne comprends pas.

--C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le

château de La Guiomarais?

--Oui.

--Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce château que La Rouairie

vint mourir?

--Je le sais.

--Donc cette femme s'est trouvée forcément en rapport avec lui.

--Eh bien?

--Vous ne devinez pas? La Rouairie était aussi ardent auprès des belles

que courageux au milieu du feu; aussi intrépide en amour qu'au combat.

Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva

charmante. Le fait est qu'elle était à cette époque véritablement fort

jolie. Quoique n'étant plus de la première jeunesse, elle avait conservé

cette grâce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait

la puissance de la courtisane. Elle s'aperçut facilement de l'effet

qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habileté et une

coquetterie infernales. J'étais alors en Vendée, La Rouairie était seul,

et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous

le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre,

séduisit complètement son gardien et devint sa maîtresse!

--La misérable! murmura Marcof.

--Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout tracé d'avance en

agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait à exécution. Il est probable

qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus

ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous

le disais, elle se donna à La Rouairie dans l'espoir de parvenir à

s'évader en abusant de son empire sur le coeur de ce malheureux dont le

corps était affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y

réussir, lorsque j'arrivai subitement à La Guiomarais. C'était quelques

jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le manège de la

dame; j'en parlai à notre ami; mais lui, aveuglé par la passion, me

répondit que j'étais dans l'erreur, et que sa prisonnière était la plus

belle et la meilleure des créatures de Dieu. J'insistai inutilement, il

ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir

les yeux. Alors j'avisai à employer un moyen violent. Le soir même, je

fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-même à La Roche-Bernard,

où Cathelineau était établi. Celui-là, pensais-je, ne se laissera pas

facilement séduire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle séduisit un

rustre, vrai paysan grossier qui la gardait à vue, et, grâce à cet

homme, elle parvint à fuir.

--Horrible créature! s'écria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans

tache des Loc-Ronan!

--Écoutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un général

républicain, lui révéla la cachette de La Rouairie, et lui promit de le

conduire à La Guiomarais.

--Elle le fit?

--Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie était mort; mais on

découvrit son cadavre, mais on fouilla le château, et l'on trouva un

bocal dans lequel étaient enfermés les doubles de nos plans et le nom

de tous les chefs royalistes. Grâce à cette misérable, notre cause fut à

deux doigts de sa perte.

--Et qu'est-elle devenue?

--Je l'ignore.

--Elle vit sans doute à Paris au milieu des saturnales révolutionnaires?

--Je ne crois pas, car dernièrement Cormatin m'a envoyé le signalement

d'une femme qui lui ressemblait d'une façon miraculeuse.

--Et cette femme?

--Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier.

--Si cela est, nous la verrons à Nantes.

--Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, répondit Boishardy en

souriant.

Puis changeant de ton:

--Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je

savais, apprenez-moi à votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces

deux années que nous venons de parcourir.

--Mon récit sera court; moi-même je n'ai pas revu le marquis depuis

qu'il s'est fait passer pour mort.

--Alors, comment avez-vous su qu'il était prisonnier à Nantes?

--Par mademoiselle de Château-Giron.

--Sa seconde femme?

--Oui.

--Un ange de bonté, dit-on.

--Et l'on a raison de le dire.

--Où est-elle?

--A bord de mon lougre.

--Depuis longtemps?

--Depuis six semaines.

--Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intéresse au dernier

point.

Le marquis de Loc-Ronan · 第 2 / 22 段