Nous sommes en 1793, au mois de décembre, dans l'antique for

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ERNEST CAPENDU

LE MARQUIS DE LOC-RONAN

DU MÊME AUTEUR

Édition in-18, à 1 franc 25

(_Franco par la poste_)

Mademoiselle la Ruine 2 vol.

Les Colonnes d'Hercule 1 vol.

Arthur Gaudinet 2 vol.

Surcouf 1 vol.

Marcof le Malouin 1 vol.

Le Marquis de Loc-Ronan 1 vol.

Le Chat du bord 1 vol.

Blancs et bleus 1 vol.

La Mary-Morgan 1 vol.

Voeu de Haine 1 vol.

Le Pré Catelan 1 vol.

Sceaux.--Impr. Charaire et fils

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR

9, RUE DE VERNEUIL, 9

MARCOF LE MALOUIN

DEUXIÈME ÉPISODE

LE MARQUIS DE LOC-RONAN

I

LA GUERRE DE L'OUEST

Au confluent de l'Isac et de la Vilaine, à quelques lieues au sud de

Redon, et à peu de distance de la mer, s'étend, ou pour mieux dire

s'étendait une magnifique forêt dont les arbres, pressés et entrelaçant

leurs rameaux, attestaient que la hache dévastatrice de la spéculation

n'avait pas encore entamé leurs hautes futaies, véritable bois

seigneurial, dont les propriétaires successifs avaient dû se montrer

jaloux presque autant de la vétusté de leurs chênes, que de celle de

leurs parchemins.

Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce

quadrilatère naturel formé par la Loire, la Vilaine, l'Erdre et l'Isac,

seront sans doute prêts à nous accuser d'inexactitude en lisant les

lignes précédentes. Aujourd'hui, en effet, que la rage du déboisement

s'est par malheur emparée de la population des exploiteurs

territoriaux, c'est à peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve

quelque reste de ces forêts magnifiques plantées par les druides, forêts

qui portaient en elles quelque chose de si mystérieux et de si

grandement noble, qu'elles ont inspiré les poètes du moyen âge, et

qu'ils n'ont pas voulu d'autre séjour pour théâtre des exploits des

chevaliers de la _Table-Ronde_, des amours de la belle _Geneviève_, et

des enchantements du fameux _Merlin_.

Avant que la Révolution eût appuyé sur les têtes son niveau égalitaire,

coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop

droites, la Bretagne et la Vendée avaient religieusement conservé leur

aspect sauvage. Il était rare de pouvoir quitter un chemin creux, bordé

d'ajoncs et de genêts, sans donner dans quelque bois épais et touffu, ou

dans quelque marais de longue étendue.

Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du

département de la Loire-Inférieure, de Nantes à Pont-Château, de Blain

même à Guéméné, le _sillon de Bretagne_ forme une série de collines dont

la pente, presque insensible sur le versant opposé à la Loire, est

beaucoup plus prononcée du côté du fleuve. Sur toute l'étendue de ce

vaste coteau, dont le sommet atteint presque Séverac, et où donne le

cours inférieur de la Loire qu'on aperçoit jusqu'à son embouchure dans

l'Océan, le sol n'offre, sur plus d'un tiers de son parcours, que des

forêts, des landes et des marais.

Avant les premières années de ce siècle, la route de Nantes à Redon ne

traversait pour ainsi dire qu'un seul bois, et, de la Loire à la

Vilaine, l'oeil ne se reposait que sur les hautes futaies, les chênes

gigantesques, les champs de bruyères et les cépées séculaires. Au

confluent de l'Isac et de la Vilaine, la forêt prenait des proportions

véritablement grandioses et pouvait, à bon droit, passer pour l'une des

plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites

sauvages et pittoresques.

Aux derniers jours de la terrible année 1793, la guerre de l'Ouest était

dans toute sa fureur, et déchirait la Bretagne et la Vendée avec un

acharnement sans exemple. Républicains et royalistes, chouans ou

sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus épouvantables

représailles. La terre de France était baignée du sang de ses enfants,

et fertilisée par leurs cadavres.

--Il n'y a qu'un moyen d'en finir, disait un officier républicain, c'est

de retourner de trois pieds le sol vendéen et le sol breton!

C'est que, ainsi que l'avait prédit La Bourdonnaie, la Bretagne et la

Vendée étaient tout entières en armes, et que l'armée royaliste s'était

augmentée des trois quarts de la population. Jamais, selon Barrère,

depuis les croisades, on n'avait vu tant d'hommes se réunir si

spontanément. Les paysans s'étaient levés lentement, ainsi que l'avait

fait observer Boishardy; mais, une fois levés, ils marchèrent

audacieusement en avant.

Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront éternellement soudés

à l'histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes.

Selon un historien contemporain, Bonchamp était la tête de cette armée,

dont Stofflet et La Rochejacquelein étaient les bras, dont Cathelineau

était le coeur.

On connaît les premiers efforts tentés dès 1791 par les gentilshommes de

Bretagne pour opposer une digue à l'influence révolutionnaire.

L'avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef

arrêtèrent momentanément l'explosion du vaste complot mûri dans l'ombre.

Mais si les bras manquaient encore, les têtes étaient prêtes, et

attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excitât les

esprits à la révolte. Le décret relatif à la levée des trois cent mille

hommes fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.

