La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs

découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient

point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le

centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur

défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui

tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que

l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui

armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du

plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique

jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri

II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou

Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente

dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une

tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait

chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois

une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la

guerre.

Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités

perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses

fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition

des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le

Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre

la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son

fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une

femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les

dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant

de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en

eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des

Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et

les discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais

s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se

haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne

remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le

rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou,

avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme

leur avait dit: «De vous, il ne naîtra rien de bon.» Éléonore

elle-même eut pour amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle

avait d'Henri risquaient fort d'être les frères de leur père. On

citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: «Il vient du Diable,

au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que

saint Bernard[501]. Cette origine diabolique était pour eux un titre

de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc

vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se

réconcilier avec son père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu

voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit

de naissance?--À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je

ne veux rien à votre détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit

alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille

que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et

aucun de nous n'y renoncera jamais.»

[Note 500: J. Bromton.]

[Note 501: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali

genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo

revertentes et ad Diabolum transeuntes.»]

Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,

aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle

n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa

de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur

laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants

qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à

gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut

jamais[502]. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et

de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et

moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce

jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était

Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan,

sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir

quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours,

et poussait des cris.

[Note 502: J. Bromton.]

La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et

fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari

la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un

château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté

d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes

du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime

l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon

l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de

Merlin[503]:

[Note 503: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia

nidificatione gaudebit._»]

«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé

le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin

désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc,

Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de

l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre

son seigneur, le roi du Sud.

«Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, où donc étais-tu quand tes

aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres

contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton

pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en

pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté

royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu

dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine

double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux,

reviens à tes villes, pauvre prisonnière.

[Note 504: _Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.]

«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes

conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort

ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis,

errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute;

car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége.

Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la

trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes

fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[505].»

[Note 505: Richard de Poitiers.]

Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le

persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait

dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,

chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le

viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait

toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506],

héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et

lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui

n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507].

[Note 506: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,

ut incestus.»]

[Note 507: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»]

Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait

reposé son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature.

C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut

qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher

Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite

à l'égard des princesses de Bretagne et de France soulevèrent des

haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces

fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins

voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si

ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita pour venir, et il

apprit bientôt qu'il n'était plus temps[509].

[Note 508: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis

architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina

facile deprehenderetur.]

[Note 509: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier

Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le

vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance,

en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et

s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui

prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,

sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas

faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance

habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il

est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois,

dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua

Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune

roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et

la connaissance.»--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement

à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et

s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets

de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui

était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au

lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession

auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui

dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens

pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au

monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir,

et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et

vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous

avez reçus.» Thierry.]

Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.

Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le

vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,

abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France,

Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre,

une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même

plat et couchaient dans le même lit. La prédiction de la croisade

suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux

roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou,

par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au sud, par les

Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter

la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il

s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa

miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour

toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ces fils,

et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de

France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les

noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du

traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant

prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva

sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et

hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de

prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour

l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé

de moi?»--On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien

de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant

son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra,

je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].»

[Note 510: Thierry.]

La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle

ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber

sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire

reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et

Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape.

La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire

autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose

dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui

savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au

moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une

autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute

sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre

l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même contre

l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu

pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause

chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le

pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr.

Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de

l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le

proclamer elle-même.

Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et

le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis

l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne

dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent

dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans

ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation

religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher

ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de

l'Église.

Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint

Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France.

C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait

abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait

fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul

protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le

meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et

quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient

gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie,

c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique

plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait,

c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les

moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter,

c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand.

«Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni

avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre

également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de

France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de

Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de

l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord

restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas

scrupule de le visiter.

En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs

milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit

appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont

on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche

de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le

clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et

recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe Ier, couronné

à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter[511]. Louis

VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître

de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que

lui ne regarda avec respect et terreur les priviléges de

l'Église[512]. Il révérait les prêtres, et faisait passer devant lui

le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les

austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua

un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint.

Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint lui-même? Philippe

Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne

pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. Le roi

d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des

miracles[513].

[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, dum

adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo

regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»]

[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend à

Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs

de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils

cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après

que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de

Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et

l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps

conservée en mémoire de ses libertés.]

[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après

avoir pris le titre et les armes des rois de France.]

Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le

monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il

plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il

avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge

croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il

touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer

quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade.

Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son

divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage

selon le coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus

pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions

de la monarchie.

La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide

par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de

Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de

chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la

victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et

de la protection de l'Église.

Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons

d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans

une forêt[514]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire

et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors en

grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille

les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un

soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient,

enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir.

[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva

sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem

per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi

contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.»

Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui

baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.»

Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug.,

ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs

dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la

chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.

Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne

permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de

l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou

qui niât les sacrements.»]

Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à

l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les

rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur

compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux

l'association populaire des _capuchons_[515].

[Note 515: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun

voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au

maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une

petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183,

ils enveloppèrent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels

se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau

ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les

prêtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par

dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils:

_cantadors, cantets_.» Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se

faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient

les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)]

Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi.

Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les

prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une

semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager

à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa victoire de

Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les

barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et

spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean

d'Angleterre et les mécréants du Languedoc.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

CHAPITRE III

DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN 1

L'empire Franc aspire à se diviser 1

814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais

impérial 3

Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer 4

Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.

Supplice de Bernard 7

Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons 8

Mariage de Louis avec Judith 8

822. Il veut faire une pénitence publique 10

820-829. Incursions des Northmans 10

830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur,

Lothaire, Louis, Pepin 11

Lothaire enferme Louis dans un monastère 11

Les Germains le délivrent 11

833. Lothaire redevient maître de son père 12

et lui impose une pénitence publique. 13

Indignation et soulèvement de l'Empire 14

834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie 16

839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 17

Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire 18

841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les

rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à

Fontenaille 18

842. Alliance et serment de Charles et Louis. 21

Les évêques leur confèrent le droit de régner 22

843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun 24

L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur

Lothaire et Pepin 25

Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville

épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale 29

Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à

l'Église 30

Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar 32

Le royaume de Neustrie était une république théocratique 35

Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et

temporel: 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans 36

Question de l'Eucharistie 36

Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk 37

Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide

Jean le Scot 38

Les Northmans. Caractère de leurs incursions 40

Impuissance du roi et des évêques 44

Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que

plus faible 48

875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie 49

Louis le Bègue et ses fils 49

884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne 51

Siége de Paris par les Northmans 51

Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros 51

888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie

carlovingienne 53

Fondation des diverses dominations locales; féodalité 53

Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux

incursions barbares 54

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 29 / 30 段