Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait

indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il

l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles,

somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une

terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il

ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été

pris sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de

savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque

saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la

bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu

si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle

aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons

qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement

que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se

tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par

Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire

accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé

demander.

Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon

(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au

roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après

l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,

sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un

procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le

roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou

épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier

civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra

son bénéfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié

sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand

justicier.--Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la

permission du roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent

leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les

laïques.»

Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit

d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être

sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux,

qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les

évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être,

mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants.

L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les

institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient

nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses

payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication

l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec

Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit

d'universalité, de _catholicité_. Ce qu'il y avait de plus grave,

c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la

suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu à de

grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par

des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la

fiscalité exécrable des tribunaux laïques au XIIe siècle, on est

obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de

salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées

pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux

Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.

Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec

courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de

timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[479],

et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien,

auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description

de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le

suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de

Salisbury[481]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté

les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et

défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.

[Note 479: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des

instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la

lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572,

575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir

au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'évêque

de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber.

epist., ibid. 525.]

[Note 480: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le

comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à

sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de

nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans

sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa

patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que durera

notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui

chantent se souviendront de ta noble audace.»]

[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de

ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury

qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour

reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me

incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi

imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis

examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia

vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios

episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist.,

ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206),

il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper,

et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et

justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un

caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses

propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p.

509: il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514,

etc., et donne à Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne

semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté

n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p.

97). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les

leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène III.

(Ibid., p. 311.)]

Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre

chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans

Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le

saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais

tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne

resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore

la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y

bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun

pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de

Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille

pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950

livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de

la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une

offrande.

Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce

qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa

mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée

d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces

goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur

plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de

chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine

les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie,

lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre

en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et

répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche

se repentirait de son insolence.»

[Note 482: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des

jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller

voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]

Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée

de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et

sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient

ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que

Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en

avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric

Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la

ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les

partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des

villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand roi de la

chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui

l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et

honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de

misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant

au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en

diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait

le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour

elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher

partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal

de la sainteté.

Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes

les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De

là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte.

Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru

qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses

obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un

homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il

devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent,

à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul

les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État

et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes

âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.

«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église

anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela

devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été

chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes

et des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc

abandonné de Dieu.»

Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.

Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout

à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la

montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela,

si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains

reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image

des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les

hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier

livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformités du

Christ et de saint François_.

L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question,

devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut

pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que

toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât

contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se

présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet

enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.

Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et

tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut

contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des

barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,

premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis

en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement

et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande

croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de

lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils

l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir

célébré la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le

déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. Le roi

attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà;

quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque

en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce

fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe.

Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des

tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et

fit comme la Cène avec eux[483]. La nuit même il partit, et parvint

avec peine sur le continent.

[Note 483: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum,

ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria

circumquaque discumbentium.]

Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit

au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit

tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,

vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on

d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui

qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre

cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer

de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette

procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres

des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le

félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils

espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les

consolations des amis de Job.

L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence.

Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux,

il s'essaya aux austérités de ces moines[484]. De là il écrivit au

pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et

déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à

Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi

sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de

Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire

qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il

froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le

consolateur des pauvres.»

[Note 484: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un

frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât

secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à

l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit

bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.]

Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était

trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était

d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.

L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un

martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection

des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il

accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier

en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya

demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a

déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans

ma terre le moindre des clercs.»

Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne

recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à

Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait

prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du

plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il

excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les

détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient

communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait

nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et

tenait encore le glaive suspendu sur lui.

Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de

fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,

arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête

enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit

écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux

dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il

envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître

l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[485]; puis il

s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient

parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même

temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,

alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de

lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir

au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de

Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi!

[Note 485: Jean de Salisbury.]

Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après

lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à

ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement

ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le

pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour

les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre

doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de

France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de

s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que

nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du

siècle l'exilé pour la cause de Dieu[487]?»

[Note 486: Id.]

[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois

cents hommes.]

Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa

passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était

reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils; et promis de

partager ses États entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour

médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi

d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant

l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de Dieu.

«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos

mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants

des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français

s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des

seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois

remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort

abattu[489].

[Note 488: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres,

ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.]

[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de

jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des

siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la

France.--«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat,

archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius

facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam,

subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad

pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus

vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti.

Nos ommes cæci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac

culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi

offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p.

96.]

Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il

n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du

peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui

attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la

tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique.

Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître

Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket,

les titres de légiste et d'architecte[490].

[Note 490: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le

Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique

produit de l'architecture romane.]

Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,

essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury,

et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans

l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne

sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis

ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain

dans l'oreille du jeune roi et des assistants.

Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la

cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,

des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la

pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment

dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même,

qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a

envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église,

porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les

mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se

justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on

veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se

taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai

pasteur de l'église, se joindra à nous.

«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,

être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a

appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai

choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison,

d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes

misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église.

Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui

trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je

sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité,

je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de

rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons

bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ.

C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous

demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»

Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône

étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient

pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur

pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde

occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la

cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra

cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre,

cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous,

morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout

souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes

d'endurer la persécution pour sa justice.

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 27 / 30 段