Le 10 mars 1793, jour fixé pour le tirage, la guerre commença sur tous

les points. Un coup de canon, tiré imprudemment dans la ville de

Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits réfractaires, porta la rage

dans tous les coeurs. Le soir même, six jeunes gens qui rentraient dans

leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accostés par

un homme qui leur demanda des nouvelles. Cette homme qui, les bras nus,

les manches retroussées, pétrissait le pain de son ménage, était un

colporteur marchand de laine, père de cinq enfants, et qui se nommait

Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l'esprit de ses

auditeurs, il se met à leur tête, fait un appel aux gars du pays,

recrute des forces de métairie en métairie, et arrive le 14 à la

Poitevinière. Bientôt le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce

signal, tout paysan valide fait sa prière, prend son chapelet et son

fusil, ou, s'il n'a pas de fusil, sa faux retournée, embrasse sa mère ou

sa femme, et court rejoindre ses frères à travers les haies.

Le château de Jallais, défendu par un détachement du 84e de ligne et

par la garde nationale de Chalonnes, est attaqué. Le médecin Rousseau,

qui commande, fait braquer sur les assiégeants une pièce de six; mais

les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de

victoires, se jettent tous à la fois ventre à terre, laissent passer la

mitraille sur leurs têtes, se relèvent, s'élancent, et enlèvent la pièce

avec ses artilleurs.

Ces premiers progrès donnent à la révolte d'énormes et rapides

développements qui viennent porter l'inquiétude jusqu'au sein de la

capitale. Le 19 mars, la Convention rend un décret dont l'article 6

condamne à mort les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant

seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou

qui ont exercé des fonctions publiques sous l'ancien gouvernement ou

depuis la Révolution, pour le fait seul de leur présence en pays

insurgé. Cette sommation, si elle ne parvenait pas à étouffer la guerre,

devait lui donner un caractère ouvertement politique. C'est ce qui

arriva.

Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d'Elbée,

Bonchamp, Dommaigné, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent

rapidement à la tête des révoltés, les uns habitant la Vendée, les

autres arrivant à la hâte de Bretagne. Les ordres de rassemblement,

distribués de tous côtés, portaient:

«Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel

jour, à tel endroit, avec ses armes et du pain.»

Là, on s'organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie

choisissait son capitaine par acclamation: c'était d'ordinaire le paysan

connu pour être le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient

l'obéissance jusqu'à la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la

cavalerie. L'aspect de ces troupes était des plus étranges: c'étaient

des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs; des

selles entremêlées de bâts; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs

de tête; des reliques attachées à des cocardes blanches, des cordes et

des ficelles pour baudriers et pour étriers. Une précaution qu'aucun

n'oubliait, c'était d'attacher à sa boutonnière, à côté du chapelet et

du sacré coeur, sa cuiller de bois ou d'étain. Les chefs n'avaient guère

plus de coquetterie: les capitaines de paroisse n'ajoutaient à leur

costume villageois qu'une longue plume blanche fixée à la Henri IV sur

le bord relevé de leur chapeau.

La masse des combattants vendéens se divisait en trois classes. La

première se composait de gardes-chasse, de braconniers, de

contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la

plupart tireurs excellents, et en grande partie armés de fusils à deux

coups et de pistolets. C'était là le corps des éclaireurs, l'infanterie

légère, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils

faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux

douaniers. Leur tactique était simple: se porter rapidement le long des

haies et des ravins sur les ailes de l'ennemi et les dépasser. Alors, se

cachant derrière les plus légers obstacles, ne tirant qu'à petite

portée, et, grâce à leur adresse, abattant un homme à chaque coup, ils

devenaient pour les troupes républicaines des assaillants aussi

dangereux qu'invisibles. Souvent une colonne se voyait décimée sans

qu'il lui fût permis de combattre l'ennemi qui l'accablait.

Quinze ans plus tard, les soldats de l'empire retrouvaient dans la

Catalogne un pendant à cette guerre d'extermination. Les guérilleros

avaient plus d'un point de ressemblance avec les Vendéens.

La seconde classe de l'armée royaliste était celle formée par les

paysans les plus déterminés et les plus exercés, militairement parlant,

au maniement du fusil. C'était la cohorte des braves, le bataillon sacré

toujours en avant, toujours le premier dans l'attaque et le dernier dans

la retraite. Tandis que la majorité d'entre eux se dressait en muraille

inébranlable en face de l'armée républicaine, une partie soutenait les

tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l'ennemi; mais seulement

lorsque les ailes commençaient à plier.

Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de

«le Vengeur». Rendus promptement illustres par leurs exploits, les héros

du bataillon sacré ne marchaient que précédés de l'effroi qui mettait

les bleus en fuite sur leur sanglant passage. _Le Vengeur_ devait tomber

anéanti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul

de ses hommes. C'était à Cholet que devait s'élever son tombeau.

La troisième classe, composée du reste des paysans, la plupart mal

armés, s'établissait en une masse confuse autour des canons et des

caissons. La cavalerie, formée des hommes les plus intelligents et les

plus audacieux, servait à la découverte de l'ennemi, à l'ouverture de la

bataille, à la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout à la

garde du pays après la dispersion des soldats.

Quand les combattants se trouvaient réunis pour une expédition au lieu

qui leur avait été désigné, avant d'attaquer les bleus ou d'essuyer leur

charge, la troupe entière s'agenouillait dévotement, chantait un

cantique, et recevait l'absolution du prêtre qui, après avoir béni les

armes, se mêlait souvent dans les rangs pour assister les blessés ou

exciter les timides en leur montrant le crucifix.

La manière de combattre des Vendéens ne variait jamais. Pendant que

l'avant-garde se portait intrépidement sur le front de l'ennemi, tout le

corps d'armée enveloppait les républicains, et se dispersait à droite et

à gauche au commandement de: «Égaillez-vous, les gars!» Ce cercle

invisible se resserrait alors en tiraillant à travers les haies, et, si

les bleus ne parvenaient point à se dégager, ils périssaient tous dans

quelque carrefour ou dans quelque chemin creux.

