Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses

expéditions dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de

Bourges avait vendu au roi son comté[407]. Cette possession, dont le

roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de

l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du

Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son

prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y

passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut

pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en

faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte

d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de

Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers.

C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi.

Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du

comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après,

l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France,

prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était

alors à la terre sainte (1134).

[Note 407: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin avait

aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.]

On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant.

L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune

aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait

d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la

ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent[408]. Les

grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le

comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de Champagne qui

faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les

comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent

contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la

France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait

annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme son

expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au XIIIe

siècle.

[Note 408: Suger.]

Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du

peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de

Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France.

Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre.

Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit.

Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et

la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des

communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien

breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui

réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en

douter, des soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette

grande commune du monde antique.

La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le

Scot[409], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape en

l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims[410], Gerbert eut pour

disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya

l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le

chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait

de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme

vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme

hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées

qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la

poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains

de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut

étouffé pour quelque temps.

[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les

plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon

de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de

Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra,

Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre,

Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel

Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la

croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au

Midi.]

[Note 410: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient formées

aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à Reims, puis

au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et Angers

professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé

s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins

enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de

Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.]

Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les

lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de

Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit

original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour

l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le

concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette

découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre:

«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la

preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour

l'insensé[412]. Ces premiers combats n'étaient que des préludes.

Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[413]. C'était alors la

querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre

l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la

sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la

politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du

christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius,

Abailard après Bérenger.

[Note 411: Proslogium, c. II.]

[Note 412: Libellus pro insipiente.]

[Note 413: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir

ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui

avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?]

L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient

occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de

Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes

apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue

vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné

en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école

de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là

dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques,

allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Université_

commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité

de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des

Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, ce puissant

idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette

circonstance seule donnait à la France, à la France centrale, à Paris,

une force immense d'attraction. Le français de Paris devint peu à peu

proverbial[414]. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son

centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pensée

humaine.

[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle

parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à

Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle n'en savait

rien.»]

Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un

beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne

ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les

chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le

temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il

fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou

les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux

écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis

Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait

Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui

soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au

silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur,

qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce

chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux

champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à

celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417].

Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où

résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en

foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait

battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence

les plus suffisants des clercs.

[Note 415: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid.

Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat

adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: «Juventutis

ei formæ gratiâ.»

Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua

invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta.

Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,

frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul

oblectabat.»--Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter

inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras;

dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos

assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem

exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo

composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis

quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter

tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret

immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant.

Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me

regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum

accendit invidiam.»

Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam

omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et

trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas

disputando perambulans provincias.....»

Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem

habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti

mei compos extiti.»]

[Note 416: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et renonça

à son droit d'aînesse.]

[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié

les lois.]

Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait

que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix

humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et

dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen

âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le

hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait,

humanisait[418]. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de

divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là

l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et

facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais

elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion à la

philosophie, à la morale, à l'humanité[419]. _Le crime n'est pas dans

l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi

plus de péché d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-là même n'ont pas péché

qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur._ Qu'est-ce

que le péché originel? _Moins un péché qu'une peine._ Mais alors

pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? _C'est un

acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour à celle

de la crainte._

[Note 418: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des

docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il

entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif

de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un

autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ,

mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe

entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la

pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien

ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur

des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni

la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le

Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons

et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et

Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses

disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques,

prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs,

savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq

mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix

d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf

cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude

infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure

de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au XIIe siècle, par M. N.

Peyrat, p. 128, 1860.]

[Note 419: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la

tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De

cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au

pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les

auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes,

toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement

des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.

Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?

Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu

de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre

chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout

de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la

sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le

monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.]

Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer

et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se

mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans

les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et

petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle

était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les

simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se

taisait.

[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi

opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, transvolant

Alpes.»--Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite,

si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim

est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.»

Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere

Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum

inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis

tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S.

Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I,

309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides,

eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie

ventilantur.»]

Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué

par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une

peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard

se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le

christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt

davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il

se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la

foi.

Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,

réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient

immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs

volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des

moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées

devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et

facile, qui n'avait que faire de tout cela[421].

[Note 421: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai

exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa

lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être

entendu.]

L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé

de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard.

Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de

Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux,

soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et

qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint

Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans

la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la

_vallée d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs,

qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre

à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape.

Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait

tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une

lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de

France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation simultanée

d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par l'Église de

France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie

résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis,

prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes

d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le

saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée

par des miracles.

[Note 422: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est

pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.]

[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux

villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au

roi d'Angleterre et à l'empereur.]

Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous

l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour

et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi

d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,

d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux

s'isoler.

Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son

biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda

où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang

cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la

Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À

peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher

la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme

qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec

sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et

faible, à peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prédications étaient

terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs

maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il

avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à

Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de

feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des

cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.

[Note 424: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»]

[Note 425: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les

saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en

méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a

coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela

d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrivit

à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;

aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides

docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes

stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant

frumento?»]

Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès

d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la

prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher

son Dieu!

Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais

celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation

commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait.

Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes

avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et

très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais

venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de mon

amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit

précisément le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès

de la _Nouvelle Héloïse_.

L'Héloïse du XIIe siècle était une pauvre orpheline, d'origine

incertaine, mais de naissance cléricale et monastique[426]. Née vers

1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré

d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où

elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de

dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de

Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les

leçons d'Abailard. On sait le reste.

[Note 426: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première

abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en Champagne; ou,

selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux

prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de

Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]

Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119).

Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta

pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son

enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il

reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses

triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[427], qui lui avait été offert

pour rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus

dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux.

Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit

d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de

saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard

faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses

ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à

travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être

examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné

sans l'autorisation de l'Église.

[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.]

Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) · 第 23 / 30 段