obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys
l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le
soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte
de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux
lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec
lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de
la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le
Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était
affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville
s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien
qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força
encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la
Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'était son
sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait
réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès lors,
l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se
réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer
une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son
zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il
demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens.
Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques
devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec
répugnance[429], sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple
et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire.
[Note 428: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela déplut
à la cour, dit-il lui-même.]
[Note 429: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis
abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum
videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.]
Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur
haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la
soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et
le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se
trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il
avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape.
Innocent II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans
son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et
appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard.
Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de
Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au
bout de deux ans.
Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils
de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre
point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine
et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau[431].
On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment
saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il
faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le
républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du
_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on
entrevoit la _Nouvelle_.
[Note 430: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir
bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei
humanis committi ratiunculis agitandam.»
S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)...
antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama
squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in
unum adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam
tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire,
homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et
sitiens sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput
columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit,
Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il
avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit.
Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou
ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant
aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem
invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus
præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si
hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri
estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ
nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid.,
106.]
[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme,
plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même,
qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le
néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent
pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la
science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.]
Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de
l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen
âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des
dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié
Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux
époux[432], avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée
d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.
[Note 432: À Paris, au cimetière de l'Est.]
La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À
l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le
Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard,
Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans
son amour si constant et si désintéressé.
La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai
que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée;
je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni
mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde,
quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_).» Elle explique d'une
manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et déplorable, que celui
que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et prît
pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
servantes[433]?»
[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]
La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il
intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
soeur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui
sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans
toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].»
Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre
le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus
grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il
que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre?
C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins,
accepte cette immolation volontaire[436]!»
[Note 434: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»]
[Note 435: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»]
[Note 436:
. . . . . O maxime conjux!
O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
Sed quas sponte luam.]
Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les
mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de
l'âme religieuse[437]. La femme s'y éleva pour la première fois dans
les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son
dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en
sainte Catherine et sainte Thérèse.
[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.]
La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe siècle.
Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de
la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir.
La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques
et dans les capitulaires par ce mot dégradant _Vas infirmius_. Quand
Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme
et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse
Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans
ses fils.
Un mouvement tout contraire commença au XIIe siècle. Le libre
mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du
Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il y
eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté[438].
L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes
pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence
de Dieu, son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il était venu à
Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se
chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est
venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et promet la
miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui
dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que
voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des
crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de
sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--À
l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de
joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit
passer du démon au Christ[439].»
[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en
Bretagne.--Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145,
près de cinq mille religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées,
chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle
ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum
permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum
vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim
quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui
atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce
dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef
aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo
ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem
omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos
discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi.
Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge
élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et
la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se
reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et
lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes
élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de parler peu, de ne
point manger de chair, de se vêtir grossièrement.
Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum
cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare...
Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter
ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel
aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus
invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante
diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere
cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel,
publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo
de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste,
per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti
temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu,
fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.»
Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.]
[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).]
C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries
amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions
donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il
couvrait tout du large manteau de la grâce.
La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande
révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La
Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples
et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de
l'Immaculée Conception (1134).
La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440].
Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[441]. Les
femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour,
siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires
sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit[442].
Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le
fameux Simon de Montfort.
[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]
[Note 441: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant lui
ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le
premier de celui de la reine Adèle.»--Adèle prit la croix avec son
mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
régence.]
[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère,
demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose
interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans
Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia
legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi
si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem
administrare conceditur.»]
Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes
y rentrent partout dans la première moitié du XIIe siècle; en
Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le
progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent
avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent
le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
centralisation des grandes monarchies.
Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut
point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui
transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et
elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément
féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint
point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit,
la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité
de notre mobile patrie.
* * * * *
Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous
venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu;
affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa
puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples.
CHAPITRE V
LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II
(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS
BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE).
1135-1180
L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume
le Conquérant au milieu du XIe siècle, n'atteignit toute sa violence
qu'au XIIe, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de
Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe
vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation
de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle et demi
(1200-1346).
Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à Richard Coeur
de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent
battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut
pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d'Angleterre,
tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.
Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
majesté immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la
triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de
France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi
d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son
père. Le descendant de Guillaume le Conquérant[444], quel qu'il soit,
c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et
avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises
gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi
qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus
d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont
il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les
Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes
Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son
fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est
fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre est le bâtard, le fils
de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour
lui, _cette vieille mère avec son frein rouillé, qu'on appelle la
loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa
qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de
France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa
légende généalogique le fait remonter d'un côté à Robert le Diable, de
l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans notre famille, disait
Richard Coeur de Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous
venons, et nous retournons au diable[446].» Patience, le roi du bon
Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né
endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses
provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure
Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.
[Note 443: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi
d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à
cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis.
Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (_1137, 1138,
Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_.
L'exception confirme la règle.]