Arrivés en face des canons dirigés contre eux, les plus intrépides

Vendéens s'élançaient en faisant le plongeon à chaque décharge. «Ventre

à terre, les gars!» criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidité

de la foudre, ils bondissaient sur les pièces dont ils s'emparaient en

exterminant les canonniers.

Au premier pas des républicains en arrière, un cri sauvage des paysans

annonçait leur déroute. Ce cri trouvait à l'instant, de proche en

proche, mille échos effroyables, et tous, sortant comme une véritable

fourmilière des broussailles, des genêts, des coteaux et des ravins, de

la forêt et de la plaine, des marais et des champs de bruyère, se

ruaient avec acharnement à la poursuite et au carnage.

On comprend quel était l'avantage des indigènes dans ce labyrinthe

fourré du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille détours.

Vaincus, ils évitaient de même la poursuite des vainqueurs; aussi en

pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde à rallier

leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la durée des expéditions

dépassât une semaine. Ce terme expiré, quel que fût le dénouement, le

paysan retournait à son champ, embrasser sa femme et _prendre une

chemise blanche_, quitte à revenir quelques jours après, avec une

religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces

habitudes était une des conditions du succès: on en eut la preuve,

lorsque, le cercle des opérations s'élargissant, on voulut assujettir

ces vainqueurs indisciplinés à des excursions plus éloignées et à une

plus longue présence sous les armes.

Tout Vendéen fit d'abord la guerre à ses frais, payant ses dépenses de

sa bourse, et vivant du pain de son ménage. Plus tard, quand les

châteaux et les chaumières furent brûlés, on émit des bons au nom du

roi; les paroisses se cotisèrent pour les fournitures des grains, des

boeufs et des moutons. Les femmes apprêtaient le pain, et, à genoux sur

les routes où les blancs devaient passer, elles récitaient leur chapelet

en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l'aumône de la

foi.

Les paroisses armées communiquaient entre elles au moyen de courriers

établis dans toutes les communes, et toujours prêts à partir. C'étaient

souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les

dépêches de la plus terrible gravité, et qui, connaissant à merveille

les moindres détours du pays, se glissaient invisibles à travers les

lignes des bleus.

En outre, les Vendéens avaient organisé une correspondance télégraphique

au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les

grands arbres. Ils appliquaient à ces arbres des échelles portatives,

observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un

son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arrêtée

d'avance possédait différentes significations, suivant la note émise par

le veilleur. Le son, répété de distance en distance, portait la bonne ou

mauvaise nouvelle à tous ceux qu'elle intéressait. La disposition des

ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des

Alouettes, près les Herbiers, étaient consultés à toute heure par les

divisions du centre.

Les premiers jours de mars avaient vu éclater la guerre. En moins de

deux mois l'insurrection prit des proportions gigantesques, menaçant

d'envahir l'ouest entier de la France. Des cruautés inouïes se

commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s'écoulait, plus

la guerre avançait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux

côtés de force et d'ardeur. Pour répondre aux atrocités accomplies par

le général républicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que

l'épithète de «_tigre_», quatre cents soldats bleus prisonniers furent

égorgés à Machecoul. Sauveur, receveur à La Roche-Bernard, ayant refusé

de livrer sa caisse aux insurgés qui s'étaient emparés de la ville aux

cris de «Vive le roi!» fut attaché à un arbre et fusillé.

A partir du mois d'avril 1793, la Vendée, théâtre de la guerre, ne

devint plus qu'un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins,

le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soulèvement des

populations et faire atteindre à la guerre civile toute l'apogée de sa

rage.

Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors à celle commencée sous

les auspices de La Rouairie, et qui n'était, pour ainsi dire, qu'une

intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de

Louis XVIII fut faite et lue à l'armée vendéenne, qui s'empara le jour

même de Doué. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et força

le lendemain le château à se rendre. Maîtres du cours de la Loire, les

royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Flèche, même sur

Paris.

La France républicaine était dans une position désespérante. Au nord et

à l'est, l'étranger envahissait son sol. A l'ouest, ses propres enfants

déchiraient son sein.

La Convention, pour résister aux révoltes de Normandie, de Bretagne et

de Vendée, était obligée de disséminer ses forces, par conséquent de les

amoindrir.

Cathelineau, nommé généralissime des Vendéens, résolut de s'emparer de

Nantes, défendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef

royaliste, sauva la ville en mettant le découragement parmi les

assiégeants. Pendant plusieurs jours, l'armée des blancs, désolée,

demanda des nouvelles de celui qu'elle appelait son père. Un vieux

paysan annonça ainsi la mort du général:

--Le bon général a rendu l'âme à qui la lui avait donnée pour venger sa

gloire.

Cathelineau laissa un nom respecté: aucun chef plus que lui n'a

représenté le caractère vendéen. On le surnommait le «_saint d'Anjou_».

Le 5 juillet, Westerman fut défait à Châtillon. Les 17 et 18,

Labarollière fut battu à Vihiers. A la fin du mois, l'insurrection, plus

menaçante que jamais en dépit de son échec devant Nantes, dominait toute

l'étendue de son territoire.

Biron, Westerman, Berthier, Menou, dénoncés par Ronsin et ses agents,

furent mandés à Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point

d'illusion: les dangers de la République existaient en Vendée; cette

guerre réagissait sur l'extérieur.

--Détruisez la Vendée, s'écriait Barrère, Valenciennes et Condé ne

seront plus au pouvoir de l'Autrichien! Détruisez la Vendée, l'Anglais

ne s'occupera plus de Dunkerque! Détruisez la Vendée, le Rhin sera

délivré des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la

Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements

fédéralistes, sur les frontières envahies.

