Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé
appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la
Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le
plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?»--«Patience, mon fils, dit le
mourant, tout te viendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le plus
avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant,
le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons,
aux gens d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout
autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires,
l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un château fort, où il
vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la
table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les
yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage
héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient
combattu et blessé leur père[463]. Sous prétexte de justice féodale,
Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses
propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les
yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les
Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté
maternel, n'en dégénérèrent pas.
[Note 461: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on
en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
Paris.)]
[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain
n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses
petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un
fossé glacé, mérite-t-il ce doute?]
[Note 463: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
encore, et Guillaume maudit son fils.]
Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de
Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du
comte d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des
comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait
les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et
protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et
poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère,
celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de
Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne
pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands,
Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et
Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec
lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des
évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie
fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde,
et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur
la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée,
crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la
laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle
le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint
de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet,
comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure
Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États.
Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France,
depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en
vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le
laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit
la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en
l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il
aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était pas
jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins
obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone
et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de
Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France
par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne,
il acheta la Marche[464]. Il eut même le secret de détacher les comtes
de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les
pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de
France n'en avait pas vingt.
[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte
partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred
Vosiens.)]
Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père,
Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père
Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était
le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les
vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en
lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint
de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de
Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit
chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la
découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la
consommation des temps.
Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité
sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait
légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de
Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les
traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un
savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume
le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à
Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des
continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et
son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de
Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius
persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux
disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et
s'y fit moine[466].
[Note 465: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au
XIIIe et au XIVe siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire
(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent
l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
l'Université d'Angers.]
[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommée de sa science
se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent
pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.»]
Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à
l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158),
lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a
été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu
au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son
pouvoir à lui et en lui_[467].»
[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II,
P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi
concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi
placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium
et potestatem concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre
Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg.
anglic., in proem.).]
L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal
pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout
faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du
commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la
tyrannie[468].» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de
Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au
fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous
un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur
l'Europe.
[Note 468: Radevicus.]
Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit
par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais,
nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur
dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard
s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes
absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une
fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri,
nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de
Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[469]. Thomas
Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de
Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le
parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers
ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à
tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il
était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon
revenu de la terre sainte[470]. Sa mère semblait lui fermer les
dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien
attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour
exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre,
Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait,
il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles
médiocres[471], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout.
L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres d'Étienne. Le
nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et
d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme,
il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est
le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l'homme
nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi,
homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné
sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son
héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père.
Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons,
contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l'_escuage_,
malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi,
pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante,
il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur
laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait
en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et
plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison,
assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il
est évident qu'un armement si disproportionné avec la fortune du plus
riche particulier était mis sous le nom d'un homme sans conséquence,
pour moins alarmer les barons.
[Note 469: Lingard.]
[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
habitants de l'Occident, c'était _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert!
et elle retrouva celui qu'elle appelait.]
[Note 471: Radulph. Niger.]
[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard,
p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil
le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le
cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des
airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient
suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par
cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et
protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt
en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale
pour distribuer à la populace; un autre portait tous les objets
nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier
de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un
quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux
autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient
douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un
valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les
écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de
leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de
gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les
chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le
dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec
quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays
s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son
chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2.
Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In
aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles.
epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis
quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clergé anglais écrit
à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut
dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta
sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos
reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist.
S. Thom., p. 190.]
Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de
la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent
d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de
Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci
semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis
recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait
donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de
se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri
comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait.
Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer
l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il
risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux
chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et
désarmé un chevalier ennemi.
L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces barons, exigeait
des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité
normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il
avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l'Église
dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un
second lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux
puissances il eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au
XVIe siècle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il
lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme
naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais
le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'être élu pape précisément à
l'époque de l'avénement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y
répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand
ennemi[474].» Le roi ne l'écouta pas, et le fit primat, au grand
scandale du clergé normand.
[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.]
[Note 474: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]
Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait
été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé
confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les
archevêques de Kenterbury n'étaient pas seulement primats
d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère
politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des
résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si
impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui
fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient
être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le
plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de
cette curieuse contrée.
[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à
Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur
traité de réconciliation, 1º qu'il publierait un code de lois qui
apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º
qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces
des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et
même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «...
Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per
omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de
_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquités de l'Église
anglo-saxonne, I, p. 489.]
Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé
en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de
former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les
temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à
la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le
Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une
terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son
premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de
Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses
priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le
Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de
Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante.
Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart
mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à
Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette
douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude
universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église.
C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de
Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les
ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.
La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal
entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par
les Irlandais _gabhaïl-cine_ (établissement de famille) est commune,
avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à
l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre
Bretagne.
Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de
Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent,
qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant,
voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des
autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout
le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui
étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses
hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].»
Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans délai tout
le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout
Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes.
Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu
là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il
fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi,
l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine
juridiction, en toute indépendance et sécurité[477].
[Note 476: Vie de saint Lanfranc.]
[Note 477: Spence.]
Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg,
qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du
pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui
qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour
la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua
le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut
préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même
archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les
serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte
des priviléges féodaux et ecclésiastiques.
Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux
sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se
ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint
Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura
des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier,
mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et
résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des
pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478].
[Note 478: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents
que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien
il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
assistance les rênes du gouvernement.]