«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit

toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,

et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus,

que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma

proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux

exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les

faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la

justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les

homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire

librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le

monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les

envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux

courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir.

Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent,

tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma

fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je

remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit;

qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus

importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se

prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice

et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l'Église. Plût

à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de malheureux et

d'innocents!...»

Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva

plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France

avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches

trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de

toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York

pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne

restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à

Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,

montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir

l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se

quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils

avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas

fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une

sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»--«Me

prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi.

L'archevêque s'inclina et partit.

Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le

baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une

messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée

aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je

crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un

martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit

délivrée, même au prix de mon sang!»--Le roi de France avait dit

aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous

conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de

paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même

assez du baiser.»

[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas

de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.]

Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son

départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé

lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda

s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en

son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini

pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son

serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en

badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre

et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est

vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le

Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.»

[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée

que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne

prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin

réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq

coups de discipline, autant le jour, etc.]

Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens

s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri

avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les

détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il

passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous

les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas

le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable

écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait

voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne

chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La

nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y

retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre

piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je

suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à

moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!»

Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était

au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat

et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port

de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le

rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord

pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au

passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de

l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les

prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés

se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou

tuer l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la

certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne

m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence

pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il

encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y

trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à

tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.

Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de

Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple

se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se

prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs

vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du

Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs

paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié

encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il

avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands

qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs

épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des

cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu

pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui

demander de dire à son intention les prières des agonisants[494].

[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.]

[Note 494: Roger de Hoveden.]

Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé

quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On

racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs,

d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de

Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles

du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en

effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à

Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se

connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un

misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux

pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon

trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le coeur de me

débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles

homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas

en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils

laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force

du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient

l'un à l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas

la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à

Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de

leur main.

Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent

tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand

nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme

l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques

clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les

quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte,

ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à

l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer

ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le

Christ du Seigneur se taisait aussi.»

Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer

des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre

en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais

celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on

pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il

vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer

tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant

ceux-ci.»

Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre

de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de

lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces

paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils

l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,

saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:

«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous

voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me

garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés

dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux,

agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux

assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet

homme, pour le représenter en temps et lieu.»--Eh quoi! dit

l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni

pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»--«Tu as raison, dit l'un des

Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en

vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui

semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent

pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.

* * * * *

La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma

devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier

qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser.

Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le

primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son

appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on

allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer

que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon

devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa

croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers

le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte.

Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui

fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance,

s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient

pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des

siens qui étaient restés dehors.

À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud

Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte de

mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:

«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le

suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant

leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors

fermer la grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta

l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes

instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de

monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on

arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés

aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes

armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne

répondit rien. «Où est l'archevêque?»--«Le voici, répondit Becket,

mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison

de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»--«Que tu

meures.»--«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos

épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à

aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce

moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,

et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit

pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de

l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux,

et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à

exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et

se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:

«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches

de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es

mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la

main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête.

Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre

terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur

le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied

le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a

troublé le royaume et fait insurger les Anglais.»

[Note 495: Thierry.]

Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh

bien! qu'il soit roi maintenant[496]!» Et au milieu de ces bravades,

ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir

s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et

fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez à son gré.

[Note 496: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis qui

Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.]

[Note 497: Ibid.]

C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le

détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre,

c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux

que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les

partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome

hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang,

couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury

jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les meurtriers,

répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut

d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait

délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué,

reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une

componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes.

Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison

épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les

rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils

se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile:

«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort

tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit

plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences,

on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un

contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane

et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a

péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des

Saints-Innocents.»

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui

attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,

l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de

Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes

qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa

la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands

écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger

ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru

que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui

d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par

s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas;

il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux

pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il

imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison,

il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la

croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara

l'Angleterre fief du saint-siége[498].

[Note 498: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a

domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et

tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.--À la fin de la

même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est

regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis

duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI,

650.]

Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon

marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,

réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de

celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs

qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne,

paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent

sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-même, en le servant à table

au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait.

Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II

suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux

rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors

le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_.

D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une

satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang

d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se

soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la

croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de

pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis

le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours.

Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient

encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur

père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la

nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres

enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir

sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri

lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus

puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût

forcés de lui faire hommage.

Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses

fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune

Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand

les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre,

ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des

habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit

Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de

celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre,

sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne;

s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné

le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera

remède avant qu'il soit peu.»

Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte

de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de

France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu,

avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux.

Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec

une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le

comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir

l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers

brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se

déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande,

ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne

nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les

seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre

lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de

l'Église romaine.

Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury.

Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina

en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au

tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un

spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il

se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés,

simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques

coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le

chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour

nos péchés, l'autre pour les siens[499].» «Tout le jour et toute la

nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre

d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était

venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après

matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de

l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau

de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe;

il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna

joyeux de Kenterbury.»

[Note 499: Robert du Mont.]

Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie

était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était

devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion.

Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs

châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les

jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout

par la haine du joug étranger. Au XIIe siècle, comme au IXe, les

guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races

diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs

intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour

se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le

Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire

carlovingien.

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 28 / 30 段