La Convention, dans une séance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux

que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vendéenne,

et elle accompagna son décret de cette énergique proclamation:

«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient

exterminés avant la fin du mois d'octobre; le salut de la patrie

l'exige, l'impatience du peuple français le commande, son courage doit

l'accomplir! La reconnaissance nationale attend à cette époque tous

ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la

liberté et la République!»

Ainsi la Convention décrétait, par avance, la victoire; mais autre chose

est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le

champ de bataille. Le gouvernement envoya d'autre généraux en Vendée, où

Canclaux se proposait d'opérer un grand mouvement offensif et battait

effectivement Bonchamp, dans le moment même où un décret le destituait,

ainsi qu'Aubert du Brayer et Grouchy.

Cependant l'armée de Mayence, ayant Kléber à sa tête, avançait à marches

forcées. Le 18 septembre, elle rencontra à Torfou les royalistes. Le

combat fut sanglant, et les républicains battus après une lutte

épouvantable.

Les Vendéens les appelaient, par dérision, les «Faïençais»; mais les

républicains ne devaient pas tarder à prendre leur revanche: la bataille

de Cholet, la seule qui eut le caractère des batailles militaires, vint

porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y

fut carnage, acharnement, héroïsme de part et d'autre. Les Vendéens

s'élancèrent en courant en colonnes serrées sur une lande découverte, et

enfoncèrent d'abord les bataillons ennemis.

Un tourbillon de fuyards entraîna Carrier à cheval, et le représentant

Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon; mais

les Mayençais accouraient la baïonnette en avant. Kléber, Marceau,

Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l'exemple. Tout était

encore incertain sur le sort de la journée cependant, lorsque d'Elbée et

Bonchamp tombèrent grièvement blessés.

Alors la fortune se décida pour les Mayençais. Les Vendéens se

dispersèrent, emmenant néanmoins avec eux les prisonniers qu'ils avaient

faits au commencement de l'action.

Quatre jours après, le 18 du même mois, les bleus, marchant sur

Beaupréau, entendirent tout à coup les cris de:

--Vive la République! vive Bonchamp.

C'étaient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades.

Ils racontèrent que Bonchamp les avait délivrés avant de rendre le

dernier soupir: Bonchamp, en effet, étendu sur un matelas et expirant,

avait dit aux Vendéens, qui voulaient fusiller ces hommes:

--Grâce aux prisonniers! Bonchamp l'ordonne.

Puis il mourut. Bonchamp était l'homme le plus aimé, le plus vénéré de

l'armée royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napoléon dit

qu'il en avait été le meilleur général.

Les Vendéens passèrent alors sur la rive droite de la Loire, et les

représentants écrivirent à la Convention: «La Vendée n'est plus!» Le

décret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d'octobre était

donc exécuté dès le 18 du mois. Les Parisiens se livrèrent à un

enthousiasme sans pareil. Joie prématurée cependant. L'opinion de

Kléber, qui prétendait que tout n'était pas fini, devait l'emporter avec

le temps.

Moins de quinze jours après, on apprit que les Vendéens existaient

encore. Léchelle fut battu, Beaupuy mourut d'une balle en pleine

poitrine. Le commandement des «bleus» fut donné à Chalbos, et les

royalistes, prenant pour chef suprême La Rochejacquelein, avec Stofflet

sous ses ordres, attaquèrent Granville le 14 novembre. Ne réussissant

pas à prendre la place, ils furent vengés par leurs succès à Pontorson,

à Dol et à Anhain, qui rallumèrent leur ardeur prête à s'éteindre. Les

armées républicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres

d'Antoine Rossignol, célèbre par ses continuels revers, bien que le

comité de Salut public l'appelât son «fils aîné». Ce fut alors que, sur

la proposition de Kléber, Marceau, à vingt-deux ans, devint général en

chef de l'armée républicaine.

Les luttes opiniâtres allaient recommencer plus terribles que jamais,

car la Bretagne vint à ce moment au secours de sa soeur la Vendée. Jean

Chouan, ou plutôt Jean Cottereau, puisqu'il est plus connu sous ce nom,

avait rejoint, avec ses bandes, l'armée de La Rochejacquelein à Laval,

et le prince de Talmont était arrivé avec un renfort de cinq mille

Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer

définitivement la «chouannerie».

II

LE PLACIS DE SAINT-GILDAS

Nous sommes en 1793, au mois de décembre, dans l'antique forêt de

Saint-Gildas. Les arbres, dénués de feuilles, révèlent la rigueur de

l'hiver; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau

blanc que l'on nomme la neige, et que les savants nous ont appris être

les vapeurs d'un nuage qui, se réunissant en gouttelettes, passent par

des régions plus froides, se congèlent en petites aiguilles, et,

continuant de descendre, se rencontrent, s'émoussent, se pressent et

s'entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et

soufflant par rafales, s'engouffre dans la forêt et la fait trembler

jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et à cette

époque de la saison, le crépuscule du soir commence à assombrir cette

partie de l'hémisphère boréal où se trouve le vieux monde. La nuit va

descendre rapidement.

Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme vêtu du costume breton,

portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l'image du sacré

coeur, qui indique le chouan, se dirige vers la lisière de la forêt. Une

paire de pistolets est passée à sa ceinture de cuir qui supporte déjà un

sabre sans fourreau; une carabine est appuyée sur son épaule; il porte

en sautoir une poire à poudre, et dans un mouchoir noué devant lui

quelques douzaines de balles de calibre.

Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que

cet homme n'est pas resté étranger à la guerre épouvantable qui déchire

la province.

Au moment où nous le rencontrons, il se dirige vers la forêt de

Saint-Gildas. Cette forêt était alors au pouvoir des royalistes, comme

tout le pays environnant jusqu'à Nantes, et les chouans y avaient établi

un «placis».

