[Note 444: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant

(_Voy._ plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le

roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop

étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes

énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat,

Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de

vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique

manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de

Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre

de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les

trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»--Son

fils aîné Robert était surnommé _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order.

Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique

statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait

ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602:

Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second

fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort

replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé.

(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic

Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles

publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient

retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer.

fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed

obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter

inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et

ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»--Suger, ibid.,

p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis

exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat,

non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»--Henri Beauclerc, son

jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards.

Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en

mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume

et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p.

218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p.

1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr.

X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands

eurent presque toujours pour princes des bâtards.--Les Plantagenets

semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux,

défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval

et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire,

plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius

excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang,

son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap.

Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule.

Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque

sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la

paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après

une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si

hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et

Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare,

comme celui de l'histoire.]

[Note 445: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.]

[Note 446: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»]

[Note 447: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la

Guienne, etc.]

Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit

se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi

du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force

n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante,

d'une progression continue, lente et fatale comme la nature.

Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout

entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La

personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être

impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans

l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément

_catholique_ dans le sens étymologique du mot.

Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le

Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais

saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[448], celui qui

fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais

moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et

conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois.

Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est

presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal

avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour

Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade,

Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée

de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une

mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une

armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa

femme, la bonne Marguerite.

[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques

auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au douzième

volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu mors....;

sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine (ibid.):

«..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ legimus.»]

Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation

d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain

de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait

aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses

vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda

bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de

faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien

dévotement dans le cloître de Notre-Dame[449]; c'était un enfant sans

aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son

précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant

l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque triplés par son

mariage, semble lui avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir

les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs

amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le

suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II,

croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de

nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines.

Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette

usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de

Champagne, dont la soeur venait d'être répudiée par un cousin de Louis

VII. Louis et son cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent

sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg

de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église,

où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au

nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt

leurs cris; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y

périrent.

[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90.....

«Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali

gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»]

[Note 450: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, en

1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.--Lorsque Philippe Ier

confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le

Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de

ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78);

mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309),

une vie exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les

constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny

ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que

Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite

cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée

pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme

nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais

uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son

administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple

cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la

fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait

avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là

que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la

lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte

et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage,

il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il

appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à

quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait

avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la

paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une

couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant

le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de

Saint-Denis.]

Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup

docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience

était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais

permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le

pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait

et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.

L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se

croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois

ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme

timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse,

égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours

des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient

secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il

se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte,

que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et

qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis

l'obligation d'accomplir son voeu (1147).

Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,

quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le

dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel,

n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près

Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la

sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui

s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue

matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger

détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la

prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût

nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider

l'armée, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois

l'immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère

visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un

homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les

deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad

et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois.

Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évêques de

Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les

seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de

France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse,

de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon,

de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y

voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être

nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses

Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans

l'histoire.

[Note 451: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem.

(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à

l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti

pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris

l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium

viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes

ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in

campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus.

Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum

spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem,

non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus est, quæ

servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum mater

nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).--Voici un

passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par

saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la

recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs

fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une

vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le

cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils

ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs

têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de

la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce

beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été

inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de

la première édition.)]

Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le

roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir

de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le

seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection

de l'armée, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France

préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur

d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de

Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel

et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi

l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de

conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands,

sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien

n'égalait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur

Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l'empire grec, les

servit à souhait; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du

Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais

la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent

occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent

bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la

cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté, et

tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs,

des Français même. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est

un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les

traduire[452].

[Note 452: [Grec: Poutxê, Alamane.]]

Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord

la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force

d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent

eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes

désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit

périr. Chaque jour, le roi bien confessé et administré se lançait à

travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'armée

aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel

le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne

savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous

leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides

et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était

engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur

trahissait les croisés[454]. La chose fut visible lorsqu'ils

arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y

reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit

loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait

refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer

de Constantinople.

[Note 453: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait toujours

vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de

toutes ses oeuvres.»]

[Note 454: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le

sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»]

Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait

encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en

faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons

étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils

déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent

des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné

sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps

de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna

ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec

Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent

eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le

durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur

religion.

* * * * *

Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui

s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils

pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la

terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des

malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut

rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers,

oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa

nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y

retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre

sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur

rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris.

Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que

Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait été

délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile.

C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.

Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux

infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les

barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le

péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore

avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré

dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle

était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour

mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un

bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du

chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de

Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup

les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de

la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui

elle voudra la prépondérance de l'Occident.

[Note 455: «Se monacho, non regi nupsisse.»]

Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le

divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,

duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie,

bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la

France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi

d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux

du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur

Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII.

Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.

Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,

dont la rivalité avec la France va nous occuper.

La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance

anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque

baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit

en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et

le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de

nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre

langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable

férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs

presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte

de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient

bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier

d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de

ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu

nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si

brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de

révolte, d'un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie

normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi

l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus

puissants devaient être plus tentés de le mépriser.

[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient dispersées:

248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans

le comté de Northampton, etc.]

La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique

et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols,

elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui

que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix

basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt

nouvelle_[457] où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure

flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est

contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait

bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste

encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si

détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des

lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y

fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du

continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus

redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la

langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs

fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[458]. Mais il y

renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons qu'en

renversant tout l'ouvrage de la conquête.

[Note 457: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le

conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six

paroisses et en chassant les habitants.]

[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc

appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de

leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.]

Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant,

Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui

rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux

barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un

sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité,

_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur;

destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi,

de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés,

meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son

visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait

des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!

[Note 459: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.]

* * * * *

Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le

travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa

passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme

ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain

prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme

devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un

rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit

deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre

de la conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la

spoliation en sous-oeuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut

encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. On

l'avait baptisé du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux

vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens

d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la

charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point

Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore

(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait

l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que

Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le

Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc,

de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec

lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si

bien due.

[Note 460: Orderic Vital.]

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 25 / 30 段