On désignait par ce nom de placis un campement de chouans dans une

forêt. Les royalistes choisissaient pour cela une clairière de plusieurs

arpents entourée d'abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois

mort, étaient bâties rapidement au milieu de l'enceinte. Au centre on

réservait un arbre, ou, à son défaut, on élevait un poteau sur lequel on

plaçait une croix d'argent. Un autel de terre et de mousse était dressé

au pied.

C'était dans le placis que se réfugiaient les femmes et les enfants qui

avaient déserté leurs fermes et leurs granges pillées ou brûlées par les

bleus. Les uns s'occupaient à moudre du grain, les autres fondaient des

balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des

cocardes. Les placis servaient aussi d'ambulance pour les blessés et de

quartier général pour les chefs. Des sentinelles, dispersées dans les

environs, qui dans les genêts, qui sur les arbres, étaient toujours

prêtes à donner le signal d'alarme. Le placis de Saint-Gildas était

commandé par M. de Boishardy.

Avant de s'engager dans la forêt, l'homme fit entendre le cri de la

chouette. Un cri pareil lui répondit; puis le son d'une corne, répété

successivement, annonça au placis l'arrivée d'un paysan.

En pénétrant dans la clairière, le chouan s'arrêta:

--Te voilà, mon gars? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc

échappé aux balles des bleus?

--Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes.

--Tu as été attaqué?

--J'ai passé au milieu des avant-postes du général Guillaume.

--Et tu n'as pas été blessé, Keinec?

--Non, Fleur-de-Chêne.

--Ils ont tiré sur toi, pourtant?

--Les balles m'ont sifflé aux oreilles.

--Le pauvre Jahoua va être bien heureux de te revoir; depuis douze jours

que tu es parti, il ne parle que de toi.

--Comment va-t-il?

--Mieux.

--Sa blessure est fermée?

--Pas encore, mais cela ne tardera pas.

--Tant mieux.

--Ah çà! vous vous aimez donc bien?

--Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant

sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement.

--C'est donc ça qu'on vous appelle les inséparables?

--Oui.

--Veux-tu venir le voir?

--Non, il faut que je parle à M. de Boishardy.

--Cela ne se peut pas, il est en conférence avec trois autres chefs.

--Lesquels?

--Tu les verras tout à l'heure quand ils vont sortir.

--Dis toujours leurs noms!

--Non! fit Fleur-de-Chêne en souriant avec finesse.

--Pourquoi ne veux-tu pas parler?

--Je tiens à te faire une surprise.

--Je ne te comprends pas, dit Keinec avec étonnement. Que peuvent me

faire les noms des chefs qui sont là?

--J'ai idée qu'il y en aura un qui te fera sauter de joie.

--Eh bien, dis-le donc!

--Tu le veux?

--Oui.

--Allons! je ne veux pas te faire languir. D'abord, il y a Obéissant[1].

[Note 1: Obéissant était le nom de guerre de M. de Cormatin.]

--Après?

--Serviteur[2].

[Note 2: Nom de guerre de M. de Chantereau.]

--Et puis?...

--Devine!

--Comment veux-tu que je devine?

--Un ancien ami à toi.

--Marcof? s'écria Keinec dont les yeux brillèrent de joie.

--Lui-même!

--Oh! le ciel soit béni! Depuis quand est-il ici?

--Depuis deux heures.

--Et son lougre?

--Il est près de Poenestin.

--Mène-moi près de Marcof, Fleur-de-Chêne!

--Tout à l'heure, mon gars. Je t'ai dit qu'il y avait conférence.

Attends un peu!

--Eh bien, répondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m'appelleras dès que

je pourrai entrer.

--Sois calme, mon gars.

Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane à la

porte de laquelle travaillait une jeune fille.

--Bonjour, Mariic, dit Keinec.

--Bonjour, Keinec, répondit la Bretonne.

--Jahoua est au lit?

--Hélas! oui, puisqu'il ne peut pas se lever.

--Tu le soignes toujours bien?

--Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content.

--Merci, ma fille.

Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas

entassés dans un coin, formaient tout l'ameublement de la cabane. Une

petite lampe éclairait ce modeste réduit.

Jahoua était étendu sur le lit. Sa figure, pâle et amaigrie, décelait

la souffrance. Un linge ensanglanté lui entourait la tête et cachait une

partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant

entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se

soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras.

--Comment vas-tu? demanda Keinec en s'asseyant sur le pied du lit.

--Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu.

--Brave Jahoua!

--Dame! Keinec, c'est que je t'aime maintenant autant que je t'ai

détesté autrefois.

--Et moi, Jahoua, quand je songe que j'ai failli te tuer, j'ai envie de

me couper le poignet.

--Ne pensons plus à nous. Tu viens de la Cornouaille?

--Oui.

--Eh bien? Aucune nouvelle?

--Aucune!

--Elle sera morte!

--Assassinée par les bleus, peut-être!

--Pauvre Yvonne! murmura le blessé.

Deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses joues, tandis que Keinec

fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts

s'enfonçaient dans les chairs. Les deux hommes étaient plongés dans de

sombres pensées.

Après un silence, Jahoua leva la tête.

--Tu as été à Fouesnan? demanda-t-il.

--Oui, dit Keinec.

--Et tu n'as rien entendu dire?

--Le village est brûlé, les gars sont sauvés, je n'ai vu personne.

--Et à Plogastel?

--Rien non plus.

--Et le vieil Yvon?

--Il est mort.

--Mort! répéta Jahoua.

--Mort! il y a sept mois.

--Pauvre homme! le chagrin l'aura tué!

--Non, dit sourdement le jeune Breton, il n'est pas mort de chagrin dans

son lit, il a été assassiné dans les genêts.

--Assassiné! s'écria Jahoua; par qui donc?

--Par les patriotes de Rosporden! Un soir que le pauvre vieux revenait

de Quimper, où il s'était rendu, espérant toujours recueillir quelques

nouvelles de sa fille, il a été arrêté par une troupe de sans-culottes

de Rosporden, qui rentraient en ville après avoir été fraterniser, comme

ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier:

«_Vive la République!_» Yvon n'a pas voulu. Les autres ont insisté. Tu

connaissais le vieux pêcheur; tu penses si on pouvait le faire céder

facilement. Aux sommations des autres, il répondit invariablement par

les cris de: «_Vive le roi!_» Les bandits exaspérés le contraignirent à

se mettre à genoux, et comme Yvon ne se rendait pas à leurs ordres

réitérés de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jetèrent sur

lui, le terrassèrent, le garrottèrent, et, l'attachant ensuite à un

arbre, le prirent pour cible. Les lâches déchargèrent en riant leurs

fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les

trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur expédition.

--Ah! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces infâmes.

--Je les ai sus, moi, répondit Keinec.

--Alors nous vengerons Yvon!

--C'est fait!

--Que dis-tu, mon gars?

--Je dis que je me suis rendu à Rosporden; que je m'y suis caché trois

jours de suite. Le deuxième jour, à la nuit tombante, je me suis glissé

dans la maison qu'habitaient ensemble deux des assassins d'Yvon. L'un

d'eux dormait, je l'ai poignardé. L'autre a voulu crier et se défendre,

je lui ai brisé le crâne d'un coup de ma hache. Le lendemain, je

m'embusquai en guettant le troisième, et la balle de ma carabine

l'atteignit en pleine poitrine. Il est tombé sans pousser un soupir.

Yvon était vengé. La mission que m'avait confiée M. de Boishardy avait

été remplie quelques jours auparavant; rien ne me parlait d'Yvonne; je

partis, et me voilà!

Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit:

--Je suis allé aussi à la baie des Trépassés.

--Et Carfor?

--Il n'a pas reparu.

--Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a échappé,

je suis tenté de croire à la vertu de ses sortilèges.

--C'est étrange, en effet.

--Quand nous l'avons forcé à nous dire ce qu'était devenue Yvonne, il

était brisé par la douleur.

--Je me souviens. Et même nous l'avions porté dans cette crevasse des

falaises dont nous avions fermé l'ouverture.

--Oui; et nous devions l'y retrouver! il devait mourir là!

--Le lendemain, cependant, il n'y était plus.

--Et personne ne l'avait vu dans le pays.

--Qui a pu le délivrer?

--Oh! c'est incroyable de penser qu'un autre ait été le découvrir dans

cet endroit.

--D'autant plus incroyable, que personne n'osait descendre dans la baie.

--Et pourtant il n'y était plus.

--Il aura appelé le diable à son aide!

En ce moment Fleur-de-Chêne entra dans la cabane.

--Viens! dit-il à Keinec.

Le jeune homme s'empressa de le suivre, après avoir promis à Jahoua de

revenir promptement.

III

LA CONFÉRENCE

Keinec et son guide traversèrent le placis, et pénétrèrent dans le

réduit qui servait d'habitation au chef. Un paysan en gardait l'entrée.

--Attends! fit Fleur-de-Chêne en laissant Keinec sur le seuil, et en

disparaissant dans l'intérieur.

Mieux disposée que les autres, la cabane était divisée en deux

compartiments. Fleur-de-Chêne reparut promptement dans le premier.

--Faut-il entrer? demanda Keinec.

--Pas encore; dans quelques minutes on t'appellera.

Keinec s'appuya contre le tronc d'un arbre voisin. On entendait

confusément un bruit de voix animées s'échapper de l'intérieur.

La demeure du chef n'était pas mieux meublée que celle des soldats. Dans

la première pièce, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde,

celle-ci était la chambre à coucher, une paillasse de fougère étendue

dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en chêne

composaient le reste de l'ameublement. Cinq hommes étaient assis autour

de la table sur laquelle était étendue une carte détaillée de la Vendée

et de la Bretagne. Quatre d'entre eux portaient un costume à peu près

semblable, un peu plus élégant que celui des paysans, mais fort délabré

par les fatigues de la guerre et par le séjour dans les bois. Le

cinquième seul semblait très soigné dans sa mise. Il portait des bottes

molles, une veste brodée, une culotte de peau et un habit de velours

cramoisi. Un panache vert s'épanouissait sur son chapeau, et il tenait à

la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le

haut bout de la table, était M. de Boishardy. Le second était M. de

Cormatin. Le troisième, M. de Chantereau. Le quatrième, l'homme au

panache et au mouchoir, était le marquis de Jausset, récemment arrivé

de l'émigration, et qui n'avait encore pris aucune part aux affaires

actives. Il était envoyé par le comte de Provence. Enfin, en dernier

venait Marcof, dont l'oeil intelligent échangeait souvent avec celui de

Boishardy de nombreux signes qui échappaient à leurs interlocuteurs.

La conférence touchait à son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau

venaient de se lever. Boishardy leur remit à chacun une feuille de

papier sur laquelle se lisaient des caractères d'impression.

--N'oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce décret partout,

c'est un puissant auxiliaire pour notre cause.

--Quel décret, mon très cher? demanda le marquis d'une voix grêle et

avec un accent traînard qui contrastait étrangement avec la voix rude et

le ton ferme et impératif de Boishardy.

--Le décret de la Convention, dont je vous parlais tout à l'heure.

--Vous plairait-il de le relire?

--Volontiers.

Boishardy ouvrit l'une des feuilles.

--Décret du 31 juillet 1793, dit-il.

--Mais, interrompit Marcof, si ce décret a quatre mois de date, il doit

être connu de tous.

--Non pas, capitaine. Ce décret porte la date du 31 juillet, mais il

paraît qu'il est resté longtemps en carton à Paris, car il n'est arrivé

ici et n'a été placardé qu'il y a quinze jours.

--Continuez alors.

Boishardy reprit:

--Je vous fais grâce des considérants, messieurs. Il y en a deux pages,

dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de

brigands, d'aristocrates; j'en arrive aux arrêtés, les voici:

Arrêtons et décrétons ce qui suit:

«1º Tous les bois, taillis et genêts de la Vendée et de la Bretagne

seront livrés aux flammes;

«2º Les forêts seront rasées;

«3º Les récoltes coupées et portées sur les derrières de l'armée;

«4º Les bestiaux saisis;

«5º Les femmes et les enfants enlevés et conduits dans l'intérieur;

«6º Les biens des royalistes confisqués pour indemniser les patriotes

réfugiés;

«7º Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis

seize ans jusqu'à soixante, devront prendre les armes dans les districts

limitrophes, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie et traités

comme tels par tous les bons patriotes.»

Boishardy jeta le papier sur la table.

--Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda-t-il; la Convention pouvait-elle

mieux agir, et nos gars, en lisant ou en écoutant les termes de ces

articles, ne se défendront-ils pas jusqu'à la mort?

--Sans doute! répondit Cormatin.

--Permettez, fit le marquis en s'éventant gracieusement avec son

mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n'est pas suffisant. Il faut

écraser la République et remettre sur le trône nos princes légitimes.

--C'est ce à quoi nous tâchons, monsieur, dit Chantereau.

--Et vous n'y parviendrez qu'en suivant une autre marche.

--Laquelle? demanda Boishardy en souriant ironiquement.

--Il faut d'abord élire des chefs.

--Nous en avons.

--Mais j'entends par chefs des hommes de naissance.

--Douteriez-vous de la mienne?

--Dieu m'en garde, monsieur de Boishardy! Seulement, vous reconnaîtrez

qu'il y a en France des noms au-dessus du vôtre.

--Où sont-ils, ceux-là?

--A l'étranger.

--Eh bien, qu'ils y restent!

--Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant.

--Qu'ils viennent, alors! s'écria Marcof en frappant sur la table.

--Ils viendront, messieurs, ils viendront!

--Quand il n'y aura plus rien à faire, n'est-ce pas, monsieur le

marquis?

--Vous prenez d'étranges libertés, mon cher.

--Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commençons à être

fatigués de cette émigration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et

qui, lorsque nous aurons prodigué notre sang pour rétablir la monarchie,

viendra, sans nous honorer d'un regard, reprendre les places qu'elle

dira lui appartenir! Morbleu! qu'elle les garde donc ces places, ou tout

au moins qu'elle les défende! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette

émigration qui doit tout abattre? Est-ce le devoir d'un gentilhomme

d'abandonner son roi lorsque le danger menace? Répondez, monsieur le

marquis! Vous prétendez que les émigrés veulent venir en Bretagne. Qui

les en empêche? qui s'oppose à leur venue parmi nous? qui les retient de

l'autre côté du Rhin, où il n'y a rien à faire? Pourquoi ces retards?

Est-ce d'aujourd'hui, d'ailleurs, qu'ils devraient songer à combattre

dans nos rangs et à donner leur sang comme nous avons donné le nôtre?

Leur place n'est-elle pas auprès de nous? Encore une fois, monsieur,

répondez!

Boishardy s'arrêta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement.

Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d'articuler un

mot.

--Quand monsieur de Jausset a parlé d'hommes de naissance pour

commander, dit-il, il a dirigé ses regards vers moi.

--Après?... fit dédaigneusement le marquis.

--Je lui demanderai donc ce qu'il avait l'intention de dire.

--C'est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous

avez obéi à un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens nés pour

pourrir dans les grades inférieurs.

--Comme moi, n'est-ce pas?

--Comme vous, mon cher.

Marcof pâlit. Boishardy voulut s'interposer, le marin l'arrêta.

--Ne craignez rien, dit-il; je traite les hommes suivant leur valeur, et

je ne me fâche que contre les gens qui en valent la peine.

Puis, se tournant vers le marquis:

--Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous

considèrent, nous, les vrais défenseurs du trône, comme des laquais qui

gardent leurs places au spectacle. Si vous leur écrivez, rappelez-leur

ce que je vais vous dire; et, si vous ne leur écrivez pas, faites-en

votre profit vous-même.

--Qu'est-ce donc, je vous prie?

--C'est que, n'ayant rien fait, ils n'ont droit à rien, et qu'ils ne

pourront être désormais quelque chose qu'avec notre permission et notre

volonté.

--Très bien! dirent les autres chefs.

--Et quant à vous, monsieur, vous n'aurez le droit de parler ici, devant

ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la

moitié de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la

moitié, attendu que je vous crois incapable d'en essayer davantage.

--Et moi, répondit le marquis, je vous préviens qu'à partir de ce jour

vous n'êtes qu'un simple soldat.

--En vertu de quoi?

--En vertu de ceci.

Et le gentilhomme posa un papier plié sur la table.

--Qu'est-ce que cela? demanda Boishardy.

--Une commission de monseigneur le régent du royaume, Son Altesse Royale

le comte de Provence.

--Un brevet de maréchal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le

papier et en le rendant au marquis.

--Vous comprenez?

--Je comprends que ce grade vous sera accordé quand nous aurons vu si

vous en êtes digne.

--En doutez-vous?

--Certainement.

--Vous m'insultez! s'écria le marquis en portant la main à la garde de

son épée.

--Il ne peut y avoir de duel ici, répondit Boishardy avec dédain.

--Pardon! je croyais être entre gentilshommes. Mais répondez nettement.

Refusez-vous oui, ou non, de m'obéir?

--Oui, mille fois oui!

--Je me plaindrai; j'en appellerai aux royalistes.

--Faites.

--On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy.

--Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas réussir, monsieur le

marquis de Jausset.

--Et pourquoi?

--Parce que, s'écria Boishardy avec véhémence, je vous ferais fusiller

avec votre brevet sur la poitrine.

--Vous oseriez?

--N'en doutez pas.

--Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu'ici,

monsieur le marquis, nous nous sommes passés de l'émigration, et nous

saurons nous en passer encore. Je vous engage à retourner à Gand: c'est

là qu'est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant

d'autres chefs. Tous n'auraient pas la patience de mon ami, et, tout

gentilhomme que vous êtes, vous pourriez bien être accroché à une

branche de chêne.

--Messieurs! messieurs! s'écria le marquis blême de colère, il faut que

l'un de vous me rende raison de tant d'insolence!

--Assez! fit Boishardy.

Il appela Fleur-de-Chêne en entr'ouvrant la porte. Le paysan accourut.

--Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il

en désignant le marquis. Tu le mèneras à La Roche-Bernard, et là

monsieur s'embarquera pour aller où bon lui semblera.

Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot.

--Tonnerre! s'écria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec

des brevets dans leur poche.

--Les émigrés sont fous, dit Chantereau.

--Pis que cela, répondit Boishardy, ils sont ridicules! Mais oublions

cette scène et reprenons notre conversation au moment où cet imbécile

empanaché est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles

de la Vendée?

--Mauvaises, répondit le chouan en s'avançant. Depuis la bataille de

Cholet, Charette s'est tenu isolé dans l'île de Noirmoutier, dont il a

fait son quartier général. Il y a quelques jours seulement, il apparut

dans la haute Vendée pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux

Herbiers l'a confirmé dans son commandement en chef.

--Mais, dit Boishardy, n'a-t-il pas vu La Rochejacquelein? Celui-ci est

passé ici se rendant en Vendée cependant; et, depuis, je n'en ai pas eu

de nouvelles.

--Si; ils se sont vus à Maulevrier.

--L'entrevue a été mauvaise. Ils ne s'aiment pas.

--Oh! s'écria Marcof; toujours la même chose donc; ici comme parmi les

bleus! Quoi! Charette et La Rochejacquelein ne réunissent pas leurs

forces? Ils font passer l'intérêt personnel avant le salut de la

royauté, les causes particulières avant la cause commune? De stupides

rancunes, de sots orgueils l'emportent sur le bien de la patrie?

--La Rochejacquelein a repassé la Loire, continua Cormatin.

--Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans.

--Où il trouvera Marceau, Kléber et Canuel avec des forces triples des

siennes! dit Marcof. Enfin, espérons en Dieu, messieurs.

--Et attendons ici les résultats de cette marche nouvelle, ajouta

Boishardy. La Rochejacquelein m'a ordonné de garder à tout prix ce

placis, qui renferme d'abondantes munitions et offre une retraite sûre

en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos

campements et tenez-vous, prêts à agir et à vous replier sur moi au

premier signal. Adieu, messieurs! fidèles toujours et quand même, c'est

notre devise. Que personne ne l'oublie!

Les deux chefs prirent congé et s'éloignèrent. Marcof et Boishardy

demeurèrent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis,

Boishardy s'approchant vivement du marin:

--Vous avez donc été à Nantes? dit-il.

--Oui, répondit Marcof.

--Si vous aviez été reconnu?

--Eh! il fallait bien que j'y allasse, aurais-je dû affronter des

dangers mille fois plus terribles et plus effrayants.

--Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n'est-ce pas?

--Oui.

--Avez-vous réussi?

--Malheureusement non.

--Ainsi, il est toujours dans les prisons?

--Toujours.

--Et cet infâme Carrier continue à mettre en pratique son système

d'extermination?

--Plus que jamais.

--Philippe est perdu, alors?

--Perdu, si je ne parviens à le sauver avant huit jours.

--Le sauver! Est-ce possible?

--Je n'en sais rien.

--Mais vous le tenterez?

--Je partirai pour Nantes demain même.

--C'est une folie! C'est tenter le ciel par trop d'imprudence.

--Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou

nous mourrons ensemble.

--Quels sont vos projets?

--Tuer Carrier, répondit Marcof sans la moindre hésitation.

--Mais vous ne parviendrez jamais jusqu'à lui!

--Peut-être.

Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se

poser en face de Marcof:

--Vous partez demain? dit-il.

--Oui.

--Vous pensez qu'avant huit jours d'ici vous aurez sauvé Philippe?

--Ou que nous serons morts tous deux.

--Bien!

--Vous m'approuvez, n'est-ce pas?

--Je fais mieux.

--Comment cela? dit Marcof étonné.

--Je vous aide.

--Je n'ai pas besoin de monde; j'ai laissé mes hommes à bord de mon

lougre.

--Non; mais vous avez besoin d'un bras et d'un coeur dévoués qui vous

secondent et agissent comme un autre vous-même si, par malheur, vous

succombiez.

--Oui, c'est vrai.

--Avez-vous choisi quelqu'un?

--Personne encore.

--Alors ne choisissez pas!

--Pourquoi?

--Parce que j'irai avec vous.

--Vous, Boishardy?

--Moi-même.

--Mais....

--Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon?

--Si fait! tonnerre! à nous deux nous le sauverons.

Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa

poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses

paupières.

IV

M. DE BOISHARDY

Le marquis de Loc-Ronan · 第 1 / 22 段